Imaginez une soirée ordinaire dans une tour HLM d’un quartier populaire de Lyon. Un vieil homme de 89 ans, apprécié de tous pour sa gentillesse, monte chez son voisin du 17e étage. Quelques heures plus tard, son corps s’écrase au sol après une chute mortelle. Derrière cette scène glaçante se cache une histoire complexe mêlant entraide quotidienne, dispute fatale et questions brûlantes sur la haine et la maladie mentale.
Un drame qui secoue le quartier de La Duchère
Le 17 mai 2022, dans l’avenue du Plateau à La Duchère, René Hadjadj perd la vie de manière brutale. Surnommé affectueusement tonton René par les habitants, cet ancien tailleur fréquentait régulièrement la synagogue du 9e arrondissement. Solitaire mais sociable, il entretenait depuis plusieurs années une relation d’entraide avec son voisin plus jeune. Ce dernier l’hébergeait parfois, l’aidait pour ses courses ou ses démarches administratives. Rien ne laissait présager le drame.
Pourtant, ce soir-là, une altercation éclate. Selon les déclarations de l’accusé, une voix intérieure l’aurait poussé à agir. Il reconnaît avoir étranglé la victime avant de la jeter par-dessus le balcon du 17e étage. Le corps atterrit au pied de l’immeuble, provoquant l’effroi des riverains. Rapidement, les enquêteurs écartent l’hypothèse du suicide ou de l’accident. Les marques au cou confirment une strangulation préalable.
Les premiers éléments troublants de l’enquête
Les investigations révèlent rapidement un profil atypique chez l’auteur présumé des faits. Âgé d’une cinquantaine d’années à l’époque, l’homme menait une vie discrète mais marquée par des comportements étranges. Des voisins rapportent des cris nocturnes, des incantations incompréhensibles diffusées sur son balcon via un porte-voix, ou encore des rituels improvisés avec encens, bougies et objets hétéroclites accrochés aux fenêtres.
Ces bizarreries ne dataient pas d’hier. Des altercations antérieures avec d’autres habitants avaient déjà eu lieu, parfois violentes. L’un d’eux se souvient même d’une bagarre où un doigt de l’accusé avait été sectionné. Malgré ces antécédents, personne n’imaginait un passage à l’acte aussi extrême contre un homme qu’il aidait régulièrement.
« C’était un peu bizarre, mais pas au point de penser à ça. Il donnait des coups dans les murs pendant les matchs, criait la nuit… On se disait qu’il était juste un peu fêlé. »
Un habitant du quartier
Ces témoignages soulignent la difficulté à détecter les signaux d’alerte dans les grands ensembles. Entre excentricité et pathologie grave, la frontière reste ténue.
La piste antisémite émerge rapidement
Quelques jours après les faits, l’enquête prend une tournure plus sombre. Des publications sur les réseaux sociaux de l’accusé attirent l’attention des autorités. Des messages anciens contiennent des insultes dirigées contre des personnes de confession juive, parfois sous forme de menaces voilées ou d’insinuations claires. Le parquet décide alors d’élargir les investigations à la circonstance aggravante liée à l’appartenance religieuse de la victime.
Cette qualification change tout. Elle transforme un homicide potentiellement impulsif en crime haineux, passible de peines bien plus lourdes. Le rappel de précédents judiciaires similaires, où la frontière entre folie et idéologie haineuse a été âprement débattue, plane sur le dossier.
L’accusé, de son côté, conteste fermement toute motivation antisémite. Il affirme avoir agi contre un individu précis, dans un contexte de conflit personnel exacerbé par son état psychique. Selon lui, la religion de la victime n’a joué aucun rôle.
Un état psychique profondément altéré
Les expertises psychiatriques dressent un portrait alarmant. L’accusé souffrirait d’un délire chronique de persécution. Dans ce cadre délirant, la victime aurait progressivement occupé une place centrale, perçue comme une menace imaginaire. Des enregistrements audio délirants, des propos incohérents et une accumulation d’objets religieux disparates confirment cet état altéré.
L’expertise conclut à une altération importante du discernement au moment des faits. Cela ouvre la porte à des débats juridiques essentiels : peut-on retenir la circonstance aggravante antisémite lorsque la maladie mentale domine ? La réponse divise juristes et observateurs.
- Des publications sur les réseaux sociaux montrent des propos antisémites anciens
- Des insultes ciblées contre des personnalités juives ont été relevées
- L’accusé invoque une « voix douce » pour expliquer son geste
- Les experts parlent de délire de persécution centré sur la victime
Ces éléments contradictoires nourrissent un questionnement profond sur la responsabilité pénale dans les cas de troubles psychiatriques graves.
Un procès attendu du 2 au 6 février 2026
Après plus de trois ans de détention préventive, l’affaire arrive enfin devant la cour d’assises. Le procès, prévu sur plusieurs jours en février 2026, s’annonce comme un moment clé. Les débats porteront notamment sur la qualification exacte des faits : meurtre simple ou meurtre aggravé par la haine religieuse ?
Les avocats de la défense mettront probablement en avant la pathologie mentale pour plaider l’abolition ou l’altération du discernement. Le parquet, lui, s’appuiera sur les traces écrites et les témoignages pour soutenir la circonstance aggravante. Les parties civiles, liées à la mémoire de la victime, espèrent une reconnaissance pleine et entière de la dimension haineuse.
Ce dossier rappelle inévitablement d’autres affaires où la maladie mentale et l’antisémitisme se sont entremêlés, posant la question de la frontière entre trouble psychique et conviction idéologique.
Le quartier et la communauté face au traumatisme
À La Duchère, le choc reste vif. Les habitants oscillent entre incrédulité et tristesse. Beaucoup refusent de réduire l’affaire à un simple acte de folie, soulignant que les propos haineux circulaient depuis longtemps. D’autres insistent sur la nécessité de ne pas stigmatiser les personnes souffrant de troubles mentaux.
La communauté juive locale, tout en exprimant sa douleur, appelle à la prudence. Elle refuse tout repli communautaire et préfère attendre sereinement les conclusions judiciaires. Le drame a néanmoins ravivé des craintes légitimes dans un contexte national marqué par une hausse des actes antisémites.
« Nous ne voulons pas mettre le quartier à feu et à sang. Nous attendons que justice soit rendue. »
Un proche de la victime
Cette retenue témoigne d’une volonté d’apaisement malgré la gravité des faits.
Les enjeux sociétaux plus larges
Au-delà du cas individuel, cette affaire interroge plusieurs problématiques contemporaines. Comment la justice apprécie-t-elle la responsabilité pénale quand la psychiatrie conclut à un délire majeur ? Peut-on séparer les idées haineuses exprimées sur les réseaux des actes commis sous emprise délirante ?
Elle pose également la question de la prévention. Les signaux faibles (cris nocturnes, publications problématiques, isolement) auraient-ils pu alerter plus tôt ? Dans les grands ensembles, où la promiscuité côtoie l’anonymat, détecter les souffrances mentales reste un défi majeur.
Enfin, le traitement médiatique et judiciaire de ces affaires influence fortement la perception collective de l’antisémitisme. Reconnaître ou non la circonstance aggravante envoie un message fort à la société.
Vers une décision historique ?
Le procès à venir constituera un test pour le système judiciaire français. Les jurés devront trancher entre pathologie écrasante et persistance d’une intention haineuse. Leur verdict influencera sans doute de futures affaires similaires.
Quelle que soit l’issue, la mémoire de René Hadjadj, cet homme discret et bienveillant, restera marquée par cette fin tragique. Son histoire rappelle cruellement que la haine, même masquée par la folie, peut surgir n’importe où, même entre voisins qui s’entraidaient.
Les débats s’annoncent intenses. Ils toucheront à la fois au droit, à la psychiatrie et à l’éthique. Toute la France suivra, espérant qu’une lumière soit faite sur ce qui s’est réellement passé ce soir de mai 2022, au 17e étage d’une tour lyonnaise.
Ce drame n’est pas qu’un fait divers. Il incarne les fractures invisibles de notre société : solitude des aînés, troubles mentaux non traités, montée des haines en ligne, difficulté à protéger les plus vulnérables. En attendant le verdict, une seule certitude : la justice devra peser chaque mot, chaque expertise, pour rendre à la victime la dignité qu’elle mérite.
Chronologie des faits principaux
17 mai 2022 : Altercation, strangulation puis défenestration de René Hadjadj depuis le 17e étage.
Fin mai 2022 : Ouverture de la circonstance aggravante antisémite après découverte de publications en ligne.
2022-2025 : Détention préventive, expertises psychiatriques multiples.
Février 2026 : Procès devant la cour d’assises du Rhône.
Restez attentifs : les audiences promettent de lever le voile sur l’une des affaires les plus troublantes de ces dernières années à Lyon.









