Imaginez-vous plonger dans l’obscurité d’un tunnel étroit, creusé à la force des bras, à la recherche de paillettes d’or qui pourraient changer une vie. Au Soudan, des milliers de personnes tentent chaque jour cette aventure risquée. Vendredi dernier, ce rêve fragile s’est transformé en cauchemar pour une équipe de mineurs dans l’État du Sud-Kordofan.
Treize d’entre eux n’ont pas survécu à l’effondrement soudain de puits qu’ils exploitaient illégalement. Six autres ont été blessés, certains grièvement. Ce drame rappelle brutalement les dangers immenses qui pèsent sur l’extraction artisanale de l’or dans un pays déchiré par la guerre depuis près de trois ans.
Un drame qui révèle une réalité plus large
La mine en question, située dans la zone de Oum Fakroun, n’était plus officiellement exploitée. Les puits avaient été fermés et abandonnés depuis longtemps. Pourtant, des mineurs continuaient de s’y introduire, attirés par la promesse d’une récolte aurifère, même minime. Cette intrusion clandestine a conduit à la catastrophe.
Les autorités ont rapidement communiqué sur l’événement, précisant que les victimes travaillaient sans autorisation dans des galeries jugées dangereuses. Ce type d’accident n’est malheureusement pas isolé dans les régions minières du Soudan, où la précarité et le manque de contrôle renforcent les risques quotidiens.
Le contexte explosif du conflit armé
Depuis avril 2023, le Soudan est le théâtre d’affrontements violents entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide. Ce conflit fratricide a plongé le pays dans le chaos, détruisant infrastructures, économie et tissu social. Dans ce climat d’instabilité, l’or est devenu une ressource stratégique majeure.
Les deux camps belligérants financent en grande partie leurs opérations militaires grâce aux revenus générés par l’exploitation aurifère. Contrôler les zones riches en or représente un enjeu crucial. Cette situation favorise l’émergence d’exploitations anarchiques, souvent hors de tout cadre légal.
Les mineurs artisanaux, eux, n’ont souvent d’autre choix que de risquer leur vie pour survivre. La guerre a anéanti de nombreuses sources de revenus traditionnels. L’or, même en petite quantité, peut représenter un espoir de subsistance pour des familles entières.
Une production record dans un pays en ruines
Malgré les combats, l’année 2025 a vu la production officielle d’or atteindre un niveau historique : 70 tonnes extraites. Ce chiffre impressionnant contraste avec la situation catastrophique du reste de l’économie nationale. Une grande partie de cette production provient précisément des mines artisanales et de petite échelle.
Pourtant, seuls 20 tonnes environ ont transité par les circuits officiels d’exportation. Le reste disparaît dans des réseaux parallèles, souvent vers les pays voisins. Cette fuite massive prive l’État de ressources financières essentielles pour reconstruire le pays.
« Seule une fraction de l’or produit parvient aux canaux légaux, le reste alimente la contrebande massive. »
Ministre des Finances
Cette déclaration illustre l’ampleur du phénomène. Les autorités estiment que la majorité de l’or quitte le territoire via le Tchad, le Soudan du Sud ou l’Égypte, pour finir souvent dans les mains des Émirats arabes unis, devenus l’un des plus gros acteurs mondiaux sur ce marché.
Les conditions infernales des mines artisanales
Dans ces exploitations de petite taille, les mesures de sécurité sont quasi inexistantes. Les puits sont souvent creusés sans étude préalable, sans consolidation, sans ventilation adéquate. Un simple affaissement de terrain ou une infiltration d’eau peut sceller le destin des travailleurs piégés.
À cela s’ajoutent les produits chimiques utilisés pour séparer l’or du minerai. Le mercure, en particulier, est employé sans protection. Ses vapeurs toxiques contaminent l’air, l’eau et les sols, provoquant des maladies graves parmi les populations riveraines. Les enfants, souvent impliqués dans ces activités, sont particulièrement vulnérables.
Avant le conflit, plus de deux millions de Soudanais travaillaient dans ce secteur informel. Aujourd’hui, bien que les chiffres exacts soient difficiles à établir, cette activité reste l’une des rares bouées de sauvetage économiques pour de nombreuses communautés.
Une crise humanitaire sans précédent
Le conflit en cours a déjà fait des dizaines de milliers de morts et provoqué le déplacement forcé de millions de personnes. Les organisations internationales décrivent la situation comme la pire crise humanitaire actuelle à l’échelle mondiale. La famine menace plusieurs régions, tandis que les infrastructures médicales et éducatives ont été largement détruites.
Dans ce tableau sombre, les accidents miniers comme celui de Oum Fakroun viennent s’ajouter à la liste des tragédies quotidiennes. Chaque effondrement, chaque intoxication, chaque fusillade autour d’un site aurifère rappelle que la quête de l’or se paie au prix du sang.
Les défis pour réguler un secteur vital mais dangereux
Face à cette situation, les autorités tentent de reprendre le contrôle. Des annonces régulières font état de saisies de quantités importantes d’or de contrebande. Des campagnes de sensibilisation sont menées pour décourager l’exploitation illégale. Mais dans un pays où l’État central peine à maintenir son autorité sur de vastes territoires, ces efforts restent limités.
Certains observateurs estiment qu’une régulation plus efficace passerait par une meilleure intégration des mineurs artisanaux dans un cadre légal. Cela impliquerait de leur fournir des formations de sécurité, des équipements de protection et un accès contrôlé aux sites. Une telle approche pourrait réduire les accidents tout en augmentant les revenus fiscaux pour l’État.
Pour l’instant, ces projets restent largement théoriques. La priorité reste la fin des hostilités. Tant que la guerre perdurera, les conditions propices aux drames miniers persisteront.
L’or, malédiction ou bénédiction pour le Soudan ?
Le Soudan figure parmi les plus grands producteurs d’or du continent africain. Cette richesse naturelle pourrait être une chance immense pour le développement du pays. Pourtant, elle semble aujourd’hui davantage une malédiction.
L’or alimente le conflit au lieu de financer la reconstruction. Il enrichit des réseaux criminels plutôt que les caisses de l’État. Il coûte des vies humaines dans des conditions indignes plutôt que d’améliorer le quotidien des populations.
Le drame de Oum Fakroun n’est pas seulement un accident tragique. Il incarne les multiples facettes d’une crise profonde : guerre civile, effondrement économique, exploitation illégale, absence de sécurité au travail, contamination environnementale. Chaque victime de cet effondrement symbolise des milliers d’autres vies brisées par les mêmes causes.
Vers une prise de conscience internationale ?
La communauté internationale suit de près l’évolution de la situation au Soudan. Les appels à un cessez-le-feu se multiplient. Certains pays et organisations poussent pour un traçage plus strict de l’or provenant de zones de conflit, afin de limiter son rôle dans le financement des armes.
Mais les initiatives concrètes restent rares. Les acheteurs finaux, souvent situés très loin des zones d’extraction, se préoccupent peu de l’origine exacte du métal jaune qui orne leurs bijoux ou remplit leurs coffres. Tant que la demande restera forte et peu regardante, la tragédie continuera probablement.
Le drame de la mine de Oum Fakroun doit servir d’électrochoc. Treize vies perdues, six personnes blessées, des familles brisées : ces chiffres froids cachent des histoires humaines déchirantes. Derrière chaque tonne d’or exportée clandestinement se cachent des risques immenses et des souffrances indicibles.
Le Soudan possède un potentiel énorme. Son sous-sol regorge de richesses. Sa population est jeune et courageuse. Mais tant que la paix ne reviendra pas, tant que la gouvernance ne sera pas restaurée, tant que la sécurité des travailleurs ne sera pas une priorité, ces richesses continueront de se transformer en malédiction plutôt qu’en opportunité.
Que retenir de cette tragédie ? Que l’or, aussi brillant soit-il, ne vaut jamais une vie humaine. Et que dans un pays en guerre, même les profondeurs de la terre peuvent devenir un champ de bataille silencieux.
À retenir : Dans un contexte de guerre, l’exploitation aurifère artisanale combine les pires risques : instabilité politique, absence de normes de sécurité, utilisation de produits toxiques et attrait irrésistible pour des populations en détresse économique.
Chaque effondrement rappelle cette équation tragique. Chaque mineur qui descend dans un puits abandonné joue sa vie sur un espoir fragile. Le drame de Oum Fakroun n’est pas une fatalité. Il est le résultat d’un enchaînement de choix – politiques, économiques, individuels – qui pourrait être modifié si la volonté collective existait.
En attendant, les familles des victimes pleurent leurs disparus. Les blessés luttent pour leur survie. Et dans les collines du Sud-Kordofan, d’autres mineurs, poussés par la nécessité, se préparent à redescendre dans les ténèbres, au mépris du danger.
L’histoire de ces 13 vies perdues mérite d’être racontée, non pas pour sensationalisme, mais pour mémoire. Pour ne pas oublier que derrière chaque lingot d’or, il y a parfois des sacrifices humains terribles.









