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Tanzanie : Les Disparus des Violences Post-Électorales

Trois mois après des violences meurtrières en Tanzanie, des centaines de familles cherchent encore les corps de leurs proches abattus ou disparus. Derrière les promesses d’enquête, la peur règne et les fosses communes hantent les esprits. Que cache vraiment le pouvoir ?

Imaginez chercher pendant des semaines le corps d’un être cher, fouiller des morgues surpeuplées, supplier des autorités qui détournent le regard, pour finalement rentrer chez vous les mains vides et organiser un enterrement sans cercueil. C’est le cauchemar que vivent encore aujourd’hui des centaines de familles tanzaniennes, trois mois après une vague de violence qui a ensanglanté les rues de Dar es Salaam et d’autres villes du pays.

Une élection sous le signe de la répression

Le scrutin présidentiel qui s’est tenu fin octobre dernier devait marquer un tournant. La présidente en exercice a remporté une victoire écrasante, frôlant les 98 % des suffrages exprimés selon les résultats officiels. Pourtant, cette performance exceptionnelle a immédiatement été qualifiée de frauduleuse par de nombreux observateurs extérieurs. Très vite, la contestation a dégénéré en affrontements violents.

Les forces de sécurité ont alors lancé une opération d’une ampleur rare pour disperser les manifestants. Des témoins décrivent des tirs nourris, des arrestations massives et une répression qui n’a pas épargné les civils éloignés des cortèges. Trois mois plus tard, le bilan officiel reste désespérément muet, tandis que l’opposition avance le chiffre de plus de deux mille morts.

Manenos Selanyika, une vie fauchée en pleine rue

Parmi les victimes figure Manenos Selanyika, journaliste âgé de 40 ans. Ce 30 octobre, alors que les tensions étaient à leur comble, il est sorti de chez lui dans la périphérie de la capitale économique pour acheter de quoi nourrir sa famille. Selon plusieurs voisins, il a été abattu par balles par des agents des forces de l’ordre. Son corps n’a jamais été rendu à ses proches.

Ses frères et sœurs ont passé des jours entiers à errer d’hôpital en hôpital, espérant reconnaître son visage parmi les dizaines de dépouilles entassées. En vain. Épuisés, brisés, ils ont finalement choisi d’organiser un enterrement symbolique dans leur village natal, près du mont Kilimandjaro. Une pierre posée là rappelle qu’un jour, peut-être, une vraie tombe pourra être creusée.

« Nous avons placé un repère pour montrer là où sa tombe devrait être. »

Un membre de la famille de Manenos Selanyika

Cette histoire n’est malheureusement pas isolée. De nombreuses autres familles racontent le même parcours : l’attente, les refus systématiques, l’absence de réponses claires et, au final, l’obligation de faire son deuil sans pouvoir enterrer dignement leur proche.

Sheila Gyumi et l’angoisse du disparu

Sheila Gyumi – prénom modifié pour protéger son identité – attend toujours des nouvelles de son mari, coursier à moto. Le matin de l’élection, il est parti travailler comme tous les jours. L’après-midi, le calme apparent a cédé la place au chaos. Elle l’a appelé, encore et encore, sans réponse. Depuis, silence radio.

Avec ses proches, elle a écumé commissariats et établissements hospitaliers. Partout, même réponse : personne ne sait rien, personne ne veut rien dire. Aujourd’hui, elle élève seule leur enfant, peine à payer le loyer et les frais scolaires. La douleur se double d’une incertitude insoutenable : est-il mort ? Est-il détenu quelque part ?

« Je ne sais pas où il se trouve. Il y aura forcément de la douleur et des questions de la part de notre enfant. »

Sheila Gyumi

Des centaines de corps volatilisés ?

Plusieurs témoignages concordants évoquent des transferts massifs de dépouilles vers des lieux tenus secrets au plus fort de la crise. Un médecin exerçant dans un grand hôpital de Dar es Salaam a confié avoir vu des centaines de blessés et de morts évacués en urgence, loin des regards. Où sont-ils allés ? La question reste sans réponse.

Des organisations indépendantes spécialisées dans l’analyse d’images satellites et de contenus en ligne ont identifié des zones suspectes, des amas de terre fraîchement remués et de grandes accumulations de corps sur des vidéos circulant discrètement. Si ces éléments ne constituent pas une preuve absolue, ils alimentent la thèse des fosses communes, que les autorités démentent catégoriquement.

Une répression qui ne dit pas son nom

Le gouvernement a promis l’ouverture d’une enquête. Pourtant, la présidente a tenu à minimiser les faits, affirmant qu’aucune force excessive n’avait été employée. Cette version contraste violemment avec les éléments recueillis par des groupes de défense des droits humains : usage répété de balles réelles, présence d’hommes armés en civil, tirs sur des personnes qui ne manifestaient même pas.

La peur est omniprésente. Les témoins hésitent à parler, craignant des représailles. Les journalistes locaux, déjà sous forte pression avant le scrutin, ont reçu l’interdiction formelle de couvrir les violences. Certains ont été poursuivis pour trahison simplement pour avoir relaté ce qu’ils voyaient.

Censure et black-out médiatique

Les médias étrangers n’ont pas été autorisés à couvrir l’élection sur place. Sur le terrain, les reporters locaux ont travaillé dans un climat de censure extrême. Les images diffusées par la télévision publique montraient un pays apaisé, alors que les rues résonnaient de coups de feu. Un journaliste anonyme décrit une déconnexion totale entre la réalité vécue et le récit officiel.

Cette opacité empêche toute vérification indépendante. Elle renforce aussi le sentiment d’abandon chez les familles endeuillées : sans corps, sans aveu, sans justice, le deuil devient impossible.

Le poids du silence trois mois plus tard

Trois mois après les faits, l’espoir s’amenuise. Beaucoup de proches ont cessé les recherches actives, convaincus que les corps ont été délibérément dissimulés. La douleur reste vive, mais elle s’accompagne désormais d’une résignation teintée de colère contenue.

Dans les villages, on murmure encore le nom des disparus. À Dar es Salaam, certains quartiers gardent les stigmates des affrontements : impacts de balles sur les murs, traces de pneus brûlés, regards fuyants. La vie reprend, mais elle porte les marques invisibles d’un traumatisme collectif.

Vers une vérité impossible ?

Tant que les autorités n’apporteront pas de réponses claires, les spéculations continueront. Les fosses communes resteront une hypothèse lourde, difficile à prouver sans accès libre aux sites suspectés. Les familles, elles, continueront de porter le deuil d’un proche absent, d’un corps introuvable, d’une justice inexistante.

Dans un pays où le pouvoir semble verrouillé, où la parole critique est risquée, ces histoires individuelles deviennent le dernier refuge de la mémoire. Elles rappellent que derrière les pourcentages électoraux et les communiqués officiels se cachent des destins brisés, des enfants qui grandissent sans père, des mères qui attendent un retour qui ne viendra peut-être jamais.

Le silence qui entoure ces disparitions forcées n’est pas seulement une stratégie politique. Il est aussi une arme supplémentaire infligée aux survivants. Chaque jour qui passe sans nouvelle creuse un peu plus la plaie. Et tant que cette plaie restera ouverte, la réconciliation nationale promise restera une promesse vide.

Pour l’instant, à Lambo comme à Dar es Salaam, on continue de déposer des fleurs sur des tombes imaginaires. En espérant qu’un jour, la terre rende enfin ce qu’elle a englouti.

« Trois mois après, nous ne pensons pas que nous retrouverons le corps. »

Un proche de Manenos Selanyika

Ces mots résument à eux seuls l’immense tristesse et la profonde impuissance qui traversent aujourd’hui de nombreuses familles tanzaniennes. Une nation entière attend encore des comptes, des noms, des tombes. Et pendant ce temps, le deuil suspendu continue.

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