Imaginez des familles entières qui, pour survivre, bravent l’interdit et retournent cultiver leurs champs dans une forêt dense, au cœur d’une région où la mort rôde à chaque instant. C’est exactement ce qui s’est produit dans la nuit de samedi à dimanche, dans le nord-est de la République démocratique du Congo. Une attaque fulgurante a coûté la vie à au moins vingt-cinq personnes, toutes des agriculteurs venus travailler leurs terres.
Un nouveau drame dans une région martyre
Le territoire d’Irumu, dans la province de l’Ituri, est redevenu le théâtre d’une barbarie qui semble ne jamais s’arrêter. Les victimes, installées dans une zone forestière reculée près des villages d’Otmaber et Bwanasula, n’avaient pour seul tort que de tenter de subvenir à leurs besoins en cultivant notamment du cacao. Elles ont été surprises par un groupe armé connu pour sa cruauté extrême.
Les corps découverts témoignent d’une violence inouïe. Certains ont été ligotés avant d’être sauvagement frappés à la machette. Des témoins sur place décrivent des scènes d’horreur : des femmes et des hommes gisant dans la brousse, impossibles à tous transporter tant le carnage était étendu. Le bilan provisoire fait état de vingt-cinq morts, un chiffre confirmé par plusieurs sources locales et sécuritaires.
Les ADF : un groupe au cœur de la terreur depuis des décennies
Les responsables de ce massacre sont les Forces Démocratiques Alliées, plus connues sous l’acronyme ADF. Ce mouvement, à l’origine composé d’anciens rebelles ougandais, s’est progressivement implanté dans l’est de la RDC. Depuis plusieurs années, il a prêté allégeance à l’État islamique, ce qui lui a valu une attention internationale accrue, mais n’a pas freiné ses exactions.
Les ADF opèrent principalement dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. Ils multiplient les massacres, les pillages et les enlèvements. Leur modus operandi est souvent le même : des incursions rapides dans des zones isolées, où les populations civiles sont vulnérables et peu protégées. Cette fois encore, ce sont des civils sans défense qui ont payé le prix fort.
« Les victimes sont toutes des agriculteurs installés dans cette zone forestière pour travailler dans leurs champs. »
Un responsable de la société civile locale
Cette citation illustre bien la cible privilégiée de ces attaques : des hommes et des femmes ordinaires, qui n’ont d’autre choix que de risquer leur vie pour nourrir leur famille. La forêt, qui devrait être source de vie, devient un piège mortel.
Une interdiction bafouée par nécessité
Depuis 2022, les autorités locales avaient pris une mesure radicale : interdire à la population d’accéder aux champs dans cette zone précise, en raison des opérations militaires en cours contre les ADF. Malgré cela, certains habitants continuent de s’y rendre, poussés par la faim et le besoin impérieux de récolter ou de planter.
L’administrateur du territoire d’Irumu l’a lui-même reconnu : beaucoup n’ont pas respecté cette consigne. Le cacao, culture essentielle pour la survie économique de la région, les attire malgré le danger. Cette contradiction entre survie quotidienne et sécurité révèle la profondeur de la crise humanitaire qui frappe l’Ituri.
Comment en est-on arrivé là ? Comment des familles peuvent-elles être contraintes de choisir entre mourir de faim ou mourir sous les coups de machette ? Ces questions hantent tous ceux qui suivent de près la situation dans l’est de la RDC.
L’opération Shujaa : des résultats en demi-teinte
Depuis 2021, l’armée congolaise et l’armée ougandaise mènent conjointement des opérations baptisées « Shujaa » pour traquer les ADF dans le Nord-Kivu septentrional et l’Ituri. Des milliers de soldats sont déployés, des frappes sont menées, des positions rebelles sont visées. Pourtant, les violences ne cessent pas.
Les ADF, loin d’être décimés, continuent de frapper là où on les attend le moins. Leur connaissance du terrain, leur mobilité et leur capacité à se fondre dans la population en font un adversaire insaisissable. Chaque offensive militaire semble suivie d’une vague de représailles contre les civils.
Ce cycle infernal pose une question cruciale : comment briser cette spirale de violence quand les groupes armés prospèrent sur le chaos et la faiblesse de l’État ?
Des otages et une impuissance humanitaire
Outre les morts, plusieurs civils ont été enlevés lors de cette attaque. Leur sort reste inconnu, mais l’histoire récente des ADF laisse craindre le pire : travail forcé, recrutement forcé ou exécutions sommaires. Des défenseurs des droits humains sur place appellent à une mobilisation urgente pour retrouver ces personnes.
Sur le terrain, les humanitaires font face à une situation dramatique. Transporter les corps, identifier les victimes, porter assistance aux survivants : tout est compliqué par l’insécurité et l’isolement de la zone. Une source locale confiait avoir vu de ses propres yeux les corps de cinq femmes et dix-sept hommes, sans compter ceux encore dispersés dans la brousse.
« Nous ne savons pas comment transporter tous les corps. »
Témoin humanitaire présent sur place
Cette phrase résume à elle seule l’ampleur du drame et le sentiment d’impuissance qui règne dans la région.
Un contexte d’instabilité chronique
L’est de la RDC subit des violences depuis plus de trente ans. Une multitude de groupes armés, aux motivations diverses – ethniques, économiques, politiques ou idéologiques – se disputent le contrôle des ressources et des territoires. Les ADF ne sont qu’un acteur parmi d’autres, mais leur barbarie et leur lien avec l’État islamique en font l’un des plus redoutés.
Dans l’Ituri, les conflits intercommunautaires se mêlent à la présence de ces groupes étrangers. Les populations, coincées entre les feux croisés, paient le prix le plus lourd. Les agriculteurs, en première ligne, deviennent des cibles faciles quand ils s’aventurent hors des zones sécurisées.
Chaque nouveau massacre ravive le désespoir. Les appels à la paix, les résolutions internationales, les opérations militaires : rien ne semble encore suffire à ramener la stabilité. Et pendant ce temps, des familles continuent de pleurer leurs disparus.
Vers une prise de conscience collective ?
Face à cette tragédie répétée, il est urgent de s’interroger sur les solutions durables. Renforcer la présence militaire ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas d’un développement économique réel, d’une protection effective des civils et d’un dialogue avec les communautés locales.
Les agriculteurs de l’Ituri ne demandent qu’à vivre en paix, à cultiver leurs terres sans craindre pour leur vie. Mais tant que les armes parleront plus fort que la raison, ce rêve restera hors de portée.
Ce drame du week-end dernier n’est malheureusement pas isolé. Il s’inscrit dans une longue série d’atrocités qui continuent de saigner l’est du pays. Chaque vie perdue est une blessure de plus pour une région déjà exsangue. Et pourtant, la résilience des habitants force le respect. Ils retournent aux champs, encore et toujours, parce que cesser de cultiver reviendrait à capituler devant la terreur.
Espérons que ce nouveau massacre serve d’électrochoc. Que la communauté internationale, les autorités congolaises et les partenaires régionaux trouvent enfin les moyens de mettre fin à cette spirale infernale. Car derrière chaque chiffre – 25 morts cette fois – se cachent des histoires, des rêves brisés, des enfants orphelins.
La paix dans l’Ituri et dans l’est de la RDC reste un combat de chaque instant. Et tant qu’il y aura des agriculteurs prêts à risquer leur vie pour une récolte, il faudra continuer à raconter ces drames, à ne pas les laisser tomber dans l’oubli.
L’est de la RDC continue de payer un tribut trop lourd. Chaque attaque rappelle que la sécurité des civils doit redevenir la priorité absolue.
En attendant, les corps des victimes attendent toujours d’être honorés, les familles pleurent, et la forêt garde le silence sur tant d’horreurs. Puissent ces lignes contribuer, modestement, à ce que leur sacrifice ne soit pas vain.









