Une séparation qui bouleverse des vies
Imaginez une jeune femme qui quitte son pays natal pour chercher un avenir meilleur, tombe enceinte en chemin, donne naissance à un enfant fragile, et se retrouve expulsée sans lui. C’est le calvaire vécu par Mariam Soumah. Son témoignage, recueilli à Conakry où elle est hébergée par des proches, révèle une souffrance indicible et met en lumière les failles d’un système migratoire impitoyable.
Mariam, orpheline elle-même, vivait de petits emplois à Conakry, dans un pays où plus de la moitié de la population subsiste sous le seuil de pauvreté. Désireuse d’échapper à cette précarité, elle a opté pour un parcours qu’elle croyait plus sûr : rejoindre le Bélarus avec un visa étudiant, dans l’espoir de passer ensuite vers un pays de l’espace Schengen. Sur une carte, le Bélarus apparaît effectivement entouré de plusieurs États membres de l’Union européenne, ce qui a convaincu de nombreux migrants comme elle.
Le voyage vers l’espoir et ses pièges
Des milliers de migrants originaires d’Afrique subsaharienne, du Moyen-Orient ou d’Asie ont emprunté cette route ces dernières années. Le Bélarus, allié proche de la Russie, a été accusé par l’Union européenne d’orchestrer délibérément cette migration pour exercer une pression sur ses frontières. Des publicités en ligne, des promesses de visas faciles et d’accès rapide à l’Europe ont circulé sur les réseaux sociaux, attirant des personnes vulnérables.
Mariam a suivi ce chemin, convaincue que rester en Guinée signifiait une vie de privations sans issue. Elle n’imaginait pas que ce choix la mènerait à une tragédie personnelle. Arrivée au Bélarus, elle a tenté de prolonger son séjour légal en s’inscrivant à des études, mais les obstacles administratifs se sont accumulés rapidement.
Enceinte d’un compatriote guinéen parti lui aussi vers l’Europe, elle a accouché prématurément. Sa fille Sabina est venue au monde avec un poids alarmant de seulement 600 grammes, en novembre 2024. Les médecins bélarusses ont déployé des efforts considérables pour la sauver, la plaçant en soins intensifs. Ce miracle médical a pourtant ouvert la porte à une suite d’événements dévastateurs.
Les obstacles médicaux et financiers
Après la césarienne d’urgence, Mariam a cherché des nouvelles de son bébé. Les réponses étaient évasives : l’enfant était malade, fatiguée, ou simplement indisponible. Pendant dix jours, elle a erré dans Minsk pour localiser l’hôpital où Sabina avait été transférée. Une fois sur place, elle a pu rendre visite quotidiennement à sa fille, jusqu’à un nouveau transfert vers un troisième établissement.
C’est alors qu’une facture exorbitante d’environ 28 000 euros a été présentée pour les soins. Le personnel hospitalier a interdit tout contact avec l’enfant tant que le paiement n’était pas effectué. Mariam, sans ressources, a continué à se présenter, espérant un geste de compassion. Les excuses se multipliaient : l’enfant dormait, elle était sortie avec les infirmières, ou simplement inaccessible.
Je continuais à venir et ils continuaient à dire qu’elle dormait… ou qu’elle était sortie avec les infirmières.
Cette situation a duré des semaines, accentuant l’angoisse de la jeune mère. Un jour, une employée de l’hôpital a fini par lui révéler que Sabina serait placée dans un orphelinat. Cette information a marqué un tournant tragique dans l’histoire.
L’emprisonnement et l’expulsion brutale
Parallèlement aux difficultés médicales, les problèmes migratoires s’aggravaient. La demande de renouvellement de visa a été refusée. En juillet 2025, Mariam a été arrêtée pour séjour irrégulier. Emprisonnée, elle a subi des pressions pour organiser son retour, à condition de trouver un financement extérieur. Elle a refusé catégoriquement de partir sans son enfant.
Les autorités ont tenté de la convaincre de contacter un membre de sa famille pour payer le billet. Face à son refus, un jour, elle a été menottée et conduite directement à l’aéroport. Embarquée de force sur un vol vers Istanbul, elle a reçu l’ordre formel de ne jamais revenir. En Turquie, elle a appelé la femme qui l’avait élevée en Guinée, en pleurs :
J’arrive. Mais je n’ai rien, même pas mon enfant.
Cette expulsion, survenue en août 2024, a laissé Sabina seule au Bélarus. Depuis, l’enfant a été confiée à un orphelinat à Minsk. Mariam n’a été autorisée qu’à deux très courts appels vidéo pour apercevoir sa fille, qui a fêté son premier anniversaire en novembre sans sa mère.
Réactions internationales et indignation
L’affaire a suscité une vive émotion au-delà des frontières. Des experts indépendants de l’ONU ont qualifié cette séparation forcée d’extrêmement préoccupante. Ils ont dénoncé l’absence de procédure régulière, l’expulsion rapide sans accès à un avocat ni à une assistance linguistique, et l’impact dévastateur sur les droits de la mère et de l’enfant.
Une organisation de défense des droits des migrants au Bélarus, dirigée par une militante en exil, a fermement condamné la pratique. Selon elle, menacer de retenir l’enfant pour forcer le départ est illégal sans décision judiciaire formelle retirant les droits parentaux. Cette séparation constitue une violation grave des principes internationaux de protection de la famille et de l’intérêt supérieur de l’enfant.
L’ambassade de Guinée à Moscou, compétente pour le Bélarus, suit l’affaire de près. Elle a demandé des explications aux autorités locales, sans obtenir de réponse satisfaisante à ce jour. Les autorités bélarusses, contactées, n’ont pas communiqué sur le sujet.
Le contexte migratoire au Bélarus
Ce cas n’est pas isolé. Depuis plusieurs années, le Bélarus est devenu une porte d’entrée controversée pour les migrants souhaitant rejoindre l’Europe. Le régime en place a été accusé d’utiliser ces flux comme outil géopolitique dans ses tensions avec l’Union européenne. Des milliers de personnes ont été piégées dans cette zone frontalière, confrontées à des refoulements violents, des conditions inhumaines et des expulsions arbitraires.
Pour les migrants africains, le parcours est souvent semé d’embûches financières et administratives. Les visas étudiants ou touristiques servent de prétexte, mais les prolongations sont rarement accordées. Une fois en situation irrégulière, les options se réduisent drastiquement : détention, amendes, ou expulsion.
Dans le cas de Mariam, la naissance prématurée et les frais médicaux ont aggravé la situation. Incapable de payer, elle a perdu tout contact physique avec son bébé, puis a été expulsée. Ce mélange de vulnérabilité médicale, administrative et migratoire crée un engrenage destructeur.
Les impacts psychologiques sur la mère et l’enfant
Pour Mariam, la douleur est quotidienne. Elle fait défiler les photos de Sabina sur son téléphone, gardant précieusement chaque image obtenue. Chaque jour sans nouvelles ravive l’angoisse : comment va sa fille ? Est-elle bien traitée ? Se souvient-elle de sa voix ? Ces questions sans réponse hantent la jeune femme.
Du côté de l’enfant, les conséquences d’une séparation si précoce peuvent être profondes. Privée de lien maternel dans ses premiers mois, Sabina grandit dans un environnement institutionnel. Les experts en développement infantile soulignent que ces premières années sont cruciales pour le lien d’attachement et le bien-être émotionnel futur.
Cette affaire pose des questions éthiques fondamentales : peut-on séparer une mère de son nourrisson pour des raisons administratives ? Les États ont-ils le droit d’utiliser un enfant comme levier contre un parent en situation irrégulière ? Les réponses internationales penchent vers un non catégorique, mais la réalité sur le terrain diffère.
Vers une possible réunion ?
Mariam ne baisse pas les bras. Soutenue par des ONG et des diplomates, elle continue de réclamer la restitution de sa fille. Les pressions internationales pourraient influencer l’issue, mais le silence des autorités bélarusses complique les choses.
En attendant, elle vit dans l’espoir ténu d’un geste humanitaire. Son histoire rappelle que derrière les statistiques migratoires se cachent des drames individuels intenses. Chaque expulsion, chaque séparation, laisse des cicatrices indélébiles.
Ce récit dépasse le simple fait divers. Il interroge sur la responsabilité collective face aux migrations forcées par la pauvreté, sur les usages politiques des frontières, et sur la protection des plus vulnérables : les enfants nés dans l’exil. Mariam Soumah incarne aujourd’hui la voix de nombreuses familles déchirées par ces politiques.
L’émotion suscitée par ce cas montre une prise de conscience croissante. Des appels à la réforme des procédures migratoires se multiplient, plaidant pour plus d’humanité et de respect des droits fondamentaux. Espérons que la petite Sabina retrouve bientôt les bras de sa mère, et que ce drame serve à éviter d’autres souffrances similaires.









