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Birmanie : Nationalistes Défient Accusations de Génocide Rohingya

Des milliers de manifestants à Rangoun brandissent des banderoles pour nier tout génocide contre les Rohingyas. Alors que la CIJ examine l'affaire, la tension monte dans une Birmanie sous junte. Mais que cache vraiment cette mobilisation ?

Imaginez une foule compacte au cœur de Rangoun, tambours battant au rythme de la colère contenue, des robes safran flottant dans l’air humide, des banderoles clamant haut et fort l’innocence d’une nation accusée des pires crimes. Ce spectacle, rare dans la Birmanie d’aujourd’hui, s’est déroulé récemment sous les yeux de la communauté internationale. Il révèle à quel point la question rohingya continue de déchirer le pays, bien au-delà des frontières.

Une mobilisation inhabituelle dans un pays sous contrôle militaire

Dans un contexte où les rassemblements publics sont devenus exceptionnels depuis le coup d’État de 2021, la manifestation qui a eu lieu à Rangoun prend une dimension particulière. Des centaines de personnes, parmi lesquelles de nombreux moines bouddhistes, ont bravé les restrictions pour faire entendre leur voix. Leur message est clair : la Birmanie refuse l’étiquette de coupable de génocide.

Cette mobilisation n’est pas anodine. Elle survient alors que la plus haute juridiction de l’ONU examine précisément ces accusations. Les manifestants expriment ainsi un rejet viscéral d’une procédure qu’ils jugent injuste et attentatoire à la souveraineté nationale.

Le contexte des poursuites internationales

La Cour internationale de Justice, installée à La Haye, accueille depuis plusieurs semaines des audiences consacrées à la situation des Rohingyas. À l’origine de cette procédure : un pays d’Afrique de l’Ouest à majorité musulmane qui invoque la Convention sur le génocide adoptée en 1948. Les faits reprochés remontent principalement à l’année 2017.

Cette période a été marquée par une vaste opération militaire dans l’État Rakhine. Les autorités birmanes ont toujours présenté ces actions comme une réponse légitime à des attaques armées menées par des groupes rohingyas. Pour les plaignants, il s’agit au contraire d’une campagne systématique visant à détruire, en tout ou en partie, cette minorité musulmane.

Les audiences, qui ont débuté mi-janvier, peuvent durer plusieurs mois, voire plusieurs années avant qu’un jugement définitif ne soit rendu. Cette lenteur judiciaire contraste avec l’urgence humanitaire ressentie par les centaines de milliers de personnes déplacées.

L’exode massif vers le Bangladesh voisin

Les violences de 2017 ont provoqué l’un des déplacements forcés les plus importants du XXIe siècle. Plus d’un million de Rohingyas ont fui vers le Bangladesh, où ils vivent aujourd’hui dans des camps surpeuplés aux conditions de vie souvent décrites comme catastrophiques. Tentes de fortune, accès limité à l’eau potable, risques sanitaires élevés : la situation reste précaire malgré l’aide internationale.

Ces camps, parmi les plus vastes au monde, symbolisent l’échec répété des tentatives de rapatriement. Les conditions posées par les autorités birmanes et les craintes légitimes des réfugiés rendent tout retour extrêmement difficile. Cette impasse humanitaire alimente les tensions régionales et internationales.

Les voix nationalistes à Rangoun

Sur place, les manifestants ne mâchent pas leurs mots. Un militant ultranationaliste a pris la parole pour affirmer que la Birmanie est une terre bienveillante et qu’aucun génocide n’a eu lieu. Selon lui, cette mobilisation vise à défendre la dignité, la vérité et la justice pour le pays.

« Nous nous rassemblons aujourd’hui pour la dignité, la vérité et la justice pour notre pays. La Birmanie est une terre bienveillante. Il n’existe pas de génocide. »

Ce discours résonne auprès d’une partie de la population birmane qui perçoit les accusations internationales comme une attaque contre l’identité nationale. Pour beaucoup, défendre le pays revient à rejeter en bloc les allégations portées à La Haye.

Un autre militant évoque la souveraineté

Un autre intervenant a qualifié l’affaire intentée devant la Cour d’atteinte à la souveraineté de la Birmanie. Ce sentiment d’ingérence extérieure est largement partagé parmi les nationalistes. Il s’inscrit dans une rhétorique plus large qui oppose l’unité nationale aux pressions étrangères.

Les moines bouddhistes, très respectés dans la société birmane, jouent un rôle central dans cette mobilisation. Leur présence confère une légitimité morale à la manifestation et renforce l’idée que la défense du pays relève d’une cause presque sacrée.

Retour sur les événements de 2017

Pour comprendre la colère actuelle, il faut revenir sur les faits déclencheurs. À l’été 2017, des attaques coordonnées contre des postes de police ont été menées par des combattants rohingyas. Les forces armées birmanes ont alors lancé une vaste opération de « nettoyage » dans les villages rohingyas.

Des villages entiers ont été incendiés, des exécutions sommaires rapportées, des viols documentés par de multiples enquêtes indépendantes. Des centaines de milliers de personnes ont fui en quelques semaines, traversant la frontière dans des conditions dramatiques.

Les autorités birmanes ont toujours maintenu que ces opérations visaient uniquement les insurgés et que les destructions de villages étaient dues aux combats ou aux incendies provoqués par les combattants eux-mêmes. Cette version officielle est contestée par de nombreux observateurs internationaux.

Le rôle controversé d’Aung San Suu Kyi

Lors des premières auditions à La Haye en 2019, c’est Aung San Suu Kyi elle-même qui était venue défendre la position de l’armée birmane. La Prix Nobel de la paix 1991 a alors nié l’existence d’un génocide, provoquant une onde de choc dans la communauté internationale.

Cette prise de position a durablement terni sa réputation à l’étranger. De symbole de la démocratie, elle est devenue, pour beaucoup, la caution civile d’une répression brutale. Aujourd’hui âgée de 80 ans, elle est détenue depuis le coup d’État militaire de février 2021.

Son emprisonnement et la guerre civile qui ravage le pays depuis cinq ans compliquent encore davantage la résolution de la crise rohingya. Les priorités ont changé, mais les souffrances perdurent.

La position de la junte militaire actuelle

Depuis 2021, la Birmanie est dirigée par une junte militaire. Le chef de cette junte, qui commandait déjà l’armée en 2017, fait l’objet de sanctions internationales pour son rôle dans les exactions contre les Rohingyas. Plusieurs pays ont officiellement qualifié ces événements de génocide.

Malgré ces pressions, la position officielle reste inchangée : pas de génocide, seulement une opération antiterroriste. Cette fermeté explique en partie pourquoi des manifestations de soutien au régime peuvent encore avoir lieu, même dans un climat de répression généralisée.

Les enjeux humanitaires et géopolitiques

La crise rohingya dépasse largement le cadre bilatéral Birmanie-Bangladesh. Elle met en lumière plusieurs défis majeurs :

  • La protection des minorités dans des États à forte identité majoritaire
  • L’efficacité réelle des mécanismes judiciaires internationaux
  • La gestion des flux massifs de réfugiés dans une région déjà fragile
  • Les tensions interconfessionnelles dans des pays à majorité bouddhiste
  • L’influence croissante de puissances régionales sur les affaires intérieures birmanes

Chacun de ces points mérite une analyse approfondie tant les implications sont vastes et durables.

Pourquoi la manifestation suscite autant d’attention

Dans un pays où la liberté d’expression est sévèrement restreinte, qu’un tel rassemblement puisse avoir lieu interpelle. Il montre que, malgré la répression, certaines causes continuent de mobiliser. La question rohingya reste un sujet ultrasensible capable de réunir des foules.

Elle révèle aussi la persistance d’un nationalisme bouddhiste radical qui voit dans les Rohingyas une menace existentielle pour l’identité birmane. Ce courant, actif depuis des décennies, a connu un regain avec les événements de 2017.

Vers quelle issue ?

La route vers une résolution semble encore longue. Entre une Cour internationale qui avance à son rythme, une junte militaire inflexible, une opposition démocratique affaiblie et des réfugiés coincés dans des camps, les options paraissent limitées.

Pourtant, l’histoire montre que des crises apparemment inextricables peuvent parfois connaître des tournants inattendus. Reste à savoir si la pression internationale, combinée aux évolutions internes, finira par ouvrir une brèche.

En attendant, les images de Rangoun – moines en robe safran, banderoles déployées, tambours résonnant – rappellent que la question rohingya est loin d’être close. Elle continue de diviser, de mobiliser et de faire souffrir.

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse le simple sort d’une minorité persécutée. C’est toute la conception de la justice, de la souveraineté et de la responsabilité collective qui est en débat. Et la Birmanie, malgré elle, se trouve au centre de cette confrontation mondiale.

Les prochains mois seront décisifs pour comprendre si la mobilisation nationaliste d’aujourd’hui annonce un durcissement ou, au contraire, les prémices d’un possible dialogue. L’histoire est encore en train de s’écrire, dans la rue comme dans les prétoires internationaux.

Et pendant ce temps, dans les camps du Bangladesh, des familles entières attendent un retour qui semble toujours plus lointain. Leur sort rappelle cruellement que derrière les discours officiels et les manifestations passionnées, ce sont d’abord des vies humaines qui sont en jeu.

La Birmanie reste donc un pays où les fractures sont profondes, où le passé colonial, les rivalités ethniques et les ambitions géopolitiques s’entremêlent pour créer une situation d’une complexité rare. Comprendre ce qui s’y passe aujourd’hui demande de garder à l’esprit toutes ces dimensions à la fois.

La manifestation de Rangoun n’est qu’un épisode parmi d’autres dans cette longue tragédie. Mais elle montre que la passion nationale peut encore enflammer les rues, même sous un régime autoritaire. Et c’est précisément cette capacité de mobilisation qui rend la résolution du conflit si difficile.

En conclusion, tant que les récits officiels et les récits des victimes resteront aussi éloignés, la paix durable paraîtra hors de portée. Il faudra sans doute beaucoup de courage, de compromis et de temps pour espérer refermer cette page douloureuse de l’histoire birmane.

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