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Venezuela : Libérations de Prisonniers Politiques Annoncées, Mais la Colère Monte

Au Venezuela, Delcy Rodriguez promet plus de 600 libérations de détenus politiques après la chute de Maduro, mais les familles crient au mensonge et l’impatience explose devant les prisons. Combien ont vraiment été libérés ?

Dans les rues de Caracas, l’air est lourd de colère contenue et d’espoir fragile. Des familles, épuisées par des années d’attente, se pressent devant les grilles des centres de détention, brandissant des portraits de leurs proches enfermés pour leurs idées. Alors que le pouvoir, dirigé depuis peu par Delcy Rodriguez en intérim, promet une vague massive de libérations, la réalité sur le terrain semble bien différente et alimente un profond sentiment de trahison.

Une annonce qui divise profondément la société vénézuélienne

Depuis la capture spectaculaire de Nicolas Maduro par les autorités américaines le 3 janvier, le paysage politique vénézuélien a basculé dans une phase d’incertitude extrême. La présidente par intérim n’a pas tardé à réagir en annonçant une série de mesures destinées à apaiser les tensions internes et à répondre aux pressions internationales. Parmi elles, la libération annoncée de plus de 600 personnes détenues pour des motifs politiques occupe une place centrale dans le discours officiel.

Cette promesse intervient dans un contexte où les États-Unis exercent une pression maximale sur le nouveau pouvoir en place. Pourtant, ce chiffre impressionnant ne convainc personne du côté des familles et des organisations de défense des droits humains. Le fossé entre les déclarations officielles et les constats indépendants ne cesse de se creuser, transformant chaque annonce en nouvelle source de frustration.

Les chiffres : un abîme entre pouvoir et organisations indépendantes

Le pouvoir assure que 626 personnes ont retrouvé la liberté dans le cadre de ce processus. Ce bilan inclut cependant des libérations réalisées dès le mois de décembre, avant même l’événement qui a bouleversé le pays. En parallèle, une organisation reconnue pour son suivi rigoureux des détenus politiques avance un chiffre bien plus modeste : seulement 155 libérations depuis le 8 janvier.

En ajoutant les 114 cas comptabilisés en décembre par cette même source, on atteint un total de 269 libérations. La différence avec le bilan officiel dépasse les 350 personnes, un écart qui soulève des questions graves sur la transparence du processus engagé par les autorités actuelles.

« Ca suffit, les mensonges. Ça suffit de mentir au peuple vénézuélien… »

Déclaration de Delcy Rodriguez à la télévision publique

Cette phrase prononcée en direct illustre parfaitement la crispation qui entoure le sujet. Alors que le pouvoir accuse les réseaux sociaux de propager des fausses informations, les familles et les défenseurs des droits humains reprochent précisément au régime de manipuler les chiffres pour donner l’illusion d’un progrès rapide.

L’appel inattendu à l’ONU pour vérifier les listes

Face à la controverse grandissante, Delcy Rodriguez a annoncé qu’elle saisirait officiellement le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk. Elle demande une vérification indépendante des listes de personnes libérées. Cette démarche surprend dans un pays où les relations avec l’institution onusienne sont tendues depuis de longues années.

Les rapports successifs du Haut-Commissariat ont régulièrement pointé des violations graves des droits humains, des accusations systématiquement rejetées par le pouvoir en place. Solliciter aujourd’hui cette même instance pour valider les chiffres officiels apparaît donc comme un revirement stratégique majeur, peut-être destiné à gagner en crédibilité internationale.

Les observateurs s’interrogent : s’agit-il d’une réelle volonté de transparence ou d’une manœuvre destinée à désamorcer les critiques les plus virulentes ? La réponse dépendra largement de la suite donnée à cette demande et des conclusions éventuelles du bureau onusien.

La réalité du terrain : l’épuisement des familles

Devant la prison de l’Hélicoïde, une trentaine de proches manifestaient encore vendredi matin. D’autres campent depuis des jours près de différents centres de détention, espérant apercevoir un visage familier enfin libre. Ces scènes poignantes rappellent que derrière les chiffres se cachent des destins brisés et des familles déchirées.

Adriana Abreu, 30 ans, mère d’un petit garçon de 4 ans, porte un T-shirt à l’effigie de son mari Guillermo Lopez. Ce dernier, chef de campagne pour le parti de Maria Corina Machado dans l’État de Trujillo, croupit en prison depuis deux ans. Pour venir manifester à Caracas, elle effectue un trajet de 16 heures en bus.

« C’est un épuisement physique, mental… On parle de chiffres comme s’ils n’étaient qu’un nombre de plus. Ce sont des vies, ce sont des milliers de familles. »

Adriana Abreu, épouse d’un détenu politique

Son témoignage résume l’état d’esprit dominant : ras-le-bol des promesses non tenues, fatigue accumulée, colère sourde contre un pouvoir perçu comme insensible à la souffrance humaine. Elle exige non pas un nombre symbolique, mais la libération de tous les détenus considérés comme innocents par leurs proches et par les organisations indépendantes.

Un processus critiqué pour son opacité et sa lenteur

Du côté des organisations de défense des prisonniers politiques, le constat est sans appel. Le processus engagé est qualifié d’extrêmement lent, opaque, arbitraire et truffé d’irrégularités. Certains vont jusqu’à parler d’une nouvelle forme de violence d’État envers les victimes et leurs familles.

Parmi les demandes les plus pressantes figurent non seulement la libération totale des détenus politiques, mais aussi le démantèlement complet de l’appareil répressif mis en place au fil des années. Pour beaucoup, sans cette étape radicale, aucune réconciliation nationale ne sera possible.

Le décès récent de Yarelis Salas, mère du prisonnier politique Kevin Orozco, a encore renforcé ce sentiment d’urgence. Elle s’est éteinte dans l’angoisse, sans avoir vu son fils libéré malgré les promesses répétées. Ce drame individuel résonne comme un cri d’alarme pour toutes les familles qui attendent dans l’incertitude.

Quelques libérations symboliques mais beaucoup d’absents

Certaines sorties de prison ont été particulièrement médiatisées. Rafael Tudares Bracho, gendre d’Edmundo Gonzalez Urrutia – le candidat d’opposition qui revendique la victoire à la présidentielle de 2024 – a été libéré dans la nuit de mercredi à jeudi. Ce cas illustre que le pouvoir accepte de lâcher quelques figures emblématiques.

Mais de nombreux autres noms continuent de circuler dans les listes des détenus : Juan Pablo Guanipa, Freddy Superlano, Javier Tarazona et tant d’autres activistes, journalistes ou responsables politiques restent derrière les barreaux. Leur maintien en détention alimente la conviction que les libérations annoncées sont sélectives et loin d’être exhaustives.

Manifestation massive en soutien à l’ancien président

Parallèlement à ces tensions autour des détenus politiques, des milliers de partisans de Nicolas Maduro ont défilé vendredi dans les rues de Caracas. Ils réclamaient le retour de l’ancien président et de son épouse, capturés aux États-Unis. Cette mobilisation tombait le jour anniversaire de la chute de la dictature militaire en 1958, un symbole fort pour les chavistes.

Sur une immense banderole, on pouvait lire : « Nous les voulons de retour ». Marlene Blanco, une comptable de 65 ans, qualifie la capture de Maduro d’illégale et d’injuste. Elle insiste sur le fait que le pétrole appartient au peuple vénézuélien et doit être payé comme il se doit, en référence aux ambitions prêtées à l’administration américaine.

Le puissant ministre de l’Intérieur, Diosdado Cabello, a lui aussi pris la parole lors du rassemblement. Il a affirmé vouloir ramener Maduro et son épouse tout en assurant son soutien à la présidente par intérim. Ce discours illustre la tentative de maintenir une unité fragile au sein du camp chaviste malgré le séisme politique en cours.

Un pays à la croisée des chemins

Le Venezuela traverse l’une des périodes les plus incertaines de son histoire récente. Entre les promesses de libérations massives, les accusations de mensonge, les appels à l’ONU, les manifestations concurrentes et la persistance de figures politiques emprisonnées, la société apparaît profondément fracturée.

Les familles de détenus ne demandent plus des chiffres ronflants, mais des actes concrets et vérifiables. Elles veulent voir leurs proches rentrer chez eux, reprendre une vie normale, et surtout être reconnus comme innocents des charges qui les ont fait emprisonner. Tant que cet objectif ne sera pas atteint, la méfiance envers le pouvoir intérimaire risque de croître.

La vérification indépendante demandée à l’ONU pourrait constituer un tournant. Si elle a lieu et si elle confirme un bilan proche de celui avancé par les organisations indépendantes, la crédibilité du processus en sortira durablement entachée. À l’inverse, un chiffre proche des 626 libérations revendiquées pourrait offrir un début de légitimité au nouveau leadership.

Dans tous les cas, le chemin vers une sortie de crise paraît encore long. La question des prisonniers politiques, loin d’être un simple dossier administratif, cristallise les espoirs, les peurs et les rancœurs accumulées depuis plus de deux décennies. Chaque jour qui passe sans libération massive supplémentaire risque d’alourdir un peu plus le climat de défiance généralisée.

Pour l’instant, les familles continuent de camper, de manifester, de crier leur impatience. Elles rappellent inlassablement que derrière chaque chiffre se trouve un être humain, une vie suspendue, une famille brisée. Et tant que cette réalité humaine ne sera pas pleinement prise en compte, le Venezuela continuera de vivre au rythme d’une transition fragile et incertaine.

La suite des événements, notamment la réponse éventuelle des Nations unies et l’évolution du nombre réel de libérations, sera déterminante pour savoir si le pays parvient à apaiser ses plaies les plus profondes ou si, au contraire, de nouvelles fractures viennent s’ajouter aux anciennes.

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