Imaginez un pays où la droite modérée, celle qui gouverne depuis des décennies, se retrouve soudain bousculée, dépassée, presque humiliée par un mouvement que beaucoup considéraient encore récemment comme marginal. C’est exactement ce qui vient de se produire au Portugal, où l’élection présidentielle a réservé une surprise de taille ce dimanche. Le paysage politique lusitanien est en train de vivre une véritable secousse.
Une qualification qui change la donne
Dimanche, les Portugais se sont rendus aux urnes pour le premier tour de l’élection présidentielle. Contre toute attente affichée par de nombreux sondages, ce n’est pas le représentant de l’extrême droite qui est arrivé en tête. Pourtant, son score impressionne et surtout, il porte un message politique fort.
Avec 23,5 % des voix, le dirigeant du parti Chega se place en deuxième position, loin devant les autres candidats de la droite. Cette performance lui permet d’accéder au second tour et surtout de revendiquer haut et fort le leadership incontesté de toute la famille politique de droite au Portugal.
Le verdict des urnes en chiffres
Pour bien saisir l’ampleur du phénomène, regardons les résultats de plus près :
Candidat socialiste (centre-gauche) : 31,1 %
André Ventura (Chega – extrême droite) : 23,5 %
Candidat libéral : 16 %
Candidat soutenu par le gouvernement actuel : 11,3 % (5ᵉ place)
Ces chiffres parlent d’eux-mêmes. Le candidat du parti au pouvoir, pourtant issu de la majorité gouvernementale, termine à une très lointaine cinquième position. Cette déroute symbolise à elle seule la crise profonde que traverse actuellement la droite traditionnelle portugaise.
Chega : l’ascension fulgurante d’un mouvement radical
Le parti Chega, littéralement « Assez » en français, est devenu en quelques années seulement l’une des forces politiques les plus dynamiques du pays. Son leader charismatique, André Ventura, ancien commentateur sportif reconverti en homme politique, a su capter le mécontentement d’une partie importante de la population.
En quelques années, Chega est passé d’un groupuscule confidentiel à la troisième force politique du pays lors des dernières élections législatives, et aujourd’hui à un acteur incontournable de la présidentielle. Cette trajectoire impressionnante pose désormais de sérieuses questions sur l’avenir de la droite modérée au Portugal.
« C’est un pas de plus pour la croissance électorale et politique de la droite radicale dans le contexte de la droite au Portugal »
Un politologue portugais
Cette analyse résume parfaitement la situation. Ce qui était considéré comme un épiphénomène politique il y a encore quelques années est en train de devenir une force structurante du débat public portugais.
Le piège politique pour le gouvernement minoritaire
La situation actuelle est particulièrement inconfortable pour le chef du gouvernement. À la tête d’un exécutif minoritaire, il doit déjà négocier en permanence pour faire passer ses textes. L’émergence d’André Ventura comme leader naturel de la droite complique encore davantage la donne.
Le Premier ministre se retrouve dans une position extrêmement délicate : d’un côté, il ne peut pas ignorer complètement un mouvement qui représente désormais près d’un quart de l’électorat ; de l’autre, toute proximité trop marquée avec Chega risque de lui aliéner l’électorat centriste et modéré dont il a besoin pour gouverner.
Dimanche soir, il a refusé de donner la moindre consigne de vote pour le second tour, ni en faveur du candidat socialiste modéré, ni en faveur d’André Ventura. Ce choix tactique peut sembler habile à court terme, mais il porte en lui un danger important.
« Cela peut lui servir à court terme, pour ne pas repousser les électeurs d’André Ventura, mais l’absence de démarcation peut finir par le pénaliser électoralement »
Une professeure de sciences politiques
Un second tour sous le signe de la polarisation
Dans trois semaines, les Portugais retourneront aux urnes pour départager le candidat socialiste arrivé largement en tête au premier tour et André Ventura. Tous les observateurs s’accordent à dire que le favori logique est le représentant du centre-gauche.
Cependant, personne n’ose exclure totalement une surprise. L’imprévisibilité fait désormais partie intégrante du paysage politique portugais. Le candidat socialiste devrait miser sur la modération, la stabilité et le rassemblement, tandis qu’André Ventura devrait au contraire chercher à accentuer la polarisation et à présenter le scrutin comme un choix entre « le système » et « le changement ».
Le dirigeant de Chega devrait également tenter de mettre en difficulté les autres responsables de droite en les accusant de favoriser indirectement la victoire de la gauche s’ils refusent de le soutenir. Cette stratégie du « chantage » politique pourrait s’avérer payante auprès d’un électorat frustré par les compromis permanents de la classe politique traditionnelle.
Une victoire symbolique même en cas de défaite
Même s’il devait s’incliner au second tour, André Ventura aura déjà remporté une victoire symbolique majeure. En devançant très largement les autres candidats de droite, il s’est imposé comme le leader naturel de cette famille politique.
Cette performance confirme également la dynamique enclenchée lors des dernières élections législatives. À l’époque déjà, Chega avait réalisé un score historique et était devenu la troisième force politique du pays. La présidentielle constitue donc un nouveau tremplin pour le mouvement.
L’objectif affiché par André Ventura est clair : il veut devenir un jour Premier ministre. Chaque élection devient une étape supplémentaire dans cette longue marche vers le pouvoir.
Les racines du succès de Chega
Comment expliquer une telle progression en si peu de temps ? Plusieurs facteurs se combinent pour expliquer ce phénomène :
- Le sentiment d’abandon dans certaines régions du pays, notamment dans l’intérieur
- La frustration face à la corruption et au clientélisme politique
- Les difficultés économiques persistantes malgré la croissance récente
- Les préoccupations sécuritaires et migratoires
- Le discours très direct, parfois brutal, qui tranche avec le langage policé des partis traditionnels
- La personnalité clivante mais charismatique d’André Ventura
Ces éléments combinés créent un cocktail puissant qui permet à Chega de capter une colère diffuse dans la société portugaise. Le mouvement surfe également sur une vague populiste qui touche de nombreux pays européens.
Un défi pour toute la classe politique
Au-delà de la droite, c’est l’ensemble de la classe politique portugaise qui est interpellée par cette montée en puissance. Comment répondre à une colère qui s’exprime de plus en plus fortement ? Comment ramener vers les partis modérés des électeurs qui se sentent délaissés ?
Le parti socialiste, même s’il est actuellement en position favorable pour la présidentielle, ne peut ignorer durablement cette dynamique. La montée de Chega constitue également un avertissement pour la gauche : si les problèmes sociaux et économiques ne sont pas traités efficacement, le vote protestataire risque de continuer à progresser.
Vers un nouveau clivage politique ?
Comme le soulignait récemment un grand quotidien portugais, le second tour de cette élection présidentielle s’annonce comme un affrontement entre modération et radicalisme. Ce duel incarne peut-être l’émergence d’un nouveau clivage politique au Portugal, qui viendrait progressivement remplacer ou du moins compléter le traditionnel opposition gauche-droite.
Ce qui se joue actuellement dépasse largement le cadre de cette seule élection présidentielle. C’est l’avenir même du système politique portugais qui est en question. La capacité des partis traditionnels à se réinventer, à répondre aux attentes d’une partie croissante de la population qui ne se reconnaît plus dans leurs propositions, constituera l’un des grands défis des prochaines années.
Dans trois semaines, les Portugais feront un choix. Mais quel que soit le résultat du 8 février, une chose est déjà certaine : André Ventura et Chega font désormais partie intégrante du paysage politique portugais. Et ils sont là pour rester.
Le Portugal est en train d’entrer dans une nouvelle ère politique. Une ère plus polarisée, plus incertaine, mais aussi peut-être plus démocratique dans la mesure où des courants de pensée longtemps marginalisés trouvent aujourd’hui une expression électorale significative.
Reste à savoir si cette nouvelle donne permettra de répondre aux défis majeurs auxquels le pays est confronté ou si, au contraire, elle accentuera les divisions et les blocages. L’avenir nous le dira.
En attendant, tous les regards sont tournés vers le second tour qui s’annonce déjà comme l’un des plus passionnants et des plus incertains de l’histoire récente de la démocratie portugaise.









