Imaginez une artère mythique de Marseille, la Canebière, habituellement animée par les passants et les tramways, soudain transformée en champ de bataille urbain. Des explosions retentissent, des flammes s’élèvent de bennes à ordures, des projectiles fusent dans les airs. Ce qui devait être une expression pacifique d’une communauté s’est mué en scènes de chaos le 22 janvier 2026. Derrière ces images choc, une réalité complexe mérite d’être décryptée sans précipitation ni jugement hâtif.
Quand une manifestation bascule dans la violence
La journée avait pourtant commencé comme tant d’autres rassemblements. Des centaines de personnes issues de la communauté kurde s’étaient donné rendez-vous devant la préfecture pour faire entendre leurs revendications. Le ton était revendicatif, les banderoles nombreuses, les slogans scandés avec force. Rien, en apparence, ne laissait présager l’escalade qui allait suivre dans les heures qui ont suivi.
Très rapidement, le cortège s’est dirigé vers le centre-ville. C’est là, aux abords de la célèbre Canebière, que la situation a dégénéré. Des premiers pétards ont été tirés, puis des mortiers d’artifice – ces puissants engins pyrotechniques souvent détournés dans ce type d’affrontements – ont été lancés en direction des forces de l’ordre positionnées en nombre.
Les premières phases de l’affrontement
Les tirs de mortier n’étaient pas isolés. Très vite, des jets de pierres et de pavés ont suivi, visant directement les rangs des policiers. Ces derniers, équipés de protections et de boucliers, ont répondu par des grenades lacrymogènes pour tenter de disperser les groupes les plus agressifs. La rue s’est alors emplie d’une épaisse fumée âcre, rendant la visibilité quasi nulle et accentuant le sentiment de chaos.
Dans ce brouillard chimique, plusieurs containers à ordures ont été délibérément incendiés. Les flammes ont rapidement pris de l’ampleur, dégageant une fumée noire qui s’élevait au-dessus des immeubles haussmanniens. Des riverains, alertés par l’odeur et le bruit, sont sortis à leurs fenêtres, certains filmant la scène avec leurs téléphones, contribuant à la viralité immédiate des événements sur les réseaux sociaux.
Des dégradations ciblées et symboliques
Parmi les actes les plus marquants, plusieurs mâts de caméras de vidéosurveillance ont été arrachés ou fortement endommagés. Ces équipements, installés précisément pour prévenir et élucider ce genre d’incidents, se retrouvaient paradoxalement au cœur des dégradations. Certains observateurs y ont vu un message clair : volonté de ne pas être identifié, ou rejet pur et simple de la surveillance étatique dans l’espace public.
La façade d’un poste de police municipale situé en plein centre a également été prise pour cible. Jets de pavés répétés, tags rapides, vitres brisées : les dégâts sont importants et nécessiteront plusieurs semaines de travaux. Un véhicule de patrouille stationné à proximité n’a pas été épargné, carrosserie cabossée et pare-brise étoilé.
Le bilan humain et matériel
Dix fonctionnaires de police ont été légèrement blessés au cours de ces heurts. Il s’agit principalement de contusions, de projections de projectiles non perforants, et d’inhalation de gaz lacrymogène. Aucun blessé grave n’a été signalé du côté des manifestants ni des civils, ce qui constitue une forme de « chance » dans ce type de situation explosive.
Le coût matériel, lui, s’annonce élevé : mobilier urbain cassé, véhicules dégradés, équipements de surveillance hors service, nettoyage des rues après les incendies… La facture pour la collectivité sera conséquente, sans compter le renforcement temporaire de la présence policière dans le secteur dans les jours suivants.
Contexte plus large : pourquoi cette colère ?
Pour comprendre ce qui pousse certains individus à franchir la ligne de la violence lors de rassemblements, il faut remonter aux racines profondes des tensions. La communauté kurde, présente en nombre dans plusieurs grandes villes françaises dont Marseille, porte depuis des décennies un combat pour la reconnaissance, l’autonomie ou l’indépendance selon les sensibilités politiques, face à des États qui ont souvent réprimé ces aspirations.
Les manifestations en France sont donc à la fois des moments d’expression identitaire forte et des occasions de rappeler des luttes anciennes. Mais elles peuvent aussi cristalliser des frustrations plus larges : sentiment d’abandon dans certains quartiers, difficultés socio-économiques, stigmatisation, sentiment d’injustice face à des politiques migratoires ou de sécurité perçues comme discriminantes.
À cela s’ajoute parfois l’infiltration de groupes plus radicaux ou opportunistes qui profitent du rassemblement pour régler des comptes ou simplement exprimer une violence gratuite. Distinguer les manifestants sincères des casseurs reste l’un des défis majeurs pour les autorités comme pour l’opinion publique.
La réponse des autorités : entre fermeté et retenue
Les forces de l’ordre ont été déployées en nombre conséquent, signe que les services de renseignement anticipaient un risque élevé. L’usage des lacrymogènes a été relativement mesuré au regard de la dangerosité des mortiers tirés en direction des policiers. Aucune charge massive ni usage d’armes létales n’a été rapporté, ce qui évite une escalade encore plus dramatique.
Dans les heures qui ont suivi, plusieurs interpellations ont eu lieu. Les enquêteurs s’appuient désormais sur les images des caméras restantes, les vidéos amateurs et les témoignages pour identifier les auteurs des faits les plus graves. Des enquêtes judiciaires sont ouvertes pour violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique, dégradations aggravées, et port d’armes prohibées (les mortiers étant classés comme tels lorsqu’ils sont détournés).
Impact sur le quotidien des Marseillais
Pour les habitants du centre-ville, ces scènes rappellent douloureusement les épisodes de violences urbaines qui émaillent parfois l’actualité locale. Commerçants inquiets pour leur vitrine, parents qui pressent le pas pour rentrer chez eux, étudiants qui modifient leur trajet : la peur diffuse s’installe, même si elle reste temporaire.
La Canebière, artère commerciale et touristique majeure, perd de son attractivité dès que les affrontements éclatent. Les terrasses se vident, les passants se raréfient, les transports publics sont parfois perturbés. L’image de Marseille, ville de contrastes et de passions, en prend un coup supplémentaire dans l’opinion nationale et internationale.
Quelles leçons tirer de cet épisode ?
Ce type d’événement pose des questions récurrentes et douloureuses. Comment concilier le droit fondamental de manifester avec la nécessité impérieuse de préserver l’ordre public ? Comment éviter que des revendications légitimes ne soient parasitée par des actes de violence qui discréditent l’ensemble du mouvement ?
Du côté des organisateurs, une meilleure anticipation et une communication claire sur le caractère non-violent attendu pourraient limiter les dérives. Du côté des autorités, un dialogue en amont avec les représentants communautaires, même si parfois difficile, permet souvent de désamorcer certaines tensions.
Enfin, la société dans son ensemble doit s’interroger sur la montée des crispations identitaires et communautaires. Lorsque le sentiment d’exclusion grandit, lorsque la confiance dans les institutions s’effrite, le risque de dérapage augmente mécaniquement. Restaurer du lien, du dialogue et de la considération mutuelle reste sans doute la seule voie durable pour éviter que la rue ne devienne trop souvent le théâtre de ces affrontements.
Vers une nécessaire pacification des expressions collectives
Marseille a toujours été une ville de brassage, de passions et parfois de tensions. Elle est aussi, historiquement, un lieu où les combats pour la liberté et la justice ont trouvé un écho particulier. Transformer ces colères en force constructive plutôt qu’en destruction aveugle constitue l’un des plus grands défis contemporains.
L’épisode du 22 janvier 2026 ne doit pas être réduit à un simple fait divers. Il est le symptôme d’une société qui peine encore à trouver les bons canaux pour que chaque voix, même la plus radicale, puisse s’exprimer sans basculer dans la violence. C’est à cette condition seulement que la Canebière redeviendra durablement ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une promenade populaire, un lieu de vie, et non un champ de bataille éphémère.
Et pendant ce temps, les Marseillais, fatalistes ou combatifs, continuent de traverser la Canebière, le regard parfois tourné vers les traces encore visibles des affrontements, en se demandant quand, et surtout comment, la ville retrouvera un peu plus de sérénité.
« La violence n’est pas une réponse politique, c’est l’aveu d’un échec. Mais quand le dialogue semble fermé, certains choisissent la rue pour se faire entendre. Le vrai défi est de rouvrir ce dialogue avant que la rue ne parle trop fort. »
Ce qui est certain, c’est que les images de cette soirée marqueront durablement les esprits. Reste à transformer ce choc en prise de conscience collective plutôt qu’en nouvelle fracture supplémentaire.









