Imaginez un homme de 63 ans, iroquois dressé sur le crâne, blouson rouge éclatant, qui hurle des slogans engagés dans un micro au cœur d’un minuscule bar tokyoïte bondé. Quelques jours plus tôt, il déposait une plainte retentissante contre l’État japonais pour inaction face à l’urgence climatique. Cet homme n’est pas un personnage de fiction : il s’appelle Akihiro Shima, avocat, musicien punk de longue date, et aujourd’hui l’une des figures les plus singulières du combat pour la justice climatique au Japon.
Son parcours défie les cases habituelles. Adolescent bercé par la vague punk de la fin des années 1970, il croyait fermement que le rock pouvait renverser l’ordre établi. Des décennies plus tard, micro toujours en main, il continue de porter des messages radicaux, mais cette fois depuis les prétoires. Sa dernière bataille judiciaire pourrait bien marquer un tournant dans la manière dont le Japon aborde la crise environnementale.
Un punk devenu avocat pour sauver la planète
Le chemin d’Akihiro Shima vers les tribunaux n’a rien d’un virage soudain. Tout commence dans sa jeunesse, lorsqu’il dévore un roman japonais dénonçant les ravages de la pollution industrielle et chimique. Cette lecture le marque profondément. Il prend conscience que l’obsession pour la croissance économique et le matérialisme consumériste menace directement l’avenir de la Terre.
Très vite, il devient le « radical » de la famille. Il pousse ses parents à modifier leurs habitudes de consommation. Il s’engage dans de multiples luttes : pauvreté, discriminations, pacifisme. Mais c’est la musique qui devient son principal vecteur d’expression. Le punk, avec son énergie brute et son rejet du système, correspond parfaitement à sa vision du monde.
Les années punk : provocation et engagement
Dans les années 80 et 90, Akihiro Shima vit pleinement l’esprit contestataire du punk japonais. Il pose même nu avec ses camarades musiciens devant le Parlement pour la pochette d’un disque, geste symbolique de défiance envers le pouvoir. Chaque concert est une tribune politique. Chaque chanson, un cri contre l’injustice.
Pourtant, vers l’âge de 41 ans, un constat amer s’impose : malgré toute cette énergie, la société ne bouge pas vraiment. Les discours enflammés et les riffs rageurs ne suffisent plus. Il décide alors de changer d’arme. Il reprend ses études de droit et devient avocat en 2010. Un tournant radical pour un homme qui avait jusque-là mis toute sa foi dans la musique.
Premiers combats judiciaires : de l’ours polaire au nucléaire
Sa première action marquante en tant qu’avocat est déjà atypique. Il intente un procès en nommant… un ours polaire parmi les plaignants. L’idée ? Montrer que le réchauffement climatique représente une forme de pollution globale affectant directement des êtres vivants innocents. Le symbole est fort, même si l’affaire reste avant tout médiatique.
Puis survient la catastrophe de Fukushima en 2011. Le choc est immense. Akihiro Shima attaque en justice de grands fabricants de réacteurs nucléaires. Dans le même temps, il monte un nouveau groupe : Shima Kick Jiro & No Nukes Rights. Musique et droit se mêlent désormais dans un même combat contre les dangers nucléaires et, plus largement, contre les choix énergétiques destructeurs.
« Il y a des gens qui rejettent du dioxyde de carbone en masse à cause de modes de vie égoïstes, tandis que d’autres, qui ne vivent pas comme ça du tout, voient leurs îles menacées. Les générations futures seront les plus grandes victimes. »
Cette phrase, lancée du haut de la scène dans un bar bondé, résume parfaitement sa vision : une injustice planétaire où les plus vulnérables paient le prix des excès des autres.
La plainte historique de 2025 : 450 plaignants contre l’État
En réunissant plus de 450 plaignants, Akihiro Shima et son équipe ont lancé une action judiciaire d’une ampleur inédite au Japon. L’accusation est claire : l’inaction climatique de l’État viole les droits constitutionnels des citoyens, notamment le droit à la santé et à une vie paisible.
Le gouvernement japonais a pourtant fixé des objectifs : réduction de 60 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2035 (par rapport à 2013), 73 % d’ici 2040, et neutralité carbone en 2050. Mais pour les plaignants, ces engagements restent extrêmement insuffisants au regard de l’urgence scientifique.
Le procès vise à forcer une remise en question profonde. Même si les chances de victoire juridique paraissent minces selon plusieurs observateurs, l’objectif principal est ailleurs : sensibiliser massivement l’opinion publique et ouvrir un débat national sur le type de futur que la société souhaite construire.
Rendre le climat « cool » : le défi personnel d’Akihiro Shima
À 63 ans, Akihiro Shima reconnaît volontiers que ce combat judiciaire pourrait être l’un de ses derniers grands chantiers. Il veut pousser la société à se poser une question essentielle : dans quel monde voulons-nous vivre dans trente ans ?
Paradoxalement, lui qui a passé sa vie à écrire des chansons engagées n’a pas encore composé de morceau directement sur le climat. « Je n’ai pas trouvé comment rendre le mot “climat” cool », confie-t-il avec un sourire. Mais il espère que cette bataille judiciaire servira justement de tremplin pour rendre le sujet plus accessible, plus attractif, plus humain.
Dans le public de ses concerts, on retrouve des profils variés, comme Kumiko Aoki, aide-soignante de 60 ans et co-plaignante. Elle trouve « super cool » que l’avocat-rockeur intègre des messages clairs contre la guerre et pour la justice sociale dans ses textes. Preuve que son approche hybride touche des personnes très différentes.
Pourquoi ce combat résonne au-delà du Japon
Le cas japonais est emblématique d’un dilemme mondial. Pays technologiquement avancé, dépendant historiquement du charbon et du gaz importé, le Japon fait face à des contraintes énergétiques majeures. Pourtant, les îles japonaises sont particulièrement vulnérables : typhons plus intenses, montée des eaux, vagues de chaleur extrêmes touchent déjà des millions de personnes.
En attaquant l’État sur le terrain constitutionnel, Akihiro Shima et ses 450 co-plaignants posent une question universelle : jusqu’où un gouvernement peut-il repousser ses responsabilités face à une menace scientifiquement établie ? Cette stratégie judiciaire, déjà utilisée dans d’autres pays, gagne en légitimité à mesure que les impacts du dérèglement climatique deviennent tangibles pour tous.
Un symbole d’espoir et de persévérance
Derrière l’image du rockeur vieillissant se cache une détermination intacte. Akihiro Shima n’a jamais renoncé à croire que le changement est possible. Il a simplement changé d’instrument : des cordes de guitare au code civil, du cri punk à la plaidoirie argumentée.
Que le tribunal lui donne raison ou non, il aura déjà réussi une chose : remettre la crise climatique au centre des conversations quotidiennes. Dans un pays souvent perçu comme discipliné et peu contestataire, son profil hors norme fait figure de réveil nécessaire.
Et si, finalement, c’était cette alliance improbable entre punk attitude et rigueur juridique qui parvenait à fissurer l’inaction ? À faire danser les citoyens dans la rue, non seulement pour leurs droits, mais aussi pour l’avenir de leur planète ?
Le combat d’Akihiro Shima ne fait que commencer. Et il est loin d’être seul sur scène.
Une voix qui ne s’éteint pas
À travers les décibels et les dossiers juridiques, un même message : il est encore temps d’agir. Mais le temps presse.
Dans les mois et les années à venir, les regards seront tournés vers ce tribunal japonais. Non pas seulement pour savoir si l’État sera condamné, mais pour mesurer à quel point une société est prête à se regarder en face et à changer de trajectoire. Akihiro Shima, avec son iroquois grisonnant et son énergie intacte, incarne cette possibilité. Punk hier, avocat aujourd’hui, lanceur d’alerte pour toujours.









