Imaginez une place animée à Erbil, où des dizaines de femmes, venues de tous horizons, s’assoient les unes près des autres. Elles ne parlent pas beaucoup au début. Leurs mains s’activent doucement, tressant mèche après mèche. Ce n’est pas une simple coiffure. C’est un message lancé au monde entier, un refus silencieux mais déterminé face à une humiliation ciblée.
Ce vendredi-là, au cœur du Kurdistan irakien, ces femmes ont transformé un acte quotidien en geste politique puissant. Tout a commencé avec une vidéo qui a rapidement fait le tour des réseaux sociaux. On y voit un soldat syrien rire en exhibant une natte coupée, prétendant l’avoir prise sur une combattante kurde. L’image choque. Elle blesse profondément une communauté qui voit dans ces tresses bien plus qu’une simple coiffure.
Un symbole ancestral devenu cri de résistance
Les tresses occupent une place particulière dans la culture kurde. Elles évoquent la beauté, mais surtout la force intérieure. Depuis des générations, les ballades populaires chantent leur louange. Elles représentent le courage face à l’adversité, la dignité qui ne plie pas.
Pour les combattantes kurdes, ces nattes sont devenues une signature visuelle. Elles incarnent la détermination de celles qui ont tenu tête à l’organisation Etat islamique dans des batailles acharnées. Voir l’une d’elles profanée de cette manière touche une corde sensible très profonde.
La vidéo qui a tout déclenché
La scène se déroule à Raqqa, ville reprise récemment par l’armée syrienne après le retrait des forces kurdes sous pression militaire. Dans la première version de la vidéo, le soldat raconte en riant avoir coupé la natte d’une combattante kurde. Il se vante ouvertement, comme si cet acte constituait une victoire personnelle.
Le sort exact de cette femme reste inconnu. Personne ne sait si elle a survécu ou non. Cette incertitude ajoute à l’indignation générale. Puis une seconde vidéo apparaît. Le même homme change de discours : il affirme maintenant que la natte est une postiche trouvée sur une table de restaurant. Ce revirement ne calme pas les esprits. Au contraire, il renforce le sentiment d’une provocation délibérée.
Raqqa porte encore les stigmates des années sous contrôle de l’Etat islamique. Les habitants y ont enduré des violences extrêmes. Les forces kurdes ont libéré la ville au prix de lourds sacrifices. Leur départ récent laisse un vide rempli d’incertitudes et de tensions.
À Erbil, la réponse collective des femmes
Dans la capitale du Kurdistan irakien, les femmes ne sont pas restées passives. Elles se sont rassemblées pour un geste collectif. Chacune tressait ses cheveux ou aidait une autre à le faire. L’ambiance était à la fois solennelle et solidaire.
Une enseignante universitaire de 31 ans, Vienna Salam, explique ce choix avec clarté. Selon elle, cette action vise à montrer au monde la résilience et la force des femmes kurdes. La vidéo du soldat représente une menace directe, pas seulement contre les Kurdes en général, mais spécifiquement contre les femmes kurdes.
La vidéo est une menace pour nous en tant que Kurdes et en tant que femmes kurdes.
Vienna Salam, enseignante universitaire
Les nattes, pour elle, portent en elles l’identité même des femmes kurdes. Les couper revient à tenter d’effacer cette identité. En les tressant publiquement, elles affirment le contraire : nous sommes là, nous restons visibles, nous ne nous laissons pas intimider.
Un mouvement qui s’étend sur les réseaux sociaux
Très vite, l’initiative dépasse les frontières d’Erbil. Sur les plateformes en ligne, des vidéos se multiplient. Des femmes kurdes, où qu’elles se trouvent, montrent leurs cheveux en train d’être tressés. Certaines chantent en même temps.
Un clip particulièrement partagé montre plusieurs femmes alignées. Elles se nattent mutuellement tout en entonnant un slogan familier : « femme, vie, liberté ». Ces mots résonnent encore des manifestations massives en Iran en 2022, déclenchées par la mort en détention de Mahsa Amini. Cette jeune Kurde iranienne avait été arrêtée pour une prétendue infraction au code vestimentaire strict imposé aux femmes.
À l’époque, des femmes du monde entier, y compris des personnalités connues, avaient coupé des mèches de cheveux en signe de solidarité. Elles publiaient ces gestes sur les réseaux. Aujourd’hui, le parallèle est évident. Le geste évolue, mais le fond reste identique : refuser la domination, affirmer sa liberté.
La signification profonde des tresses dans la culture kurde
Une autre manifestante, Darin Masoum, âgée de 30 ans, apporte un éclairage supplémentaire. Sa famille vit dans le nord-est de la Syrie. Pour elle, les tresses symbolisent plusieurs valeurs essentielles.
Elles symbolisent le courage, la beauté, la force et la dignité.
Darin Masoum, manifestante
Ces qualités ne sont pas abstraites. Elles se concrétisent dans l’engagement des combattantes kurdes. Ces femmes se sont illustrées en affrontant directement les jihadistes de l’Etat islamique. Leurs nattes sont devenues un emblème de cette lutte acharnée pour la liberté et la dignité.
Dans certaines traditions kurdes, couper ses tresses exprime une profonde tristesse, notamment après la perte d’un époux. Cet acte volontaire de deuil contraste violemment avec la coupe forcée montrée dans la vidéo. L’une est un rituel intime de peine ; l’autre apparaît comme une tentative de déshumanisation et de humiliation publique.
Le contexte plus large des Kurdes au Moyen-Orient
Les Kurdes forment une minorité importante répartie sur quatre pays : l’Irak, la Syrie, la Turquie et l’Iran. Malgré leur nombre, ils n’ont jamais obtenu un État indépendant. Leur histoire est marquée par des luttes constantes pour la reconnaissance de leurs droits culturels, linguistiques et politiques.
Dans ce contexte, les femmes kurdes ont souvent joué un rôle central. Elles participent activement aux combats armés, aux mouvements politiques, aux initiatives sociales. Leur visibilité dans les rangs des combattantes a changé la perception traditionnelle des rôles de genre dans la région.
Le retrait récent des forces kurdes de vastes zones du nord et de l’est de la Syrie illustre les pressions militaires auxquelles elles font face. Ces changements territoriaux s’accompagnent souvent de tensions ethniques et de propagande. La vidéo en question s’inscrit dans ce climat chargé.
Pourquoi ce geste touche-t-il autant ?
Le pouvoir de cette mobilisation réside dans sa simplicité. Pas besoin d’armes ni de discours longs. Un peigne, quelques mèches, et le tour est joué. Pourtant, chaque tresse devient un acte de défi. Chaque vidéo partagée amplifie le message.
Les femmes kurdes rappellent ainsi que la lutte pour la dignité passe aussi par le corps, par l’apparence, par les symboles du quotidien. En refusant de laisser la natte devenir un trophée de guerre, elles réaffirment leur humanité pleine et entière.
- Les tresses incarnent la beauté et la force.
- Elles sont un signe distinctif des combattantes kurdes.
- Couper une natte de force vise à humilier et à déposséder.
- Tresser publiquement, c’est reprendre le contrôle du récit.
- Le geste relie les Kurdes de tous les pays.
Ce lien transfrontalier est essentiel. Une Kurde d’Irak tressant ses cheveux pense à sa sœur de Syrie. Une Kurde de Turquie ou d’Iran se sent concernée. Le slogan « femme, vie, liberté » voyage au-delà des frontières, reliant les combats.
Un écho aux luttes féminines mondiales
Ce mouvement n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une longue chaîne de résistances féminines. Partout où les femmes subissent des violences ciblées sur leur corps ou leur apparence, des gestes symboliques émergent pour riposter.
En Iran, couper des mèches avait marqué les esprits. Ici, c’est l’inverse : on tresse au lieu de couper. Mais le but reste le même : dire non à la domination patriarcale et autoritaire. Dire oui à la vie, à la liberté, à la sororité.
Les Kurdes, peuple sans État, ont souvent transformé les symboles en armes pacifiques. La tresse en fait partie. Elle n’est pas seulement esthétique. Elle raconte une histoire de survie, de combat, d’espoir.
Vers une solidarité plus large ?
Ce qui frappe dans cette mobilisation, c’est sa rapidité et son ampleur. En quelques jours, des milliers de vidéos circulent. Des femmes non kurdes commencent à s’interroger, à partager, à comprendre.
Peut-être que ce geste modeste inspirera d’autres formes de soutien. Peut-être qu’il rappellera au monde que les conflits au Moyen-Orient ne se résument pas à des cartes et des territoires. Ils touchent des vies, des corps, des identités.
Pour l’instant, les femmes kurdes continuent de tresser. Elles chantent. Elles filment. Elles résistent. Et chaque natte terminée est une petite victoire sur l’oubli et la violence.
Leur message est clair : tant que nous pourrons tresser nos cheveux, nous serons là. Tant que nous serons là, nous serons fortes. Et tant que nous serons fortes, personne ne pourra nous réduire au silence.
Ce mouvement, né d’une humiliation, est en train de devenir un hymne à la dignité. Il montre que même dans les moments les plus sombres, un geste simple peut rallumer l’espoir. Il prouve que la solidarité féminine transcende les frontières et les conflits. Et il rappelle que les tresses, loin d’être fragiles, sont parfois les racines les plus solides d’une identité collective.
Les nattes kurdes ne sont pas qu’une coiffure. Elles sont un héritage, une armure, un étendard. En les tressant aujourd’hui, ces femmes écrivent la suite de leur histoire.
Et cette histoire, visiblement, est loin d’être terminée.









