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Les Forces Démocratiques Syriennes : Créées, Armées et Abandonnées par les USA

Les Forces Démocratiques Syriennes, longtemps soutenues par Washington dans la lutte contre les jihadistes, subissent un revirement brutal. Avec la reprise de leurs bastions par Damas, leur dissolution est exigée. Mais que cache vraiment ce retournement de situation ?

Imaginez une force armée qui, pendant des années, a été présentée comme le rempart le plus fiable contre le terrorisme jihadiste en Syrie. Des combattants déterminés, souvent des femmes parmi eux, qui ont tenu tête à l’organisation État islamique dans des batailles acharnées. Et puis, du jour au lendemain, cette même force se retrouve poussée dans ses retranchements, abandonnée par son principal allié, et sommée de se dissoudre. C’est l’histoire récente des Forces démocratiques syriennes, un épisode qui révèle beaucoup sur les alliances changeantes au Moyen-Orient.

Une alliance née dans le chaos de la guerre contre l’État islamique

En 2015, alors que l’État islamique contrôlait de vastes territoires en Syrie et en Irak, les États-Unis cherchaient désespérément un partenaire terrestre capable de mener des opérations au sol. Les forces kurdes syriennes, particulièrement les Unités de protection du peuple, avaient déjà démontré leur valeur lors de la célèbre bataille de Kobané. Impressionnés par leur résilience, les Américains ont décidé de miser sur elles pour former une coalition plus large.

C’est ainsi que naissent officiellement les Forces démocratiques syriennes. Cette structure regroupe principalement des combattants kurdes, mais intègre également des Arabes, des Assyriens et d’autres minorités. L’objectif affiché : combattre l’organisation jihadiste tout en promouvant un projet politique décentralisé dans le nord-est syrien. Rapidement, les FDS deviennent le principal allié des États-Unis sur le terrain syrien.

Le noyau dur kurde et l’ombre du PKK

Malgré la diversité affichée, le cœur des FDS reste incontestablement kurde. Les Unités de protection du peuple, souvent abrégées YPG, constituent l’épine dorsale militaire de cette force. Avec leurs unités féminines, les YPJ, elles représentent environ 30 000 combattants aguerris et particulièrement disciplinés.

Cette discipline n’est pas le fruit du hasard. Elle s’inspire directement du modèle organisationnel du Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, mouvement kurde turc classé comme organisation terroriste par Ankara, Washington et l’Union européenne. Plusieurs analystes soulignent que des vétérans du PKK ont joué un rôle déterminant dans la création et la formation des YPG dès 2011.

Mazloum Abdi, commandant en chef des FDS, incarne parfaitement ce lien. Né en 1967, cet ingénieur civil de formation rejoint le PKK en 1990 avant de revenir en Syrie au début de la décennie 2010 pour contribuer à l’émergence des YPG. Il s’illustre particulièrement pendant la bataille de Kobané, devenant l’une des figures les plus reconnues de la lutte contre l’État islamique.

L’autorité au sein des FDS est partagée entre Mazloum Abdi et d’autres figures importantes, dont certaines liées au PKK.

Même si les responsables des FDS ont toujours nié toute subordination directe au PKK, les connexions personnelles et idéologiques sont difficiles à contester. Cette relation complexe constitue l’un des principaux points de friction avec la Turquie, qui considère les YPG comme une extension directe du PKK sur le sol syrien.

Une emprise territoriale impressionnante à son apogée

À leur maximum, les FDS contrôlaient de vastes territoires dans le nord et le nord-est de la Syrie. Ces régions, particulièrement riches en hydrocarbures, représentaient une part significative des ressources pétrolières du pays. Avec l’appui aérien et logistique américain, les FDS ont libéré des villes symboliques comme Raqa, ancienne « capitale » autoproclamée de l’État islamique.

Les estimations les plus hautes faisaient état de jusqu’à 100 000 combattants, incluant les forces de sécurité kurdes, les Assayich. Cette force importante leur permettait de contrôler un territoire étendu et de gérer des institutions civiles dans la zone autonome qu’ils administraient de facto.

Cette autonomie relative reposait cependant sur un équilibre fragile : l’appui militaire américain d’un côté, la tolérance temporaire de Damas de l’autre, et surtout l’absence de confrontation directe avec la Turquie sur la frontière nord.

Le revirement brutal de ces derniers jours

La situation a radicalement changé avec la consolidation du pouvoir central syrien sous la présidence d’Ahmad al-Chareh. L’armée syrienne a récemment repris le contrôle de deux bastions majeurs des FDS : Raqa et Deir Ezzor. Ces avancées ont provoqué un effondrement rapide des lignes de défense dans les zones mixtes arabes-kurdes.

De nombreux combattants arabes ont préféré se rallier aux forces gouvernementales plutôt que de poursuivre le combat aux côtés des FDS. Conséquence directe : une chute drastique des effectifs. Les estimations les plus récentes parlent d’environ 50 000 combattants encore mobilisables, principalement concentrés dans le cœur historique de la zone kurde.

Les FDS se sont donc repliées vers cette zone centrale du nord-est, où elles restent sous pression militaire constante. L’armée syrienne se déploie désormais autour de cette enclave, rendant la situation particulièrement précaire.

Washington change de discours

Face à cette nouvelle réalité, la position américaine a évolué de manière significative. L’émissaire américain pour la Syrie a récemment déclaré que la mission initiale des FDS – combattre les jihadistes – appartenait désormais au passé, la Syrie disposant d’un État central fort et soutenu par Washington.

Cette déclaration marque un tournant majeur. Après des années de soutien militaire, logistique et financier, les États-Unis semblent accepter, voire encourager, une intégration des forces kurdes dans les structures étatiques syriennes, ce qui implique de fait la dissolution des FDS en tant que force autonome.

L’accord de Damas et la question du PKK

Dimanche dernier, un accord important a été annoncé entre Damas et les représentants kurdes. Ce texte prévoit l’intégration des combattants kurdes dans les institutions étatiques syriennes. Une clause particulièrement significative exige le départ du territoire syrien de tous les chefs et membres du PKK ne possédant pas la nationalité syrienne.

Ces combattants étrangers affiliés au PKK au sein des FDS seraient au nombre de plusieurs centaines à quelques milliers. La majorité proviendrait de Turquie, avec une présence moindre de Kurdes iraniens et irakiens. Bien que leur nombre reste limité, leur influence dans les postes de commandement et administratifs est jugée significative.

Cette exigence de départ des cadres non syriens liés au PKK constitue l’une des conditions centrales posées par Damas pour toute intégration. Elle reflète la volonté du pouvoir central de réduire au maximum l’influence du PKK sur le territoire syrien.

Le soutien américain : armes, formation et limites stratégiques

Les États-Unis ont été pendant des années le principal fournisseur d’armes, d’entraînement et de financement des FDS. Cependant, ce soutien a toujours comporté des limites très claires, particulièrement concernant les armes lourdes. Washington a délibérément restreint les livraisons de matériel lourd afin de ne pas trop froisser la Turquie, membre clé de l’OTAN.

Cette prudence s’explique par la longueur exceptionnelle de la frontière turco-syrienne – plus de 900 kilomètres – et par les multiples opérations militaires turques menées entre 2016 et 2019 contre les positions des FDS dans le nord de la Syrie.

La Turquie a toujours considéré la présence d’une force kurde autonome armée à sa frontière comme une menace existentielle, en raison des liens présumés avec le PKK. Les restrictions américaines sur les armes lourdes étaient donc une tentative de ménager cet allé crucial au sein de l’Alliance atlantique.

Le PKK et ses bases arrières

Le Parti des travailleurs du Kurdistan a annoncé sa propre dissolution et le dépôt des armes l’année dernière, suite à un appel de son leader historique Abdullah Öcalan. Malgré cette annonce, le PKK conserve des bases importantes dans les monts Qandil, dans le nord de l’Irak.

Cette zone montagneuse difficile d’accès reste un refuge stratégique pour le mouvement. Elle permet de maintenir une capacité opérationnelle malgré les pressions militaires turques répétées dans la région.

La question du devenir de ces bases et de l’influence persistante du PKK dans la région constitue l’un des dossiers les plus sensibles des relations turco-syriennes et turco-irakiennes actuelles.

Quel avenir pour l’autonomie kurde en Syrie ?

La situation actuelle des FDS soulève des interrogations fondamentales sur l’avenir de l’expérience autonome kurde en Syrie. Après des années de gouvernance de facto dans le nord-est, les Kurdes syriens se retrouvent face à un choix difficile : intégrer les structures étatiques centralisées ou maintenir une forme d’autonomie qui semble de plus en plus intenable militairement et politiquement.

L’accord annoncé avec Damas pourrait représenter une sortie honorable, à condition que les garanties offertes en matière de droits culturels, linguistiques et administratifs soient réellement mises en œuvre. Beaucoup dépendra des modalités concrètes de cette intégration.

Les combattants kurdes, qui ont payé un lourd tribut dans la lutte contre l’État islamique, craignent légitimement que leur sacrifice ne soit pas reconnu dans le cadre d’un État central redevenu puissant. La question des garanties de sécurité pour les populations kurdes reste entière.

Les leçons d’une alliance de circonstance

L’évolution du dossier des FDS illustre parfaitement la nature temporaire et opportuniste des alliances dans les conflits moyen-orientaux. Les États-Unis ont soutenu ces forces tant qu’elles servaient leurs objectifs prioritaires : combattre l’État islamique et contenir l’influence iranienne. Dès que ces priorités ont évolué et qu’un pouvoir central acceptable est apparu à Damas, le soutien a commencé à s’effriter.

Pour les Kurdes syriens, cette expérience rappelle cruellement que les grandes puissances font passer leurs intérêts stratégiques avant les engagements pris sur le terrain. Les FDS, créées, armées et finalement lâchées, deviennent un nouvel exemple dans une longue série d’alliances américaines interrompues lorsque les circonstances changent.

Cette situation pose également des questions plus larges sur la viabilité des projets autonomistes dans un contexte régional où les États centraux, même affaiblis, finissent souvent par reprendre le dessus. Les Kurdes, répartis entre quatre pays, continuent de naviguer dans un environnement particulièrement hostile à leurs aspirations nationales.

L’avenir dira si l’accord passé avec Damas permettra de préserver une partie des acquis des dernières années ou s’il marque au contraire la fin d’une expérience unique d’administration autonome dans le nord-est syrien. Une chose est sûre : l’histoire des Forces démocratiques syriennes est loin d’être terminée, même si leur forme actuelle semble condamnée à disparaître.

Ce retournement brutal rappelle que dans cette région du monde, les alliances sont rarement éternelles et que les rapports de force évoluent parfois plus vite que les discours officiels. Les combattants qui ont tenu Kobané, libéré Raqa et affronté l’État islamique pendant des années se retrouvent aujourd’hui dans une position particulièrement inconfortable, entre intégration forcée et résistance risquée.

Quelle que soit l’issue, leur rôle historique dans la lutte contre le jihadisme restera incontestable. Mais l’avenir de leurs aspirations politiques et de leur sécurité personnelle demeure plus incertain que jamais.

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