Imaginez-vous assis dans une salle d’audience à Marseille, où l’air est lourd de tension. Un homme de 37 ans, regard fixe, répète inlassablement qu’il n’a rien à voir avec le trafic de drogue qui gangrène la ville. Pourtant, des centaines de messages décryptés le désignent comme l’un des chefs les plus puissants du narcotrafic français. Qui dit vrai dans cette affaire qui fascine et divise ?
Un procès sous haute tension à Marseille
Le tribunal correctionnel de Marseille est devenu, le temps d’une audience, le théâtre d’un affrontement hors norme. D’un côté, la justice et les enquêteurs de la police judiciaire, armés d’un dossier impressionnant construit autour d’échanges interceptés sur une messagerie cryptée. De l’autre, un homme qui clame son innocence totale, se présentant comme un modeste voleur de cartes bancaires, loin des millions d’euros du trafic de stupéfiants.
Karim Harrat, Franco-Algérien né dans la cité phocéenne, est jugé pour avoir dirigé plusieurs points de deal importants entre 2020 et 2021. Selon l’accusation, il pilotait l’importation de centaines de kilos de drogue, supervisait la revente au détail et contrôlait les flux financiers colossaux générés par son organisation. Mais lui, tranquillement assis face aux juges, assure n’avoir jamais touché à cela.
Le mystérieux « Le Rant » : une identité contestée
Au cœur du dossier se trouve un surnom qui revient sans cesse : « Le Rant », puis « Le Rant 2 ». Trois téléphones sont attribués à cette identité par les enquêteurs. Ces appareils ont servi à coordonner des livraisons massives, à donner des ordres secs aux guetteurs et aux vendeurs, et à surveiller la collecte de l’argent.
Lors de l’audience, le président lit des extraits très concrets. Des phrases comme « Je t’envoie l’adresse à Batman donne y 34 mille du kilo » ou des menaces explicites envers des gérants récalcitrants. À chaque fois, la réponse est la même : silence glacial ou un simple « non » tranchant. Karim Harrat explique ne pas être l’auteur de ces messages et ne pas comprendre pourquoi on le relie à eux.
Il va même jusqu’à nier des liens familiaux évidents. Quand on lui montre une photo de bébé extraite d’un des téléphones incriminés, il lâche : « Ce n’est pas mon fils ». Quand le magistrat évoque la présence d’un cousin à la tête d’un point de deal célèbre dans une cité marseillaise, la réponse fuse : « C’est pas mon cousin ».
Je n’ai jamais eu aucun surnom.
Karim Harrat, à la barre
Cette stratégie de dénégation systématique intrigue autant qu’elle agace. Pour l’accusation, elle relève de la mauvaise foi. Pour la défense, elle est la seule posture possible face à un dossier qu’il considère construit sur du vent.
Les preuves numériques au cœur du dossier
Le dossier repose presque entièrement sur l’exploitation d’une messagerie cryptée très prisée des milieux criminels. Les enquêteurs ont réussi à percer le chiffrement et à récupérer des milliers de conversations. Dans ces échanges, « Le Rant » apparaît comme un organisateur méthodique, exigeant, parfois violent dans ses mots.
On y trouve des discussions sur des importations de plusieurs centaines de kilos, des réorganisations de points de vente après des coups de filet policiers, des règlements de comptes internes. Les sommes évoquées se comptent régulièrement en centaines de milliers d’euros. Pourtant, l’accusé maintient que ces messages ne le concernent pas.
Il refuse même de commenter les passages les plus violents : ordres de « casser la tête » à un gérant, menaces de torture dans une cave, évocation de « lions » envoyés pour faire le ménage. À chaque lecture, il répète qu’il n’est pas concerné, qu’il ne connaît pas les interlocuteurs, qu’il n’a jamais donné ce genre d’instructions.
Témoignages et contre-témoignages
L’accusation produit plusieurs témoignages pour établir l’identité de « Le Rant ». Une ancienne compagne explique que « tout Marseille connaissait son surnom ». Un coaccusé dans une autre affaire d’homicide confirme également le surnom lors d’un interrogatoire en 2022.
Face à cela, Karim Harrat pointe du doigt un trafiquant marseillais connu pour ses nombreuses déclarations aux juges. Il le surnomme « Tatoo » et l’accuse d’être à l’origine de la campagne médiatique et judiciaire qui le vise. Selon lui, cet homme a propagé son nom comme étant le chef du réseau, puis les médias ont repris l’information en boucle.
C’est de la propagande de Tatoo et des journalistes.
Karim Harrat
Il affirme être « traumatisé » par la couverture médiatique et assure que son image a été construite de toutes pièces pour le faire tomber.
Une plongée dans le passé de l’accusé
Lors de l’examen de sa personnalité, Karim Harrat livre un récit plus personnel. Il explique avoir grandi sans manquer de rien jusqu’à la mort de son père, survenue alors qu’il avait 14 ans. C’est à ce moment qu’il dit avoir basculé dans la petite délinquance : vols pour s’acheter de belles baskets, des survêtements, des objets de marque.
Puis vient l’addiction aux jeux de hasard. Il raconte comment cette dépendance l’a conduit à devenir un « voleur de cartes bleues » aux distributeurs automatiques, toujours « sans violence », précise-t-il. C’est cette image qu’il veut laisser : celle d’un homme pris dans un engrenage de petits délits, loin du grand banditisme.
Il répète plusieurs fois qu’il n’a jamais vendu un seul joint, jamais mis les pieds sur un point de deal, jamais commandité le moindre meurtre. Pourtant, il est mis en cause dans quatre dossiers d’assassinat, dont un triple homicide survenu en décembre 2020.
Un avenir judiciaire très lourd
Karim Harrat évoque avec émotion les deux procès d’assises qui l’attendent en 2026. Il calcule rapidement : « En un an, je risque 80 ans de prison ». Il répète qu’il est innocent, qu’il n’a jamais donné l’ordre de tuer qui que ce soit, et demande presque à être compris dans sa détresse.
Le réquisitoire est attendu le lendemain matin. Les débats ont duré plusieurs heures, entre lectures interminables de messages, dénégations systématiques et moments d’émotion brute. L’accusé reste campé sur sa position : il n’est pas celui que l’on décrit.
Marseille, terrain de guerre du narcotrafic
Ce procès s’inscrit dans un contexte plus large. Marseille reste l’une des villes les plus touchées par le narcotrafic en France. Les cités sont devenues des marchés à ciel ouvert, les règlements de comptes se multiplient, les jeunes recrues sont de plus en plus jeunes. Chaque année, des dizaines de personnes meurent dans des guerres de territoires.
Les enquêteurs affirment que des hommes comme celui présenté comme « Le Rant » sont au sommet de ces pyramides. Ils organisent les importations depuis l’étranger, placent des hommes de confiance dans les cités, récupèrent les bénéfices et réinvestissent dans d’autres affaires. Décrocher un tel homme serait un coup majeur pour la lutte contre le narcotrafic.
Mais pour l’instant, l’accusé refuse ce rôle. Il préfère endosser celui du petit délinquant, du joueur compulsif qui a mal tourné. La justice devra trancher entre ces deux versions radicalement opposées.
La question centrale : qui est vraiment Karim Harrat ?
Le tribunal devra répondre à une question essentielle : les messages décryptés, les témoignages croisés, les surnoms, les liens familiaux présumés, les sommes astronomiques évoquées… tout cela suffit-il à établir la culpabilité au-delà du doute raisonnable ? Ou bien s’agit-il d’une construction judiciaire fragile, alimentée par des déclarations de repentis et des raccourcis médiatiques ?
Karim Harrat a choisi la ligne dure : tout nier, systématiquement, sans concession. Cette posture peut être perçue comme un aveu de faiblesse face à un dossier écrasant, ou au contraire comme la preuve d’un homme déterminé à ne pas se laisser condamner sur des bases qu’il estime mensongères.
Dans les couloirs du palais, les avis sont partagés. Certains y voient un baron du crime qui joue la comédie. D’autres imaginent un homme piégé par un système qui a besoin de têtes d’affiche pour montrer qu’il agit. La vérité, comme souvent dans ce genre d’affaires, risque de rester longtemps hors de portée.
Ce qui est certain, c’est que ce procès dépasse le cas individuel. Il pose la question de la fiabilité des preuves numériques dans les grands dossiers de narcotrafic, de la valeur des témoignages de co-détenus ou de repentis, et de la capacité de la justice à faire la différence entre un chef de réseau et un bouc émissaire.
Les prochains jours, avec le réquisitoire puis les plaidoiries, apporteront peut-être des éléments nouveaux. Mais une chose est sûre : l’histoire de Karim Harrat continuera d’alimenter les débats longtemps après la sortie de la salle d’audience.
Dans une ville où le trafic de drogue est devenu une économie parallèle, où les kalachnikovs parlent plus fort que les lois, chaque procès de ce type est un miroir grossissant des fractures d’une société. Et dans ce miroir, le visage de Karim Harrat reste pour l’instant indéchiffrable.









