Imaginez un pays où les salles de classe restent désespérément vides depuis presque un mois. Des cahiers abandonnés sur les bureaux, des tableaux noirs encore vierges de toute leçon récente, et des enfants qui errent dans les rues au lieu d’apprendre. C’est la réalité que vit actuellement le Gabon, où une mobilisation sociale d’une ampleur inattendue secoue le pouvoir en place depuis plusieurs semaines.
Moins d’un an après avoir été porté à la présidence par une victoire écrasante, Brice Oligui Nguema fait face à sa première véritable épreuve populaire. Ce qui avait commencé comme une simple grogne salariale dans le secteur éducatif s’est rapidement transformé en un mouvement qui menace de s’étendre à d’autres domaines essentiels de la vie publique.
Une première fissure dans l’unité nationale post-transition
Depuis son accession au pouvoir suite à un changement radical en 2023, le président gabonais avait su maintenir un climat relativement apaisé. Les promesses de redressement national, de lutte contre la précarité et d’amélioration du quotidien avaient résonné fortement auprès d’une population fatiguée par des années de difficultés économiques.
Mais aujourd’hui, cette belle unanimité semble se fissurer. Le secteur de l’éducation, souvent considéré comme un baromètre fiable du mécontentement social, est le premier à avoir craqué. Et ce n’est visiblement pas un hasard.
Les enseignants au cœur de la colère
Tout a commencé début décembre, quand un collectif baptisé SOS Education a vu le jour. Rapidement, des milliers d’enseignants à travers le pays ont rejoint ce mouvement pour faire entendre leur voix. Leur principal grief ? Un gel des avancements et des salaires qui dure depuis maintenant dix longues années.
Depuis 2015, plus aucun échelon n’a été franchi pour les fonctionnaires de l’éducation. Un professeur qui était stagiaire il y a douze ans l’est toujours aujourd’hui. Cette situation, vécue comme une injustice profonde, s’accompagne d’un pouvoir d’achat qui s’érode inexorablement face à une inflation persistante.
Avec un salaire de départ autour de 350 000 francs CFA (environ 530 euros), un enseignant débutant peine à boucler ses fins de mois dans un pays où le coût de la vie reste particulièrement élevé. Cette réalité quotidienne alimente un ras-le-bol qui ne demande qu’à s’exprimer.
« J’ai le statut d’enseignant stagiaire depuis 12 ans »
Un professeur d’anglais à Libreville
Ce témoignage, loin d’être isolé, reflète le sentiment général d’une profession qui se sent abandonnée malgré son rôle crucial dans la société.
Un mouvement qui s’organise et s’étend
Ce qui frappe dans cette mobilisation, c’est sa rapidité et son ampleur. En quelques semaines seulement, le mouvement a gagné de nombreuses provinces. Les écoles publiques sont majoritairement fermées, privant des centaines de milliers d’élèves de cours depuis fin novembre.
Le Gabon compte au moins 16 000 enseignants selon les chiffres du principal syndicat du secteur. Une partie significative d’entre eux a répondu à l’appel à la grève, créant une paralysie notable du système éducatif.
Mais l’éducation n’est pas le seul domaine touché. Des signaux inquiétants proviennent également de la santé, de l’enseignement supérieur et même du secteur audiovisuel public. Partout, les mêmes revendications reviennent : revalorisation salariale, amélioration des conditions de travail, fin des situations de précarité prolongée.
La réponse des autorités : entre dialogue et fermeté
Face à cette montée en puissance, le pouvoir n’est pas resté inactif. Le président a reçu plusieurs délégations syndicales ces dernières semaines, notamment celles du secteur de la santé puis de l’enseignement supérieur. Des gestes d’ouverture qui contrastent avec des épisodes plus tendus.
Deux figures importantes du mouvement ont été arrêtées la semaine dernière, provoquant une vive émotion au sein des grévistes. Leur libération quelques jours plus tard a été accueillie avec satisfaction, mais a aussi été érigée en condition préalable à toute reprise du dialogue par les membres du collectif.
De son côté, la présidence reconnaît la légitimité de certaines revendications tout en les replaçant dans un contexte plus large de difficultés héritées des années précédentes. Un discours qui tente de conjuguer compréhension et appel à la responsabilité collective.
« Des revendications légitimes » qui sont « le résultat de décennies de mauvaise gestion »
Porte-parole de la présidence gabonaise
Un climat de peur perceptible
L’arrestation temporaire de syndicalistes a laissé des traces. De nombreux enseignants et parents d’élèves contactés refusent désormais de s’exprimer publiquement sur le mouvement. Un silence éloquent qui traduit un climat de crainte assez inhabituel dans ce type de mobilisation sociale.
Cette retenue contraste avec l’effervescence qui régnait au sein des assemblées générales du collectif, où les prises de parole étaient nombreuses et passionnées. La libération des deux responsables a permis de renouer partiellement le fil du dialogue, mais la confiance reste fragile.
Des attentes immenses après une élection triomphale
Pour comprendre l’intensité de la situation actuelle, il faut remonter à avril 2025. À cette date, Brice Oligui Nguema remporte l’élection présidentielle avec plus de 94 % des suffrages exprimés. Un score exceptionnel qui traduisait un véritable plébiscite après deux années de transition.
Durant cette période, le chef de l’État avait multiplié les annonces en direction des fonctionnaires, notamment dans l’éducation. Il avait promis de mettre fin au gel des carrières et de redresser le pays sur le plan économique et social. Ces engagements avaient créé un immense espoir dans tout le pays.
« Il a suscité beaucoup d’espoir. Il a tenu des discours forts en disant que son ennemi, c’était le chômage, la précarité, le manque d’infrastructures », analyse une spécialiste de la vie politique gabonaise.
Cette confiance populaire immense constitue aujourd’hui une forme de pression supplémentaire. Chaque jour de grève prolongée dans les écoles est perçu comme un test de la capacité du pouvoir à tenir ses promesses.
Un héritage économique difficile
Le Gabon traverse depuis plusieurs années une période économique complexe. Malgré ses ressources naturelles importantes, notamment pétrolières, le pays peine à redistribuer la richesse de manière équitable. L’inflation moyenne de 2,6 % par an entre 2016 et 2024 a progressivement grignoté le pouvoir d’achat des ménages.
Dans ce contexte, la décision de geler les avancements en 2015 apparaît rétrospectivement comme l’une des mesures les plus contestées de l’ancienne présidence. Une décision qui continue de produire ses effets des années plus tard, même après le changement de régime.
Les nouvelles autorités se retrouvent donc confrontées à un double défi : répondre aux attentes immenses qu’elles ont elles-mêmes contribué à créer, tout en gérant des contraintes budgétaires réelles et un contexte économique international difficile.
Et maintenant ? Vers une sortie de crise ou une contagion ?
La situation reste extrêmement fluide. D’un côté, les premières avancées obtenues dans certains secteurs (comme l’audiovisuel public où un retour à la normale a été acté) pourraient servir de modèle. De l’autre, la persistance du mouvement dans l’éducation et les menaces dans la santé et l’enseignement supérieur laissent planer le risque d’une généralisation du mouvement.
Les semaines à venir seront déterminantes. Le pouvoir devra trouver le juste équilibre entre fermeté et concessions pour éviter que cette première contestation sociale ne devienne le prélude à une crise plus profonde.
Pour l’instant, ce sont les enfants gabonais qui paient le prix le plus lourd de ce bras de fer : des semaines d’école perdues, un retard scolaire qui s’accumule, et une incertitude sur la date de reprise effective des cours.
Dans un pays où l’éducation a toujours été considérée comme la clé de l’ascension sociale, cette situation ne peut que renforcer le sentiment d’urgence chez les décideurs. La balle est désormais dans leur camp pour transformer les espoirs nés en 2025 en réalités concrètes pour la population.
Le Gabon se trouve à un tournant. La capacité des autorités à entendre et à répondre aux doléances exprimées pacifiquement dans la rue sera scrutée avec attention, non seulement à l’intérieur des frontières, mais également dans toute la sous-région.
Car au-delà des revendications spécifiques des enseignants, c’est toute la question de la redistribution des richesses et de la promesse républicaine d’égalité des chances qui se trouve posée aujourd’hui à Libreville.
Et pendant que les tractations se poursuivent dans les ministères, les salles de classe restent silencieuses. Un silence qui, paradoxalement, parle plus fort que n’importe quel discours officiel.
À suivre donc, avec la plus grande attention, l’évolution de ce mouvement qui pourrait bien marquer un tournant dans l’histoire récente du Gabon.
Points clés à retenir
- Grève des enseignants depuis fin novembre, écoles fermées dans tout le pays
- Principal grief : gel des avancements et salaires depuis 2015
- Mouvement initié par le collectif SOS Education en décembre
- Revendications qui s’étendent à la santé, l’enseignement supérieur et l’audiovisuel
- Élection de Brice Oligui Nguema en avril 2025 avec 94,75 % des voix
- Promesses de fin du gel des carrières et de redressement national
- Arrestation puis libération de deux figures syndicales la semaine dernière
Le défi est immense pour le président gabonais : transformer l’immense capital de confiance obtenu lors de son élection en résultats tangibles pour la population, et particulièrement pour ceux qui font tourner le pays au quotidien : les fonctionnaires, les enseignants, les soignants.
L’histoire récente du Gabon montre que les périodes de transition sont souvent suivies de moments de vérité sociale. Nous y sommes précisément.
Espérons que le dialogue prévaudra et que des solutions concrètes émergeront rapidement, pour le bien des élèves d’abord, mais aussi pour la stabilité et la cohésion nationale.









