Imaginez un pays déchiré par plus d’une décennie de guerre, où des alliances se font et se défont au gré des rapports de force. En ce début d’année 2026, la Syrie connaît un tournant décisif : les forces kurdes, longtemps maîtresses d’une large partie du nord et de l’est, se retirent de secteurs stratégiques. L’armée gouvernementale avance, prend position, et un accord de cessez-le-feu semble sceller cette nouvelle réalité. Mais derrière les déclarations officielles, les tensions persistent et les questions fusent sur l’avenir de cette région complexe.
Un accord rapide après une avancée militaire fulgurante
Le président Ahmad al-Chareh, qui dirige le pays depuis le renversement de Bachar al-Assad fin 2024, a annoncé un accord avec les forces kurdes syriennes. Ce texte, conclu après seulement deux jours d’offensive gouvernementale rapide, prévoit un cessez-le-feu immédiat et une intégration progressive des institutions kurdes au sein de l’État central. L’objectif affiché est clair : rétablir l’autorité sur l’ensemble du territoire syrien.
Les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), coalition dominée par les Kurdes mais incluant de nombreux Arabes, ont accepté de se retirer de provinces à majorité arabe. En échange, l’État syrien promet d’intégrer leurs combattants et leurs structures administratives. Une rencontre clé est prévue à Damas pour finaliser ces détails.
Déploiement immédiat dans les zones évacuées
Dès le lendemain de l’annonce, l’armée syrienne entre en action. Des convois militaires traversent les provinces concernées, prenant position dans des villes et des sites stratégiques. À Deir Ezzor, des dizaines de véhicules se dirigent vers l’est de l’Euphrate, fleuve qui symbolisait jusqu’alors la ligne de démarcation entre zones kurdes et gouvernementales.
Les habitants locaux expriment une joie palpable. Un chauffeur de 50 ans raconte attendre avec impatience le retour de son fils, membre des forces de sécurité. Pour beaucoup, ce retour de l’État central représente une libération après des années de contrôle par les FDS. Certaines tribus arabes, autrefois alliées aux Kurdes, ont même pris les devants en sécurisant des secteurs avant l’arrivée officielle des troupes.
Mais le tableau n’est pas uniforme. Malgré le cessez-le-feu, des incidents éclatent. Trois soldats syriens perdent la vie dans des affrontements, et les deux parties s’accusent mutuellement de violations. Près d’une prison abritant des membres du groupe État islamique, dans la province de Raqqa, des combats sporadiques sont signalés.
Raqqa : symbole d’un passé douloureux et d’un présent incertain
Raqqa, ancienne « capitale » autoproclamée de l’État islamique, a été libérée en 2017 par les FDS après des mois de combats acharnés. La ville porte encore les stigmates de cette période sombre. Les habitants ont subi des exactions terribles sous le joug djihadiste avant de passer sous administration kurde.
Aujourd’hui, les forces de sécurité gouvernementales patrouillent la place principale. Un convoi militaire traverse les rues tandis que des tirs isolés résonnent. Dans un geste symbolique fort, des résidents ont déboulonné une grande statue érigée par les Kurdes, représentant les femmes libres – un emblème de l’administration autonome.
Ce geste illustre les divisions profondes. Pour certains, il marque la fin d’une occupation étrangère ; pour d’autres, il efface des avancées sociales notables dans une région conservatrice.
Contrôle des ressources : le champ pétrolifère d’al-Omar repris
Parmi les gains majeurs pour Damas figure la reprise du champ pétrolifère d’al-Omar, le plus important du pays. Situé dans Deir Ezzor, ce site représente un enjeu économique crucial. La production syrienne de brut a dramatiquement chuté pendant la guerre civile, et sa relance dépend en grande partie de la sécurisation de ces infrastructures.
Des équipes techniques sont dépêchées sur place pour évaluer l’état des installations. Le ministère du Pétrole supervise ces opérations, signe que l’État central reprend fermement la main sur les ressources énergétiques du nord-est.
Ce contrôle renforce la position du gouvernement, qui peut désormais envisager une reconstruction économique plus cohérente. Mais il pose aussi la question de la répartition des revenus dans un pays multiethnique et multiconfessionnel.
La question des détenus de l’État islamique
Les FDS ont joué un rôle central dans la défaite militaire de l’État islamique en 2019. Elles gèrent encore des camps et des prisons abritant des dizaines de milliers de personnes : combattants, familles, dont de nombreux étrangers. La charge de ces détenus est devenue un fardeau lourd.
L’accord stipule que l’État syrien devient responsable de ces individus. Les structures kurdes chargées de leur garde seront intégrées aux institutions nationales. Ce transfert soulève des inquiétudes sécuritaires majeures : comment éviter une évasion massive ou une radicalisation accrue ?
Les observateurs internationaux suivent de près cette transition, car la stabilité de la Syrie dépend en partie de la gestion efficace de ce dossier explosif.
Amertume et déception chez les Kurdes
Dans les zones à majorité kurde, comme Qamichli, l’accord provoque un sentiment profond de trahison. Un employé de 34 ans de l’administration autonome exprime sa déception : « Nous avons un grand sentiment de déception ». Un bijoutier de 43 ans va plus loin : « Ce n’est pas la première fois que l’Amérique laisse tomber ses alliés ».
Les États-Unis ont soutenu les FDS pendant des années dans la lutte antiterroriste. Leur retrait progressif et leur silence relatif face à l’avancée gouvernementale alimentent ce ressentiment. Pour beaucoup de Kurdes, cet accord sonne comme la fin d’un rêve d’autonomie durable.
Doutes sur la légitimité du pouvoir central
Un analyste spécialisé dans les questions kurdes, basé à Washington, pointe les risques. La confrontation avec les Kurdes, après des pressions sur d’autres minorités comme les Alaouites et les Druzes, renforce les interrogations sur la capacité du gouvernement intérimaire à représenter la diversité syrienne.
Malgré les engagements à protéger les minorités, des massacres d’Alaouites en mars et des combats avec les Druzes en juillet ont semé le doute. L’intégration promise des Kurdes sera-t-elle réelle ou symbolique ? La réponse dépendra des prochains mois.
Ce développement marque une étape vers une Syrie plus unifiée, mais fragile. Les espoirs d’autonomie kurde s’estompent, tandis que Damas consolide son autorité. Reste à voir si ce cessez-le-feu tiendra et si les promesses d’inclusion se concrétiseront, ou si de nouvelles tensions émergeront dans ce pays encore en reconstruction.
La Syrie observe, le monde regarde. L’avenir de millions de personnes dépend de la mise en œuvre effective de cet accord historique, conclu dans l’urgence mais porteur d’enjeux immenses pour la stabilité régionale.
« Notre joie est indescriptible avec la libération » – Témoignage d’un habitant de Deir Ezzor.
Ce sentiment contraste avec l’amertume kurde, illustrant la complexité du terrain syrien. Chaque avancée territoriale soulève autant d’espoirs que de craintes. La route vers une paix durable reste longue et semée d’embûches.
Pour l’heure, les forces gouvernementales consolident leurs positions. Les Kurdes se replient vers leurs bastions traditionnels. L’accord, s’il est respecté, pourrait ouvrir une nouvelle page. Sinon, le risque de reprise des hostilités plane toujours.
La Syrie, après tant d’années de conflit, aspire à la stabilité. Cet épisode avec les forces kurdes en est un test majeur. Suivra-t-il la voie de l’unité ou replongera-t-il dans la division ? Seul le temps le dira, mais les événements actuels marquent incontestablement un tournant décisif.
À travers ces mouvements de troupes, ces retraits stratégiques et ces déclarations officielles, c’est toute la géopolitique du nord-est syrien qui se redessine. Les acteurs locaux, régionaux et internationaux observent avec attention, conscients que l’équilibre fragile pourrait basculer à tout moment.
En attendant les détails finaux de la rencontre à Damas, la Syrie entre dans une phase critique de son histoire récente. L’intégration promise, la gestion des ressources, la sécurité des minorités : autant de défis qui détermineront si ce cessez-le-feu marque vraiment la fin d’une ère ou le début d’une nouvelle crise.









