Imaginez un monde où des millions de personnes luttent chaque jour pour survivre, où la faim, la soif et la peur rythment leur quotidien, et pourtant leurs voix restent inaudibles. En 2025, alors que certains événements people captivent l’attention planétaire, des drames humains profonds passent totalement sous les radars médiatiques. Une organisation humanitaire internationale tire la sonnette d’alarme : des crises majeures, touchant environ 43 millions d’individus, sont littéralement oubliées.
Cette réalité brutale n’est pas une fatalité médiatique. Elle résulte d’un déséquilibre profond dans la couverture de l’information mondiale. Quand un événement mondain génère des dizaines de milliers d’articles en quelques jours, certaines régions entières sombrent dans l’ombre malgré des souffrances immenses. Ce constat glaçant invite à regarder de plus près ce que les projecteurs ignorent systématiquement.
Les crises invisibles qui marquent 2025
Chaque année, des ONG publient des classements pour alerter sur les situations humanitaires les moins relayées. En 2025, le verdict est sans appel : le continent africain concentre l’essentiel de ces drames silencieux. Sur dix crises identifiées comme les plus négligées, huit se déroulent en Afrique, dont six dans la partie australe du continent. Ce déséquilibre interroge profondément notre rapport à l’information globale.
Comment mesure-t-on l’oubli médiatique ?
Pour établir ce classement, l’organisation a analysé des centaines de milliers de publications en ligne dans cinq langues différentes, sur une période allant de janvier à septembre 2025. Le critère est simple mais implacable : le nombre d’articles consacrés à chaque crise. Les résultats parlent d’eux-mêmes et révèlent un fossé impressionnant entre certaines actualités et d’autres.
À titre d’exemple frappant, une situation de mariage médiatisé a généré plus de 96 000 publications, tandis qu’une crise affectant 2,4 millions de personnes en urgence humanitaire n’a suscité que 1 532 articles. Ce ratio de 1 à 63 illustre cruellement les priorités inconscientes de l’information mondiale.
Sans articles, pas de pression publique. Sans pression publique, pas de décisions politiques. Sans décisions politiques, pas de financements humanitaires.
Cette chaîne causale explique pourquoi certaines populations restent abandonnées à leur sort. L’absence de visibilité empêche la mobilisation nécessaire pour obtenir des ressources vitales.
La République centrafricaine en première position
Depuis plusieurs années, la République centrafricaine occupe systématiquement les premières places de ce classement des crises oubliées. Malgré une certaine accalmie après les violences des années 2010, le pays reste marqué par une insécurité persistante, notamment à l’est et au nord-ouest. Environ 2,4 millions de personnes y vivent en situation d’urgence humanitaire.
Le président réélu reconnaît lui-même la fragilité de la stabilisation obtenue. Les frontières poreuses avec les deux Soudan et les tensions régionales continuent d’alimenter l’instabilité. Pourtant, ces réalités complexes peinent à trouver leur place dans les grands médias internationaux.
Le sud de l’Afrique particulièrement touché
La Namibie arrive en deuxième position cette année, principalement en raison d’une sécheresse qualifiée de pire depuis dix ans. Ce phénomène extrême a dévasté les moyens de subsistance de nombreuses communautés rurales dépendantes de l’agriculture et de l’élevage.
La Zambie, le Malawi, le Zimbabwe et Madagascar complètent ce triste palmarès africain. Chacun de ces pays fait face à des combinaisons uniques de facteurs aggravants : phénomènes climatiques extrêmes, instabilité politique, troubles sociaux et parfois coups d’État. Madagascar, par exemple, cumule cyclones dévastateurs, instabilité récente et difficultés économiques chroniques.
Ce qui frappe particulièrement, c’est la récurrence des crises climatiques dans cette région. Le phénomène El Niño a provoqué des sécheresses sévères en 2023-2024, dont les effets se prolongent en 2025 avec des récoltes catastrophiques et des pénuries d’eau dramatiques.
Le changement climatique comme multiplicateur de crises
Partout dans ces territoires oubliés, le changement climatique agit comme un véritable amplificateur de vulnérabilités préexistantes. Les sécheresses deviennent plus longues et plus intenses, les cyclones plus violents, les inondations plus dévastatrices. Les populations les plus pauvres, souvent rurales et dépendantes de l’agriculture pluviale, subissent de plein fouet ces phénomènes répétés.
Une responsable humanitaire zimbabwéenne explique que ces crises « commencent lentement, durent longtemps et sont complexes ». Elles ne correspondent pas au format des informations choc qui font les gros titres. Cette lenteur et cette complexité les rendent invisibles aux yeux du grand public et donc des décideurs.
Les sécheresses, les cyclones, les inondations deviennent plus fréquents et plus intenses d’année en année… et les populations pauvres sont les plus durement touchées.
Cette répétition des chocs climatiques épuise les capacités de résilience des communautés. Chaque nouvelle catastrophe trouve des populations déjà affaiblies par la précédente, créant un cercle vicieux difficile à briser sans aide extérieure conséquente.
Des financements en chute libre
La visibilité médiatique insuffisante a des conséquences directes sur les financements disponibles. En 2025, certains plans humanitaires des Nations unies pour des pays comme le Zimbabwe ou le Malawi ne sont financés qu’à hauteur de 14 %. Ce sous-financement chronique s’ajoute à des coupes budgétaires brutales décidées par plusieurs grandes puissances donatrices.
Les États-Unis ont gelé une partie importante de leur aide, suivis par plusieurs pays européens dont la France. Résultat : une baisse de près de moitié de l’aide humanitaire mondiale. Une porte-parole humanitaire française qualifie cette situation de remise en question idéologique et financière de la solidarité internationale sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.
Ces coupes interviennent alors que les besoins n’ont jamais été aussi élevés. La conjonction de crises climatiques répétées, de conflits persistants et d’instabilités politiques crée des situations humanitaires d’une ampleur exceptionnelle dans ces régions.
Les femmes et les filles, premières victimes
Dans toutes ces crises, les femmes et les filles paient le prix le plus lourd. Elles sont disproportionnellement affectées par la faim, la malnutrition, le manque d’accès à l’eau potable et aux soins de santé. Elles assurent souvent la charge principale des tâches domestiques, parcourant des kilomètres pour trouver de l’eau ou du bois, s’exposant ainsi à de multiples dangers.
Les déplacements forcés, les ruptures familiales et l’effondrement des structures sociales augmentent considérablement les risques de violences sexuelles et basées sur le genre. Dans des contextes où les services de protection sont déjà limités, ces violences deviennent encore plus fréquentes et plus difficiles à prévenir ou à traiter.
Les filles sont également les premières à être retirées de l’école lorsque les familles doivent faire des choix douloureux face à la pauvreté extrême. Mariages précoces, grossesses adolescentes et abandon scolaire aggravent encore leur vulnérabilité à long terme.
Au-delà de l’Afrique : Honduras et Corée du Nord
Bien que l’Afrique domine largement ce classement, deux crises hors continent figurent parmi les dix plus oubliées : le Honduras en Amérique centrale et la Corée du Nord en Asie. Ces deux situations très différentes illustrent la diversité des crises invisibles.
Au Honduras, violences des gangs, pauvreté extrême et impacts climatiques se combinent pour créer une situation humanitaire préoccupante. L’isolement international de la Corée du Nord limite drastiquement l’accès à l’information et à l’aide extérieure, rendant la situation de sa population particulièrement opaque.
Vers une couverture médiatique plus équilibrée ?
Face à ce constat, plusieurs pistes sont avancées pour rééquilibrer la couverture médiatique. Encourager le journalisme de terrain dans ces zones oubliées permettrait de donner la parole à ceux qui vivent ces réalités au quotidien et à ceux qui cherchent des solutions locales innovantes.
Les médias pourraient aussi développer des formats plus adaptés aux crises lentes et complexes : reportages longs, séries documentaires, suivi sur plusieurs mois ou années. Ces approches permettraient de montrer l’évolution des situations et les impacts cumulatifs des chocs répétés.
Les réseaux sociaux et les plateformes numériques offrent également des opportunités pour contourner les filtres traditionnels et toucher directement le public. Des campagnes ciblées mettant en avant des témoignages authentiques pourraient créer une connexion émotionnelle plus forte avec ces réalités lointaines.
Un appel à la solidarité renouvelée
La situation de 2025 marque un tournant préoccupant dans l’histoire récente de l’aide humanitaire. Jamais depuis des décennies la solidarité internationale n’a été remise en question aussi frontalement, tant sur le plan idéologique que financier. Cette crise de la solidarité coïncide avec une multiplication des besoins liée au changement climatique et aux conflits prolongés.
Pourtant, des solutions existent. Renforcer les capacités locales d’anticipation et de réponse aux crises climatiques, investir dans des systèmes alimentaires plus résilients, soutenir la scolarisation des filles et la protection des femmes, investir dans la prévention des conflits : autant de leviers qui demandent une volonté politique soutenue et des financements adéquats.
La première étape reste cependant de rendre visibles ces réalités. Tant que ces millions de personnes resteront dans l’ombre médiatique, leurs souffrances resteront également dans l’ombre politique. Redonner une place à ces crises oubliées dans le débat public constitue un impératif moral et une nécessité stratégique pour éviter que des situations déjà dramatiques ne deviennent ingérables.
En cette année 2025, alors que l’attention mondiale se porte sur d’autres sujets, il est urgent de rappeler que l’invisibilité n’efface pas la souffrance. Au contraire, elle l’aggrave. Donner une voix à ceux que l’on n’entend pas reste l’un des gestes les plus puissants de solidarité que nous puissions poser collectivement.
« Il est profondément préoccupant que 80% des crises les moins médiatisées soient en Afrique, et même 60% dans le sud de l’Afrique. »
— Une responsable humanitaire en Afrique australe
Ces mots résonnent comme un appel pressant à regarder là où les caméras ne se tournent habituellement pas. Dans ces régions délaissées par l’attention médiatique se jouent des destins humains qui méritent toute notre considération. Leur invisibilité ne doit plus être une fatalité.









