Imaginez une ville paralysée par le froid polaire, où le mercure peine à dépasser les -15°C, et pourtant des centaines de silhouettes emmitouflées bravent le vent mordant pour hurler leur indignation. Dimanche après-midi, Minneapolis a vibré au rythme d’une colère sourde mais puissante : un millier de personnes ont défilé dans les rues du centre-ville pour exiger le départ immédiat de la police de l’immigration, accusée de méthodes brutales et inhumaines.
Ce rassemblement n’était pas un simple cri dans le vide. Il faisait suite à deux drames survenus à moins de trois semaines d’intervalle, à seulement quelques kilomètres l’un de l’autre, et qui ont profondément choqué la communauté locale. La mort violente de deux personnes lors d’opérations menées par des agents fédéraux a allumé la mèche d’une mobilisation qui ne cesse de grandir.
Une ville en deuil et en colère face à des opérations jugées inacceptables
Le froid glacial n’a pas découragé les manifestants. Sous un soleil hivernal pâle, ils ont scandé sans relâche « ICE out now », un slogan clair et direct qui réclame le retrait immédiat de ces agents fédéraux chargés de l’application des lois sur l’immigration. Pour beaucoup, ces opérations ne relèvent plus de l’application de la loi, mais d’une véritable traque qui sème la peur et détruit des vies.
Parmi la foule, des infirmiers, des retraités, des jeunes parents, des artistes… Une diversité qui montre à quel point le sujet touche large. Les témoignages se succèdent, tous empreints d’une même émotion : l’incompréhension face à une violence jugée gratuite et disproportionnée.
Deux décès qui ont tout changé
Tout a commencé il y a quelques semaines avec la mort de Renee Good, une Américaine de 37 ans, abattue par des agents fédéraux alors qu’elle se trouvait au volant de sa voiture dans les quartiers sud de Minneapolis. L’événement avait déjà provoqué une première grande manifestation rassemblant plusieurs milliers de personnes.
Puis, samedi, un nouveau drame est venu raviver les plaies encore ouvertes : Alex Pretti, un infirmier du même âge, a été tué par balle par des policiers fédéraux lors d’une opération anti-immigration. Deux vies fauchées en pleine rue, à moins de trois kilomètres de distance, en l’espace de quelques semaines seulement.
Ces deux événements ont cristallisé les craintes d’une partie de la population qui voit dans ces interventions une dérive autoritaire inquiétante. Pour les manifestants, il ne s’agit plus seulement d’immigration, mais bien d’une question de droits fondamentaux et de respect de la vie humaine.
Nous sommes occupés par des meurtriers maléfiques, ils tuent des gens dans la rue, ça doit s’arrêter.
Une manifestante interrogée sur place
Cette phrase, prononcée avec force au milieu des slogans, résume l’état d’esprit d’une foule déterminée à ne plus se taire.
Des témoignages qui bouleversent
Dans la foule, Taylor, une jeune femme emmitouflée dans une doudoune noire et coiffée d’un bonnet jaune fluo, ne mâche pas ses mots. Pour elle, la façon dont le gouvernement déploie ces forces pour arrêter des personnes et séparer des familles est « complètement inhumaine ».
Elle insiste sur le fait que si les citoyens ne s’élèvent pas pour défendre leurs voisins, personne d’autre ne le fera. Son discours, simple mais poignant, résonne particulièrement chez ceux qui ont vu leurs communautés se transformer en zones de peur permanente.
Elle évoque également directement la mort d’Alex Pretti :
C’était un meurtre. C’est complètement insensé. Il ne menaçait pas la police de l’immigration, il ne l’attaquait pas, et je pense que le gouvernement ment à propos de leurs agissements pour couvrir ce qu’ils font est illégal. Alex ne méritait pas ça. Renee non plus.
Taylor, manifestante
Ces mots, prononcés avec une conviction rare, illustrent le sentiment d’injustice profonde qui anime les participants.
Une retraitée de 73 ans dans la rue, comme au temps du Vietnam
Parmi les visages marquants de cette manifestation, celui de Coleen Fitzgerald attire particulièrement l’attention. À 73 ans, déguisée en clown avec perruque arc-en-ciel et pancarte humoristique (« Embauchez des clowns. Attendez-vous à un cirque »), elle incarne une forme de résistance à la fois ironique et profondément sérieuse.
Cette ancienne ouvrière du bâtiment, installée dans le nord du Minnesota, raconte comment les agents fédéraux ont commencé à intervenir jusque dans les restaurants et les domiciles privés :
Nous ne pouvons pas vivre comme ça. C’est l’Amérique. On est censé être libre et ils essaient de nous enlever ça.
Coleen Fitzgerald, 73 ans
Plus de cinquante ans après avoir manifesté contre la guerre du Vietnam, elle a décidé de ressortir dans la rue. « Ça avait aidé à l’époque. Je me suis dit : peut-être que je peux faire quelque chose de bien cette fois aussi ! » confie-t-elle avec un sourire mêlé de tristesse.
Une mobilisation qui s’organise et se poursuit
La manifestation de dimanche n’était pas un événement isolé. Vendredi déjà, plusieurs milliers de personnes avaient envahi le centre-ville pour protester suite à la mort de Renee Good. Samedi, un rassemblement plus modeste avait répondu à la mort d’Alex Pretti.
Et la mobilisation ne s’arrête pas là : un nouveau rassemblement était annoncé dès le dimanche soir devant une église de l’agglomération. Preuve que la colère ne retombe pas et que les habitants entendent bien maintenir la pression.
Ce qui frappe dans cette succession d’événements, c’est la rapidité avec laquelle la communauté s’est organisée. En quelques semaines seulement, des drames individuels sont devenus le symbole d’une lutte plus large contre ce que beaucoup perçoivent comme un abus de pouvoir systématique.
Quand la peur s’installe dans le quotidien
Ce qui ressort le plus fortement des témoignages, c’est l’installation progressive d’un climat de peur dans de nombreux quartiers. Les récits d’agents entrant dans des restaurants, interpellant des personnes chez elles, ou procédant à des contrôles jugés arbitraires se multiplient.
Pour beaucoup de familles, chaque sortie devient source d’angoisse. Les parents hésitent à envoyer leurs enfants à l’école, les commerçants craignent de voir leurs employés disparaître du jour au lendemain. Cette atmosphère oppressante est précisément ce que les manifestants refusent d’accepter comme une nouvelle normalité.
« On est censé être libre », répètent plusieurs personnes. Cette phrase, simple, résume tout l’enjeu : la défense d’un idéal américain qui semble, pour certains, être en train de se fissurer dangereusement.
Une mobilisation qui dépasse les clivages habituels
Ce qui rend cette mobilisation particulièrement intéressante, c’est sa capacité à rassembler au-delà des clivages traditionnels. Infirmiers, retraités, artistes, ouvriers, jeunes et moins jeunes… Tous se retrouvent sur un même mot d’ordre : le rejet de méthodes jugées inhumaines et disproportionnées.
Le symbole du clown utilisé par Coleen Fitzgerald n’est pas anodin. Il renvoie à l’absurde d’une situation où des agents fédéraux lourdement armés interviennent dans des quartiers paisibles pour des motifs souvent flous, selon les manifestants.
Cette ironie mordante contraste avec la gravité des faits dénoncés, créant un effet puissant qui marque les esprits.
Et maintenant ?
Alors que la soirée de dimanche voyait déjà un nouveau rassemblement se préparer, la question que tout le monde se pose est : jusqu’où ira cette mobilisation ? Les deux drames récents ont agi comme un catalyseur, mais la colère exprimée semble bien plus profonde et ancrée dans des années de tensions accumulées.
Les manifestants promettent de ne pas lâcher prise tant que les méthodes actuelles ne changeront pas. Ils exigent transparence, responsabilité et surtout un arrêt des interventions qu’ils qualifient de meurtrières.
Dans les rues glaciales de Minneapolis, sous les pancartes et les slogans, c’est tout un pan de la société américaine qui est en train de s’exprimer. Avec une détermination qui laisse penser que ce mouvement ne s’éteindra pas de sitôt.
Ce dimanche d’hiver pourrait bien marquer le début d’une contestation plus large, qui dépasse les frontières de la ville et questionne en profondeur les modalités d’application des politiques migratoires aux États-Unis.
À suivre de très près.
Point clé : En quelques semaines seulement, deux décès lors d’opérations fédérales ont transformé une tension diffuse en mobilisation massive et continue. Le froid n’arrête pas la colère quand elle touche au cœur des valeurs de liberté et de respect de la vie.
Les prochains jours et semaines diront si cette indignation locale parvient à peser sur le débat national ou si elle restera cantonnée aux rues de Minneapolis. Une chose est sûre : la ville ne compte pas se taire.









