Imaginez une jeune femme pleine de vie, passionnée par la science et les arts, qui un jour décide de descendre dans la rue pour exprimer sa colère et son aspiration à un avenir meilleur. Elle n’est pas armée, elle n’est pas violente, elle est simplement là, avec des milliers d’autres, pour dire non à l’injustice. Et en un instant, un tir la fauche, la laissant agoniser dans les bras de son père qui ne peut que la serrer contre lui, impuissant face à la brutalité. Cette scène n’est pas tirée d’un film dramatique, elle s’est produite récemment en Iran, et elle n’est malheureusement pas unique.
Les manifestations qui ont secoué le pays ces derniers temps ont révélé une réalité effroyable : des centaines, voire des milliers de personnes, souvent très jeunes, ont perdu la vie sous les balles des forces de sécurité. Parmi elles, des profils variés, des métiers différents, des rêves interrompus brutalement. Ces histoires individuelles, au-delà des statistiques froides, nous rappellent que chaque victime était une personne unique, avec une famille, des passions, une existence entière devant elle.
Des vies fauchées au cœur de la contestation
La répression des rassemblements en Iran a touché des gens de tous horizons. Des étudiants, des artisans, des artistes, des sportifs amateurs. Ce qui les unit, c’est leur présence dans les rues pour réclamer des changements profonds. Parmi les nombreux cas documentés par des organisations de défense des droits humains, quatre histoires ressortent particulièrement par leur charge émotionnelle et la diversité des profils : une diplômée en biotechnologie, un menuisier patron d’atelier, une alpiniste chevronnée et une professeure de violon. Leurs parcours illustrent la richesse humaine écrasée par la violence d’État.
Negin, la biotechnologue pleine d’énergie
Negin avait 28 ans. Originaire de Téhéran, elle avait obtenu son diplôme en ingénierie de biotechnologie, un domaine exigeant qui demande curiosité et persévérance. Décrite comme une personne joyeuse, elle aimait peindre des toiles colorées et nager dans les piscines ou les mers quand l’occasion se présentait. Sa vie semblait tracée vers des projets scientifiques prometteurs, peut-être des recherches innovantes ou un enseignement passionné.
Mais un jour, elle s’est jointe à un rassemblement dans la province de Mazandaran, à Tonekabon précisément. Les forces de sécurité ont déployé des gaz lacrymogènes pour disperser la foule. Dans le chaos, Negin et son père se sont retrouvés isolés du reste de la famille. Il lui a conseillé de trouver un abri, de se mettre à l’abri du danger imminent. Sa réponse a été simple, presque naïve dans sa bravoure : « Pourquoi devrions-nous repartir ? De quoi as-tu peur ? »
Elle a fait un pas en avant, déterminée à rester, et c’est à cet instant qu’une balle réelle l’a touchée. Elle n’est pas morte immédiatement. Des personnes autour d’eux l’ont aidée à être transportée dans une maison voisine, mais impossible de l’emmener à l’hôpital : les tirs continuaient, rendant tout déplacement trop risqué. Negin a succombé dans les bras de son père, qui a dû assister, impuissant, à l’agonie de sa fille. Cette image d’un père tenant sa enfant mourante résume à elle seule l’horreur intime de ces répressions.
Ce genre de perte laisse des traces indélébiles. Une famille entière brisée, des rêves scientifiques éteints, une voix joyeuse réduite au silence. Negin n’était pas une militante professionnelle, elle était simplement une citoyenne qui a choisi de ne plus se taire.
Reza, le menuisier au grand cœur
Reza avait 37 ans et dirigeait un atelier de menuiserie dans l’ouest de Téhéran. C’était un artisan habile, un patron respecté qui fabriquait des meubles sur mesure. Sa vie tournait autour du bois, des outils, des commandes à honorer. Pourtant, il suivait de près les événements qui secouaient le pays. Il savait que descendre dans la rue pouvait coûter cher.
Le 8 janvier, il a participé à une manifestation. Il avait prévenu sa famille : il risquait de ne pas rentrer. Sur place, un de ses amis a été blessé par balle. Sans hésiter, Reza est revenu en arrière pour le secourir. C’est là qu’il a été visé depuis le toit d’un immeuble voisin. Six balles l’ont atteint, le tuant sur le coup. Deux autres personnes près de lui ont également péri dans cette même rafale.
Son enterrement au cimetière Behesht Zahra a réuni des milliers de personnes. Des slogans antigouvernementaux ont retenti, transformant la cérémonie en un nouveau moment de contestation. Les agents de sécurité ont forcé les proches à effacer les photos et vidéos de leurs téléphones, tentant d’effacer les traces de cet hommage populaire.
Le temps que la vie vienne jusqu’à nous, elle a été amputée, interdite, censurée, annulée, rendue coûteuse, transformée en guerre, transformée en meurtre. Quelle fin tragique.
Ces mots, publiés par Reza sur les réseaux sociaux peu avant sa mort, résonnent aujourd’hui comme un testament. Ils expriment une frustration accumulée, une sensation d’étouffement face à un système qui broie les aspirations quotidiennes. Reza n’était pas seulement un manifestant ; il était un homme prêt à risquer sa vie pour un ami, incarnant la solidarité qui anime ces mouvements.
Sara, l’alpiniste intrépide
Sara avait 45 ans et était une passionnée d’alpinisme. Elle avait conquis de nombreux sommets iraniens, dont certains à plus de 3700 mètres dans la province de l’Azerbaïdjan oriental. Les photos d’elle sur ces pics montrent une femme souriante, casquée d’un bonnet jaune vif assorti à sa veste, rayonnante sous le soleil. L’alpinisme demande endurance, courage et respect de la nature ; Sara en avait à revendre.
Elle a été tuée à Rasht, une ville du nord-ouest près de la mer Caspienne, lors d’une manifestation. Cette région a été l’un des principaux foyers de contestation, avec des rassemblements massifs et déterminés. Sara faisait partie des nombreuses femmes qui ont payé de leur vie leur engagement. Des organisations ont confirmé que des dizaines de femmes ont été tuées dans ces événements, soulignant la place centrale des femmes dans ce mouvement.
Son histoire rappelle que la lutte pour la liberté n’est pas l’apanage des jeunes. À 45 ans, Sara avait déjà une vie riche d’expériences, de conquêtes physiques et sans doute personnelles. Elle a choisi de porter son courage des montagnes aux rues, affrontant une répression bien plus impitoyable que n’importe quel pic escarpé.
Sanam, la violoniste sensible
Non loin de Rasht, à Lahijan, Sanam exerçait comme professeure de violon. Elle transmettait la beauté de la musique à ses élèves, partageant des moments de grâce au milieu d’un pays en tension. Une vidéo circulant après sa mort la montre jouant aux côtés d’un guitariste, un foulard noir posé sur ses cheveux sombres, concentrée sur son instrument.
Sanam a été tuée lors des mêmes vagues de contestation. Son assassinat illustre comment même les artistes, porteurs de beauté et d’harmonie, sont devenus cibles. La musique, souvent refuge contre l’oppression, n’a pas protégé Sanam. Au contraire, son engagement citoyen l’a exposée à la violence.
Ces quatre destins – Negin, Reza, Sara, Sanam – ne sont que des exemples parmi des centaines. Ils montrent la diversité des Iraniens qui se sont levés : des scientifiques, des artisans, des sportifs, des artistes. Tous unis par un désir commun de dignité et de liberté.
L’impact humain derrière les chiffres
Les organisations de défense des droits humains rapportent des milliers de victimes, dont beaucoup de jeunes hommes, mais aussi un nombre significatif de femmes. Chaque mort laisse un vide : des parents qui pleurent, des enfants orphelins, des amis traumatisés. Les enterrements deviennent des lieux de nouvelle contestation, malgré les intimidations et les confiscations de téléphones.
La répression utilise des méthodes extrêmes : tirs à balles réelles, gaz lacrymogènes massifs, snipers sur les toits. Les blessés ne peuvent souvent pas accéder aux soins, aggravant les pertes. Les familles doivent parfois négocier pour récupérer les corps, payer des sommes pour les obsèques. C’est une machine d’écrasement qui vise non seulement les corps, mais aussi les mémoires.
Pourtant, ces histoires individuelles percent le mur du silence. Elles humanisent la lutte, montrent que derrière chaque victime se cache une vie riche, des passions, des projets. Negin rêvait sans doute de découvertes scientifiques, Reza de meubles parfaits, Sara de nouveaux sommets, Sanam de mélodies partagées. Tout cela a été volé.
Un mouvement qui transcende les âges et les métiers
Ce qui frappe dans ces profils, c’est leur normalité. Ce ne sont pas des figures politiques connues, mais des citoyens ordinaires poussés à l’action par un ras-le-bol collectif. La biotechnologie, la menuiserie, l’alpinisme, le violon : des domaines éloignés de la politique, pourtant leurs détenteurs ont ressenti le besoin de s’exprimer.
Les manifestations ont touché toutes les régions, des grandes villes aux provinces côtières. Rasht, Tonekabon, Téhéran : les foyers se multiplient. Les femmes y jouent un rôle majeur, souvent en première ligne, symbolisant un combat pour les droits les plus basiques.
Face à cela, la réponse sécuritaire reste implacable. Les tirs continuent, les arrestations massives, les intimidations post-mortem. Mais les noms des victimes circulent, leurs visages deviennent icônes, leurs dernières paroles des cris de ralliement.
Pourquoi ces histoires nous touchent-elles autant ?
Parce qu’elles sont universelles. Qui n’a pas un père, un frère, une sœur, un ami capable de risquer sa vie pour un idéal ou pour aider autrui ? Negin mourant dans les bras de son père évoque tous les drames familiaux. Reza sauvant son ami rappelle la fraternité humaine. Sara et Sanam montrent que la lutte n’a pas d’âge ni de genre.
Ces récits brisent l’anonymat des statistiques. Ils nous obligent à regarder en face la réalité : des vies éteintes pour avoir osé dire « non ». Ils interrogent aussi notre propre silence ou notre engagement. Dans un monde connecté, ces histoires voyagent, émeuvent, parfois réveillent des consciences.
Le combat des Iraniens continue, porté par la mémoire de ces disparus. Chaque nom gravé est une résistance à l’oubli. Negin, Reza, Sara, Sanam : leurs vies courtes mais intenses nous rappellent que la liberté a un prix, parfois le plus élevé.
Et tandis que les rues se vident temporairement sous la peur, les cœurs gardent le souvenir. Un jour, peut-être, ces sacrifices porteront leurs fruits. En attendant, leurs histoires restent, poignantes, pour que le monde n’oublie pas.
En mémoire de toutes les victimes anonymes et nommées de ces événements tragiques. Que leurs rêves ne soient pas oubliés.
La suite des événements reste incertaine, mais une chose est sûre : ces visages ne s’effaceront pas facilement. Ils incarnent un peuple qui refuse de plier définitivement.









