Imaginez une soirée d’hiver ordinaire à Tirana qui bascule soudain dans le chaos. Des cris, des fumées épaisses, des flammes qui jaillissent dans la nuit. Samedi soir, la capitale albanaise a été le théâtre d’une confrontation brutale entre des milliers de manifestants et les forces de l’ordre. Au cœur de cette colère : le Premier ministre socialiste Edi Rama, accusé par l’opposition de corruption systématique et de dérives autoritaires.
Ce qui devait être une manifestation pacifique a rapidement dégénéré. Des cocktails Molotov ont volé vers les lignes de police, qui ont riposté avec des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Les images sont impressionnantes : des rues envahies de fumée, des manifestants masqués, des policiers blessés. Mais au-delà du spectacle, c’est tout un système politique qui semble vaciller.
Une manifestation qui marque un tournant
Ce rassemblement n’était pas un simple cri de colère isolé. Il s’inscrit dans une longue série de tensions qui minent la vie politique albanaise depuis des années. L’opposition, menée par l’ancien Premier ministre Sali Berisha, a réussi à mobiliser plusieurs milliers de personnes dans le centre de Tirana, devant même le siège du gouvernement.
Le message était clair et sans détour : il faut renverser le pouvoir en place et mettre en place un gouvernement technique chargé d’organiser des élections anticipées, libres et équitables. Une demande qui résonne particulièrement dans un pays où la confiance dans les institutions est au plus bas.
Le rôle central de Sali Berisha
À 79 ans, Sali Berisha reste une figure incontournable de la droite albanaise. Ancien président puis Premier ministre, il dirige aujourd’hui le Parti démocrate. Malgré les accusations qui pèsent sur lui – notamment des soupçons de favoritisme dans l’attribution de contrats publics –, il conserve une base fidèle et mobilisatrice.
Devant ses partisans, après la dispersion de la manifestation, il a lancé une phrase qui résume l’enjeu : « C’est le dernier kilomètre avant la fin du régime d’Edi Rama ». Une déclaration forte qui montre sa détermination à poursuivre le combat, coûte que coûte.
« C’est le dernier kilomètre avant la fin du régime d’Edi Rama »
Sali Berisha
Cette sortie n’est pas anodine. Elle traduit une volonté de radicalisation du discours et une stratégie assumée de confrontation directe avec le pouvoir en place.
Une escalade rapide de la violence
La soirée a rapidement pris une tournure violente. Après les discours, certains manifestants ont lancé des cocktails Molotov en direction des forces de l’ordre. La police a immédiatement répondu avec des gaz lacrymogènes et des canons à eau pour disperser la foule.
Mais la tension ne s’est pas apaisée. Des groupes de manifestants ont ensuite tenté de marcher vers le Parlement. Là encore, ils ont jeté des pierres et des engins incendiaires, obligeant les policiers à renouveler leurs tirs de gaz et d’eau. Le bilan est lourd : au moins dix policiers légèrement blessés, selon les autorités.
Du côté des manifestants, l’opposition dénonce l’arrestation de 25 personnes. Une répression qui, selon eux, ne fait qu’attiser la colère populaire.
La corruption au cœur des accusations
Pourquoi une telle mobilisation ? La réponse se trouve dans les multiples affaires de corruption qui éclaboussent le pouvoir en place. L’opposition accuse Edi Rama et son entourage de s’être enrichis grâce à des marchés publics truqués et de liens présumés avec le crime organisé.
Ces accusations ne sont pas nouvelles, mais elles ont pris une nouvelle dimension ces derniers mois avec plusieurs arrestations retentissantes. Le maire de Tirana ainsi que d’anciennes hautes personnalités politiques ont été placés en détention pour corruption et blanchiment d’argent.
L’affaire Belinda Balluku : un symbole
L’un des dossiers les plus médiatisés concerne la vice-Première ministre Belinda Balluku, également ministre des Infrastructures et de l’Énergie. En novembre, un tribunal anticorruption l’a suspendue de ses fonctions en raison de son rôle présumé dans une affaire de corruption liée à des marchés publics.
Le gouvernement a immédiatement réagi en saisissant la Cour constitutionnelle, qui a temporairement rétabli Mme Balluku dans ses fonctions en attendant une décision définitive. Une commission parlementaire doit prochainement examiner la demande des procureurs anticorruption visant à lever son immunité.
Cette affaire illustre parfaitement la polarisation extrême de la vie politique albanaise : d’un côté, des accusations graves de corruption ; de l’autre, des dénonciations d’ingérence dans l’indépendance de l’exécutif.
Un climat politique explosif
La politique albanaise est depuis longtemps marquée par des attaques verbales d’une rare violence. Les partis de droite et de gauche s’échangent régulièrement insultes, accusations de corruption et soupçons de collusion avec le crime organisé.
Ce climat de défiance généralisée explique en partie pourquoi les manifestations dégénèrent si rapidement. La confiance dans les institutions est extrêmement faible, et chaque camp accuse l’autre d’instrumentaliser la justice à des fins politiques.
Quelles conséquences pour l’Albanie ?
Ces affrontements ne sont pas sans conséquences. Sur le plan intérieur, ils risquent d’accentuer la polarisation et de rendre encore plus difficile tout dialogue entre pouvoir et opposition.
Sur le plan international, l’Albanie est candidate à l’adhésion à l’Union européenne. Les violences politiques et les affaires de corruption constituent des obstacles majeurs sur ce chemin. Bruxelles suit de très près l’évolution de la situation.
Enfin, ces événements posent la question de la stabilité du pays. L’Albanie reste une démocratie jeune, marquée par des transitions difficiles. Chaque crise politique rappelle la fragilité des institutions.
Vers une nouvelle vague de protestations ?
L’opposition a déjà annoncé qu’elle ne comptait pas s’arrêter là. Sali Berisha promet de poursuivre la mobilisation jusqu’à la chute du gouvernement. La question est désormais de savoir si cette stratégie portera ses fruits ou si elle conduira à une escalade encore plus violente.
Dans un pays où la politique se vit souvent comme un affrontement existentiel, la marge de manœuvre est étroite. Chaque camp semble convaincu que l’avenir du pays se joue dans cette bataille.
Une chose est sûre : la manifestation de samedi soir à Tirana restera dans les mémoires comme un moment charnière. Elle a révélé au grand jour la profondeur du malaise qui traverse la société albanaise et la détermination de ceux qui veulent changer le cours des choses.
À l’heure où ces lignes sont écrites, la tension reste palpable. Les prochains jours seront décisifs pour savoir si cette colère populaire peut se transformer en véritable mouvement de contestation ou si elle s’essoufflera face à la fermeté du pouvoir.
L’Albanie est à un carrefour. Et les images de cette nuit agitée pourraient bien marquer le début d’une nouvelle ère politique.
À retenir : Dans un climat de défiance généralisée, la politique albanaise continue de se jouer sur le fil du rasoir, entre accusations de corruption et répression des manifestations.
Le chemin vers une démocratie apaisée et transparente semble encore long, mais les événements récents montrent que la société civile albanaise n’est pas prête à baisser les bras.
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