Imaginez une région où critiquer la guerre peut vous valoir la torture, où une femme qui coupe ses cheveux longs ou porte un vêtement jugé trop occidental risque d’être traquée par sa propre famille. Imaginez que cette menace ne vient pas seulement du pouvoir en place, mais parfois des êtres les plus proches : père, mari, frères. C’est la réalité que vivent encore aujourd’hui de nombreuses femmes en Tchétchénie, république russe du Caucase nord.
Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, la situation s’est encore aggravée. Les combattants revenus du front, souvent profondément traumatisés, ramènent avec eux une violence accrue au sein des foyers. Dans ce contexte déjà étouffant, deux jeunes femmes ont choisi de briser le silence. Leur parcours tragique révèle l’extrême difficulté de s’émanciper dans une société où l’honneur familial prime sur la vie individuelle.
Quand la révolte devient une question de survie
Dans cette république d’environ 1,5 million d’habitants, la parole libre est rare. La presse internationale a très difficilement accès au territoire. L’omerta règne, renforcée par la crainte des représailles. Pourtant, certaines voix parviennent à percer ce mur de silence, souvent au prix de leur vie.
Deux destins croisés illustrent cette réalité brutale. L’une a fui et témoigne aujourd’hui depuis un lieu tenu secret en Europe. L’autre a été retrouvée morte dans des circonstances troubles à l’automne 2025. Leurs histoires, bien que différentes, portent le même cri : celui de femmes qui ont refusé de se soumettre plus longtemps.
Aïchat : une voix éteinte trop tôt
Aïchat Baïmouradova n’avait que 23 ans lorsqu’elle a été découverte sans vie dans un appartement d’Erevan, capitale de l’Arménie. La police locale a ouvert une enquête pour meurtre et recherche activement deux suspects. Avant ce drame, la jeune femme avait commencé à raconter publiquement les années de souffrance qu’elle avait endurées.
Elle avait subi des violences sexuelles dès l’enfance, d’abord par des membres de sa famille proche, puis par un mari imposé très jeune. De cette union était né un fils. Dans des enregistrements audio diffusés par l’organisation qui l’avait aidée à fuir, elle racontait comment son époux la frappait régulièrement, l’insultait et l’accusait d’être possédée par le démon – le sheitan – parce qu’elle refusait de se plier à ses exigences.
« Je lui ai dit : pourquoi t’es-tu marié à une femme si tu les détestes. Marie-toi à un homme et divorce. »
Cette phrase, murmurée d’une voix grave dans l’un des messages, résume à elle seule l’absurdité et la cruauté de la situation. Après avoir réussi à s’échapper au début de l’année 2025, Aïchat avait décidé de ne plus se cacher. Elle s’était mise à publier des photos d’elle sur les réseaux sociaux : cheveux courts teints en roux, silhouette musclée, style volontairement androgyne.
Ces choix ont provoqué une vague de menaces de la part de personnes soutenant le dirigeant local. On lui reprochait d’avoir adopté des « mœurs russes », d’avoir abandonné les tenues couvrantes et le comportement jugé convenable pour une femme tchétchène. Elle répondait avec une ironie mordante :
« Ils me jugent pour mes supposées mœurs russes mais ils lèchent le cul de la Russie en la soutenant dans sa guerre contre l’Ukraine. »
Son assassinat reste entouré de mystère, mais il intervient dans un contexte où les femmes qui s’émancipent publiquement sont considérées comme une trahison à la communauté et à l’honneur familial.
Assil : la survivante qui refuse l’oubli
Assil – un prénom d’emprunt – a accepté de témoigner alors qu’elle vivait encore dans la peur la plus absolue. Elle confiait avoir une « peur animale » d’être tuée comme Aïchat. Aujourd’hui installée dans une ville européenne, elle continue de se cacher. Elle évite la diaspora tchétchène, dont une partie reste fidèle au pouvoir en place, et adopte une apparence qui lui permet de se fondre dans la masse.
Couper ses cheveux – un acte interdit chez elle – est devenu pour elle un symbole de liberté et de révolte. Elle raconte un quotidien marqué par les insultes, les humiliations et les coups. Quand elle résistait, on lui expliquait que le diable parlait à travers elle. Elle ironise :
« Chez nous, le sheitan est la raison à tout. »
Elle décrit également l’atmosphère de terreur généralisée en Tchétchénie depuis le début du conflit en Ukraine. Les habitants craignent d’être dénoncés pour un simple mot de travers sur la guerre. Des histoires circulent sur des chauffeurs de taxi qui posent des questions pièges aux passagers pour ensuite transmettre leurs noms aux autorités. Un simple soupçon suffit pour être arrêté et torturé.
Assil elle-même a vécu cette expérience : un chauffeur l’a interrogée avec insistance sur ses opinions concernant l’Ukraine. Elle sait que son père, en privé, jugeait l’invasion injuste, lui qui avait déjà souffert des guerres précédentes menées par Moscou en Tchétchénie.
Un régime qui instrumentalise la tradition et la religion
Le dirigeant actuel de la Tchétchénie maintient un pacte avec le Kremlin : en échange d’un soutien sans faille – y compris l’envoi de milliers de combattants en Ukraine –, il bénéficie d’une autonomie quasi-totale sur son territoire. Ce pouvoir absolu s’accompagne d’une répression impitoyable contre toute forme de dissidence.
Il impose un islam radical qui restreint considérablement les droits des femmes. Le code vestimentaire, les comportements attendus, le contrôle familial sont autant d’outils de domination. Les organisations de défense des droits humains ont documenté plus de 70 crimes dits « d’honneur » ces quinze dernières années dans le Caucase russe, principalement en Tchétchénie. Dans ces affaires, une personne – presque toujours une femme – accusée d’avoir déshonoré sa famille est tuée, parfois sous la pression ou avec la complicité des autorités.
Depuis 2022, la situation s’est encore détériorée. Le retour massif de combattants traumatisés par la guerre a exacerbé les violences domestiques. La pauvreté endémique, la corruption et l’absence d’État de droit rendent l’aide aux victimes extrêmement compliquée. Les restrictions européennes sur les visas pour les citoyens russes ont également rendu plus difficile l’exil vers l’Union européenne pour celles qui parviennent à fuir.
La guerre comme amplificateur de violence
Le conflit en Ukraine a eu des répercussions directes sur la vie quotidienne en Tchétchénie. De nombreux habitants ont été contraints de partir au front, parfois sous la menace de prison, de représailles familiales ou après le paiement d’une rançon exorbitante. Ceux qui reviennent ramènent souvent avec eux un comportement plus violent encore.
La propagande officielle glorifie ces combattants et leur promet des salaires très élevés. Pourtant, dans l’intimité des foyers, le tableau est bien différent. Les femmes, déjà soumises à un contrôle strict, deviennent les premières victimes de cette frustration et de ce traumatisme importés du front.
Assil raconte que la peur s’est intensifiée. Toute critique, même murmurée, peut être rapportée. La société entière semble sous surveillance. Même ceux qui, en privé, désapprouvent la guerre n’osent pas l’exprimer publiquement.
Espoir fragile et révolte intime
Malgré tout, Assil refuse de condamner en bloc sa culture. Elle connaît des familles respectueuses et bienveillantes. Elle espère qu’un jour, peut-être après la fin de la guerre et la disparition du régime actuel, les femmes tchétchènes obtiendront plus de libertés.
En attendant, elle savoure des plaisirs simples : avoir une chambre où personne ne viendra la frapper, disposer de son temps, envisager des études, peut-être même apprendre la musique – un autre interdit qu’elle rêve de briser.
Quand elle évoque Aïchat, qu’elle n’a jamais rencontrée, ses mots deviennent très durs :
« Elle avait une flamme en elle et ceux qui l’ont éteinte, eh bien, qu’ils crèvent, ces monstres ! Qu’ils crèvent ! »
Cette colère brute contraste avec la retenue dont elle fait preuve au quotidien pour rester en vie. Elle alterne entre rage et prudence, entre désir de hurler et nécessité de se taire.
Que reste-t-il quand on a tout fui ?
Assil se tient parfois longtemps devant un monument historique dans sa ville d’accueil. Elle prend des selfies, comme pour prouver qu’elle existe enfin pour elle-même. Elle confie que ces moments la touchent profondément. Elle qui n’avait jamais imaginé pouvoir ressentir une telle émotion devant un simple bâtiment.
Son témoignage est un fil ténu dans l’obscurité. Il rappelle que même dans les endroits les plus oppressifs, des femmes trouvent la force de dire non. Certaines y laissent leur vie. D’autres, comme Assil, portent le poids de la mémoire et de la survie.
Leur histoire n’est pas exceptionnelle en Tchétchénie. Elle est malheureusement représentative d’un système où l’honneur, la tradition et le pouvoir politique se conjuguent pour écraser celles qui osent lever la tête.
Mais chaque femme qui fuit, chaque voix qui s’élève, chaque mèche de cheveux coupée est un acte de résistance. Minuscule peut-être, mais réel. Et dans un contexte où le silence est imposé par la peur, même un murmure peut devenir assourdissant.
Assil conclut simplement : « Ma vie et mon temps m’appartiennent. » Ces mots, prononcés par une femme qui a tout risqué pour les vivre, résonnent comme une victoire fragile sur des années de violence et de contrôle.
Le chemin est encore long. Mais tant qu’il y aura des Assil et des Aïchat, l’espoir, même vacillant, ne s’éteindra pas complètement.









