Imaginez un instant que votre maison, votre école, votre petit commerce disparaissent en quelques heures sous les chenilles d’engins de chantier, sans avertissement préalable, sans proposition de relogement. C’est la brutale réalité que vivent actuellement des dizaines de milliers de personnes à Lagos, la mégapole nigériane qui ne cesse de grandir et de se transformer, parfois au prix de drames humains considérables.
Makoko : quand l’eau devient refuge et prison
Sur la lagune de Lagos, à quelques kilomètres seulement des tours de verre et des quartiers huppés, s’étend depuis plus d’un siècle un monde à part : Makoko. Ce bidonville construit sur pilotis, souvent surnommé la « Venise africaine » par les visiteurs étrangers, repose littéralement sur l’eau. Les maisons en bois et en tôle, reliées par des planches branlantes, flottent au gré des marées et des pluies diluviennes.
Makoko n’est pas un lieu de passage. Pour beaucoup de ses habitants, c’est le seul foyer qu’ils aient jamais connu. Des générations entières y sont nées, y ont grandi, y ont construit leur vie autour de la pêche, du petit commerce et des activités informelles qui permettent de survivre dans une ville où le coût de la vie explose.
Une destruction brutale sous protection policière
Depuis la fin décembre, la situation a brutalement basculé. Des pelleteuses montées sur barges, escortées par des forces de l’ordre lourdement armées, ont commencé à raser méthodiquement une large partie du quartier. En trois semaines seulement, plus de mille bâtiments ont été réduits en amas de planches flottantes et de tôles tordues.
Les habitants racontent des scènes cauchemardesques : des tirs de gaz lacrymogènes pour disperser les résistants, des familles contraintes de fuir en pirogue avec le peu qu’elles pouvaient emporter, des nourrissons décédés dans le chaos. Les récits convergent vers un sentiment d’humiliation profonde : beaucoup disent avoir été traités « comme des animaux » par les autorités venues détruire leur cadre de vie.
Ils nous ont traités comme si nous étions moins que des animaux. Ma maison, mon magasin et même l’école où j’enseigne ont été démolis.
Un enseignant de 25 ans habitant de Makoko
Les chiffres donnés par les organisations locales font froid dans le dos : plus de 30 000 personnes se retrouveraient aujourd’hui sans abri suite à cette vague de démolitions. Et ce n’est pas la première fois : le quartier avait déjà subi des opérations similaires en 2005 et en 2012, avec à chaque fois leur lot de destructions et de drames.
Les justifications officielles face aux accusations
Du côté des autorités de l’État de Lagos, on explique que de nombreuses constructions se situaient dangereusement sous des lignes à haute tension, mettant en péril la vie des résidents. La sécurité serait donc la priorité. Pourtant, plusieurs témoignages et observations sur place indiquent que des habitations bien plus éloignées des câbles ont également été détruites, jetant un doute sur la sincérité de cette justification.
Une coalition d’organisations de défense des droits a clairement accusé les autorités de servir les intérêts d’une poignée de puissants propriétaires terriens et de promoteurs immobiliers. À Lagos, la pression foncière est telle que chaque mètre carré proche de la lagune représente une valeur potentielle considérable pour des projets haut de gamme.
Lagos : la mégapole qui explose de toutes parts
Avec plus de 22 millions d’habitants aujourd’hui et un flux migratoire incessant en provenance de tout le Nigeria et des pays voisins, Lagos est l’une des villes qui croissent le plus rapidement au monde. Les projections les plus pessimistes (ou réalistes) annoncent qu’elle pourrait devenir la ville la plus peuplée de la planète d’ici la fin du siècle.
Mais cette croissance démographique se heurte à une réalité cruelle : la ville manque cruellement de logements abordables. On estime qu’il manquait déjà 3,4 millions de logements décents en 2025, un déficit qui ne cesse de s’aggraver avec l’arrivée quotidienne de nouveaux habitants attirés par les promesses économiques de la capitale commerciale nigériane.
Dans le même temps, des quartiers résidentiels entiers dans les zones aisées comme Ikoyi ou Lekki restent partiellement inoccupés, leurs loyers atteignant des niveaux inaccessibles pour la grande majorité des Lagosians. L’inflation galopante et la crise économique ont encore accentué cette flambée des prix immobiliers ces dernières années.
Vivre sous un pont à prix d’or : le paradoxe nigérian
Le paradoxe est saisissant : alors que des milliers de personnes se retrouvent sans abri après la destruction de leur maison sur pilotis, certains paient des sommes exorbitantes pour des emplacements de fortune sous les ponts autoroutiers. Un espace de quelques mètres carrés peut coûter l’équivalent de 125 dollars par mois, soit un prix prohibitif pour un revenu moyen nigérian.
Moins de 10 % de l’offre de logements provient du secteur public. Le reste dépend entièrement de promoteurs privés qui, logiquement, ciblent les segments les plus rentables : les classes moyennes supérieures et les expatriés. Résultat : les plus pauvres sont repoussés toujours plus loin, vers les périphéries mal desservies ou vers des quartiers informels comme Makoko.
Quand vous voyez des gens payer 180 000 nairas pour un espace sous un pont, vous comprenez qu’il y a un problème.
Un professeur de gestion immobilière à l’Université de Lagos
Makoko, symbole des inégalités criantes
Le Nigeria est l’un des plus grands producteurs de pétrole au monde. Pourtant, plus de 60 % de sa population vit sous le seuil de pauvreté selon les dernières estimations internationales. Makoko incarne tragiquement cette fracture : d’un côté la richesse pétrolière et gazière qui profite à une élite restreinte, de l’autre une majorité qui lutte quotidiennement pour survivre.
La communauté de Makoko vivait principalement de la pêche dans la lagune et d’activités informelles. Sans accès à l’eau potable courante, sans électricité fiable, sans écoles ni centres de santé publics dignes de ce nom, les habitants avaient pourtant construit un fragile équilibre social basé sur la solidarité et l’entraide.
Quelle alternative à la destruction massive ?
De nombreux experts et urbanistes nigérians plaident pour une approche radicalement différente : plutôt que de raser systématiquement les quartiers informels, les autorités devraient investir dans leur amélioration progressive. Amener l’eau potable, l’électricité, assainir la lagune, renforcer les structures sur pilotis, créer des écoles et des dispensaires… bref, entamer une véritable gentrification inclusive qui bénéficie d’abord aux habitants historiques.
Cette voie nécessiterait un courage politique certain : reconnaître les droits des occupants de longue date, réguler le marché foncier, lutter contre la spéculation, taxer les logements vacants des quartiers chics. Mais elle permettrait de préserver le tissu social et d’éviter de créer des dizaines de milliers de nouveaux sans-abri dans une ville déjà saturée.
La question posée par un membre de l’Institut nigérian des urbanistes reste entière : lorsque les autorités démolissent, construisent-elles réellement pour les personnes qui occupaient ces lieux auparavant ? Ou bien ces opérations ne font-elles que déplacer la pauvreté plus loin, tout en libérant des terrains précieux pour des projets immobiliers lucratifs ?
Un avenir incertain pour les déplacés de Makoko
Aujourd’hui, beaucoup d’habitants de Makoko n’ont d’autre choix que de vivre temporairement dans leurs pirogues, exposés aux intempéries et à l’insécurité. D’autres tentent de rejoindre des proches dans d’autres quartiers informels, souvent surpeuplés. Quelques-uns parlent de retourner dans leur village d’origine, à des centaines de kilomètres, abandonnant le rêve Lagosien qui les avait attirés des années plus tôt.
Une poissonnière raconte avoir perdu deux maisons successives lors des différentes vagues de démolitions. « Cette souffrance est trop grande », confie-t-elle, les larmes aux yeux. « Je n’ai nulle part où aller. »
Ces mots résument à eux seuls la tragédie humaine qui se joue actuellement sur la lagune de Lagos. Derrière les discours de modernisation urbaine et de sécurité, ce sont des milliers de vies ordinaires qui se retrouvent brutalement bouleversées, sans filet de sécurité ni perspective claire pour l’avenir.
Repenser le développement urbain à l’africaine
Le cas de Makoko n’est pas isolé. De nombreuses grandes villes africaines font face au même dilemme : comment absorber une croissance démographique explosive tout en évitant d’aggraver les inégalités et en préservant la dignité des plus vulnérables ?
Certains pays expérimentent des modèles alternatifs : régularisation progressive des quartiers informels, programmes de co-construction avec les habitants, partenariats public-privé orientés vers le logement social, taxation des résidences secondaires et des logements vacants… Les solutions existent, mais elles demandent une volonté politique forte et une vision à long terme plutôt que des opérations coups de poing.
À Lagos, la destruction en cours de Makoko pose une question fondamentale : la modernisation d’une ville doit-elle nécessairement passer par l’effacement de ses quartiers les plus pauvres ? Ou peut-on imaginer un développement urbain qui intègre plutôt qu’il n’exclut ?
Pour l’instant, sur la lagune, les pilotis brisés et les débris flottants apportent leur réponse silencieuse. Mais l’histoire de Makoko n’est pas terminée. Elle continue de s’écrire, entre résilience des habitants, pression immobilière et quête d’un urbanisme plus juste et plus humain.
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