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France-Russie : Le Commerce Nucléaire Persiste Malgré la Guerre

Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine, la France importe encore 18 % de son uranium enrichi depuis la Russie. Greenpeace dénonce un commerce qui finance la machine de guerre de Moscou. Pourquoi ce lien persiste-t-il malgré les sanctions ? La réponse choque...

Imaginez un instant : alors que les combats font rage en Ukraine depuis presque quatre ans, des navires chargés de matières radioactives continuent de relier les ports russes aux installations françaises. Ce lien discret, presque invisible pour le grand public, soulève aujourd’hui une question brûlante : jusqu’où peut-on tolérer des échanges économiques avec un pays en guerre d’agression ?

Une organisation de défense de l’environnement vient de publier un rapport accablant qui met en lumière cette réalité persistante. Malgré les multiples vagues de sanctions internationales, le secteur nucléaire civil semble échapper à la règle. La France, premier producteur d’électricité d’origine nucléaire en Europe, reste profondément connectée à l’industrie russe dans ce domaine stratégique.

Un commerce nucléaire qui défie les sanctions

Le géant public russe du nucléaire conserve intactes ses relations commerciales avec plusieurs pays européens, dont la France. Aucun embargo n’a été imposé sur les produits nucléaires en provenance de ce pays, contrairement aux secteurs pétrolier, gazier ou financier. Cette exception suscite de vives critiques, surtout quand on sait à quel point l’uranium enrichi est essentiel au fonctionnement des centrales.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En analysant les données douanières récentes, on découvre que près d’un cinquième des importations françaises d’uranium enrichi provient directement de Russie. Cela représente une part significative dans un contexte où l’approvisionnement est déjà très concentré géopolitiquement.

L’uranium enrichi russe toujours présent en France

La France importe de l’uranium sous différentes formes : naturel, enrichi ou même ré-enrichi après recyclage. Parmi ces flux, une proportion notable transite par des installations russes. Concrètement, 18 % des importations d’uranium enrichi ou ré-enrichi viennent de ce pays, selon les statistiques actualisées à la fin de l’été 2025.

Cette dépendance n’est pas nouvelle, mais elle prend une dimension particulière aujourd’hui. Alors que l’Europe cherche à réduire son exposition aux énergies fossiles russes, le nucléaire civil semble suivre une trajectoire différente, presque à contre-courant des décisions politiques.

« Notre pays alimente l’économie russe et, par extension, sa machine de guerre. »

Une chargée de campagne environnementale

Cette phrase résume le sentiment d’urgence exprimé par les opposants à ce commerce. Pour eux, chaque euro dépensé pour du combustible nucléaire russe contribue indirectement au budget militaire de l’État agresseur.

Le rôle clé du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan

Près de la moitié de l’uranium naturel importé en France en 2025 provient du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan. Ces deux pays d’Asie centrale, anciens satellites soviétiques, dominent désormais le marché mondial de l’uranium brut. Pourtant, le trajet de ces minerais soulève de sérieuses interrogations.

Une grande partie de cet uranium transite par le territoire russe avant d’atteindre les ports européens comme Dunkerque ou Rotterdam. Une fois sur place, il est acheminé vers les usines de conversion et d’enrichissement françaises. Ce passage obligé place le contrôle logistique entre les mains du principal acteur russe du secteur.

Les liens historiques et économiques entre Moscou et les industries minières kazakhes et ouzbèkes restent très forts. Les observateurs estiment que l’influence russe sur ces filières n’a pas diminué, même après le début du conflit en Ukraine.

Rosatom : un géant intouchable ?

Rosatom n’est pas seulement un fournisseur d’uranium. C’est aussi l’entreprise qui gère l’ensemble du cycle nucléaire russe, de l’extraction à la construction de centrales à l’étranger. Son poids international est considérable et son implication dans des projets sensibles ne date pas d’hier.

Certains événements récents ont particulièrement marqué les esprits. La prise de contrôle d’une grande centrale nucléaire située en territoire occupé a été perçue comme un précédent dangereux. Pour les critiques, tolérer des échanges commerciaux normaux avec cette entité revient à cautionner un rapport de force inacceptable.

« Le commerce nucléaire avec Rosatom est insupportable dans le contexte actuel. »

Une voix au sein d’une ONG environnementale

Cette déclaration reflète un ras-le-bol croissant. Les appels à une sanction ciblée contre le géant russe se multiplient, mais les décisions tardent à venir au niveau européen.

La position française : entre dépendance et souveraineté

La France importe la totalité de l’uranium nécessaire à son parc nucléaire. Aucun gramme n’est extrait sur le sol national. Ce parc, qui produit encore plus de 80 % de l’électricité du pays certaines années, dépend donc entièrement des approvisionnements extérieurs.

Pour enrichir cet uranium, le pays dispose d’une usine moderne située dans la Drôme. Cette installation permet de transformer la matière première en combustible utilisable dans les réacteurs. Pourtant, même avec cette capacité d’enrichissement domestique, une partie significative du produit final reste liée à des origines russes, soit directement, soit indirectement.

La question de la souveraineté énergétique se pose donc avec acuité. Réduire la dépendance vis-à-vis d’un seul acteur géopolitique majeur apparaît comme une priorité stratégique, mais la mise en œuvre reste complexe et lente.

Les tractations européennes en cours

À Bruxelles, le sujet des importations nucléaires russes fait l’objet de discussions intenses entre les États membres. Aucun calendrier ferme n’a été annoncé pour une éventuelle interdiction. Certains pays plaident pour une transition progressive, arguant des risques de pénurie et de hausse des coûts pour l’électricité.

D’autres, plus offensifs, estiment que maintenir ce commerce constitue un signal de faiblesse. La guerre en Ukraine a déjà démontré les dangers d’une dépendance excessive à l’égard de la Russie dans le domaine énergétique. Pourquoi reproduire le même schéma dans le nucléaire ?

Les négociations se poursuivent, mais le temps presse. Chaque mois qui passe sans décision renforce la position de Rosatom sur le marché européen.

Quelles alternatives pour la France ?

Des pistes existent pour diversifier les sources d’approvisionnement. Plusieurs pays producteurs d’uranium naturel se positionnent comme des alternatives crédibles : Canada, Australie, Namibie ou Niger, par exemple. Certains de ces fournisseurs ont déjà augmenté leur part dans les importations européennes ces dernières années.

Côté enrichissement, des capacités existent aux États-Unis, aux Pays-Bas ou en Chine. La France pourrait également investir davantage dans le recyclage du combustible usé pour réduire les besoins en uranium frais. Toutes ces options demandent toutefois du temps et des investissements conséquents.

  • Diversification géographique des fournisseurs d’uranium naturel
  • Augmentation du recyclage du combustible usé
  • Renforcement des capacités d’enrichissement domestiques et alliées
  • Accélération du développement de petits réacteurs modulaires
  • Dialogue renforcé avec les pays producteurs non alignés sur la Russie

Ces mesures, si elles étaient mises en œuvre rapidement, permettraient de réduire progressivement la vulnérabilité de la filière nucléaire française.

Un enjeu éthique et stratégique majeur

Au-delà des aspects techniques et économiques, le maintien de ce commerce pose un véritable dilemme moral. D’un côté, assurer la continuité de l’approvisionnement électrique pour des millions de foyers ; de l’autre, éviter de contribuer, même indirectement, au financement d’une guerre d’agression.

La balance penche aujourd’hui en faveur de la sécurité d’approvisionnement, mais le rapport de force pourrait évoluer si la pression publique et politique s’intensifie. Les citoyens commencent à prendre conscience que l’électricité « propre » qu’ils consomment pourrait avoir un coût géopolitique caché.

La question n’est plus seulement technique : elle devient existentielle pour l’image et la crédibilité de l’Europe sur la scène internationale. Continuer à commercer normalement avec l’entreprise qui symbolise le plus clairement l’emprise russe sur le nucléaire civil étranger envoie un message ambigu.

Vers une rupture ou une continuité assumée ?

Les mois à venir seront décisifs. Soit les instances européennes trouvent un accord pour sanctionner les échanges nucléaires russes, soit elles choisissent de maintenir le statu quo au nom de la stabilité énergétique. Dans le premier cas, la France devra accélérer sa diversification ; dans le second, elle assumera publiquement ce choix controversé.

Quoi qu’il arrive, le débat est désormais ouvert et ne pourra plus être ignoré. Les Français, qui ont fait du nucléaire un pilier de leur indépendance énergétique, sont en droit de demander que cette indépendance ne se fasse pas au prix d’une compromission stratégique.

Le sujet dépasse largement les frontières de l’Hexagone. Il interroge l’ensemble de l’Union sur sa capacité à aligner ses actes sur ses principes, même quand cela implique des coûts économiques réels. La réponse qui sera donnée dans les prochains mois marquera durablement l’histoire énergétique européenne.

En attendant, les cargos continuent de naviguer, les usines de tourner et les réacteurs de produire. Mais derrière cette routine industrielle se cache une réalité beaucoup plus complexe, que plus personne ne peut feindre d’ignorer.

Point clé à retenir : Alors que l’Europe sanctionne massivement la Russie dans de nombreux secteurs, le nucléaire civil reste une exception frappante. Cette anomalie coûteuse en termes d’image et de cohérence mérite un débat public approfondi.

Le dossier est loin d’être clos. Les prochains développements seront scrutés avec attention, tant par les défenseurs de l’environnement que par les stratèges énergétiques. Une chose est sûre : le commerce nucléaire entre la France et la Russie ne pourra plus rester dans l’ombre longtemps.

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