Imaginez un instant : le Bitcoin vacille, les écrans rouges clignotent partout, la peur s’installe… et pourtant, certains des plus gros joueurs du marché choisissent précisément ce moment pour changer radicalement de braquet. Fini les petits gains réguliers mais sans âme des stratégies d’arbitrage ; place aux convictions longues, aux positions que l’on garde même quand ça tangue. Ce basculement que l’on observe en ce début d’année 2026 n’est pas anodin : il raconte une histoire bien plus profonde sur la maturité du marché crypto.
Quand les gros capitaux redéfinissent leur relation au Bitcoin
Depuis plusieurs semaines, une tendance claire se dessine parmi les investisseurs institutionnels : ils délaissent progressivement les fameuses stratégies cash-and-carry pour se concentrer sur des positions longues plus durables, notamment via les ETF spot Bitcoin cotés aux États-Unis. Ce mouvement n’est pas le fruit du hasard, mais bien la conséquence d’un ensemble de facteurs techniques et psychologiques qui rendent l’ancienne martingale beaucoup moins attractive.
Pour bien comprendre ce qui se joue, il faut d’abord se rappeler en quoi consiste cette stratégie d’arbitrage qui a fait le bonheur de nombreux fonds pendant des mois. Le principe est simple en apparence : on achète du Bitcoin au comptant (via un ETF spot par exemple) et simultanément on vend à découvert des contrats futures sur le Bitcoin. La différence de prix entre le marché spot et le marché futures – appelée basis – permet théoriquement de capturer un rendement relativement stable, presque sans risque directionnel.
La fin d’une époque dorée pour le cash-and-carry
Pendant longtemps, cette différence de prix était suffisamment importante pour générer des rendements annualisés très confortables, surtout dans un marché où la demande de contrats futures dépassait largement l’offre. Mais depuis quelques mois, la donne a changé de manière spectaculaire.
Le basis s’est considérablement resserré. Il est désormais tellement étroit qu’après prise en compte des frais de transaction, des coûts de financement et des marges de sécurité, il ne reste plus grand-chose – parfois même rien du tout. Quand le rendement espéré tombe sous les 2-3 % annualisés nets de frais, pour une stratégie présentée comme « sans risque », beaucoup d’institutionnels commencent à regarder ailleurs.
À cela s’ajoute un autre phénomène tout aussi déterminant : la chute historique de la volatilité réalisée et attendue sur le Bitcoin. Les périodes de faible volatilité sont généralement défavorables aux stratégies d’arbitrage basis car elles réduisent les opportunités de désalignement significatif entre le spot et les futures.
« Dans un marché calme, les écarts ont tendance à se refermer très rapidement. Il n’y a plus assez de “sécurité” dans le trade pour justifier le capital immobilisé et les risques opérationnels. »
Ce constat partagé par de nombreux desks de trading explique pourquoi les positions courtes sur les contrats futures Bitcoin ont diminué ces dernières semaines, tandis que les flux nets entrants dans les ETF spot ont repris de la vigueur après un mois de décembre marqué par des sorties nettes.
Les ETF spot deviennent le véhicule de prédilection
Les ETF spot Bitcoin, lancés il y a maintenant deux ans, ont progressivement gagné en légitimité auprès des allocations institutionnelles. Leur principal avantage ? Ils offrent une exposition directe au prix spot du Bitcoin sans les complexités opérationnelles liées à la détention directe de cryptomonnaies (custody, clés privées, assurance, etc.).
Pour un family office, une banque privée ou un fonds de pension, acheter des parts d’ETF est aussi simple que d’acheter des actions Apple ou des obligations d’État. Cette simplicité administrative couplée à une régulation américaine stricte rassure énormément. Et quand le marché devient plus directionnel – ou du moins quand la conviction haussière s’installe –, ces véhicules deviennent naturellement le choix numéro un.
Les données des dernières semaines sont éloquentes : après un mois de décembre difficile marqué par des rachats nets, les flux sont redevenus positifs dès les premiers jours de janvier. Ce retour des capitaux n’est pas le fait de petits porteurs retail, mais bien d’investisseurs institutionnels qui augmentent leur exposition de manière “collante” – c’est-à-dire sans intention de revendre rapidement.
Volatilité en berne : un signal haussier déguisé ?
La faiblesse actuelle de la volatilité implicite sur le Bitcoin constitue l’un des éléments les plus intrigants du moment. Quand les marchés anticipent peu de mouvements violents dans les semaines à venir, l’indice de volatilité implicite 30 jours s’effondre. Nous sommes actuellement à des niveaux très bas, rarement observés depuis le bull run de 2021.
Ce faible niveau de volatilité attendue n’est pas nécessairement un mauvais signe. Au contraire, dans le monde des actifs risqués, une période prolongée de faible volatilité accompagne souvent la construction d’un plancher solide avant une nouvelle phase d’appréciation soutenue. Les investisseurs qui accumulent pendant ces périodes de calme ont tendance à être récompensés lorsque la tendance reprend.
Les institutionnels semblent l’avoir parfaitement compris. Plutôt que de chercher à capter des écarts temporaires sur les futures, ils préfèrent désormais se positionner pour le moyen-long terme, convaincus que le cycle actuel n’est pas terminé.
Open interest en hausse, mais pas pour les raisons habituelles
Autre indicateur intéressant : l’augmentation récente de l’open interest sur les contrats Bitcoin du Chicago Mercantile Exchange (CME). Traditionnellement, une hausse de l’open interest accompagnée d’une baisse du basis signale souvent l’entrée de nouveaux vendeurs à découvert. Mais les données actuelles racontent une histoire différente.
Les positions courtes n’ont pas augmenté de manière significative. Ce sont plutôt les positions longues sur futures qui progressent, signe que des acteurs parient activement sur une hausse du prix plutôt que sur une simple couverture. Ce changement de comportement renforce l’idée d’un repositionnement globalement haussier parmi les gros capitaux.
Les “sticky holders” : la nouvelle armée du Bitcoin
Les analystes parlent désormais de “sticky holders” pour désigner ces nouveaux entrants institutionnels qui n’ont pas l’intention de vendre au premier signe de faiblesse. Contrairement aux traders haute fréquence ou aux fonds d’arbitrage qui tournent leur capital très rapidement, ces investisseurs considèrent le Bitcoin comme une allocation stratégique à part entière.
Plusieurs éléments expliquent cette fidélité accrue :
- Une conviction croissante sur le rôle du Bitcoin comme réserve de valeur alternative dans un monde de dettes publiques explosives
- La reconnaissance progressive du Bitcoin comme classe d’actif à part entière par les régulateurs et les grands noms de la finance traditionnelle
- Une maturité du marché qui réduit progressivement les risques opérationnels et de contrepartie
- Une allocation de portefeuille qui reste encore très marginale chez la plupart des institutions, laissant une énorme marge de progression
Ces quatre piliers combinés créent un environnement favorable à une accumulation patiente, même quand le prix stagne ou corrige temporairement.
Que nous apprend l’histoire des cycles précédents ?
Si l’on regarde les cycles passés, on observe un schéma récurrent : les phases de faible volatilité et de consolidation prolongée précèdent souvent les plus belles envolées. En 2017, après des mois de range entre 800 et 1 200 $, le Bitcoin a entamé son ascension vers 20 000 $. En 2020-2021, après plusieurs mois de consolidation autour des 10-12 000 $, il a atteint 69 000 $.
Bien entendu, le passé ne préjuge pas de l’avenir, surtout dans un actif aussi jeune. Mais la répétition de certains schémas techniques et comportementaux incite à la prudence quand on veut parier contre le Bitcoin pendant ces phases de calme apparent.
Les risques qui restent dans le radar
Malgré ce repositionnement plutôt haussier des institutionnels, plusieurs nuages subsistent à l’horizon :
- Une potentielle résurgence de la régulation américaine sous une nouvelle administration
- La possibilité d’un resserrement monétaire surprise si l’inflation repart
- Des ventes massives de gouvernements qui ont saisi des Bitcoins (cas des États-Unis ou de la Bulgarie par le passé)
- Une corrélation toujours élevée avec les actifs risqués traditionnels en cas de krach généralisé sur les marchés
Ces risques ne doivent pas être sous-estimés. Cependant, la majorité des institutionnels qui entrent maintenant semblent avoir intégré ces paramètres dans leur thèse d’investissement et considèrent que le ratio risque/rendement reste attractif sur un horizon de plusieurs années.
Vers une nouvelle maturité du marché crypto ?
Ce pivot stratégique des gros capitaux pourrait bien marquer une étape importante dans la maturation du marché des cryptomonnaies. Le passage d’une logique purement spéculative et arbitragiste à une logique d’allocation stratégique et de conviction longue est exactement ce que de nombreux observateurs appelaient de leurs vœux depuis des années.
Quand les acteurs les plus sérieux et les mieux capitalisés commencent à considérer le Bitcoin non plus comme un casino, mais comme une brique potentielle d’un portefeuille diversifié, cela change profondément la dynamique. La liquidité s’améliore, la volatilité a tendance à diminuer sur le long terme, et les corrections deviennent plus digestes pour l’écosystème.
Bien sûr, le chemin reste long. Le Bitcoin reste un actif extrêmement jeune comparé à l’or ou aux grandes classes d’actifs traditionnelles. Mais les signes de maturité se multiplient, et le repositionnement actuel des institutionnels en fait partie intégrante.
Conclusion : patience et conviction comme nouvelles vertus cardinales
Dans un marché où tout le monde cherche le prochain trade parfait, le plus grand coup pourrait bien être de simplement ne rien faire pendant que les autres s’agitent. Les institutionnels semblent l’avoir compris : ils rangent leurs stratégies complexes d’arbitrage au placard et se contentent d’accumuler patiemment via les ETF spot.
Ce changement de posture pourrait bien préfigurer la prochaine grande vague haussière. Pas demain, peut-être pas dans trois mois… mais probablement quand la majorité aura déclaré que « le Bitcoin est mort pour de bon ». C’est souvent à ce moment précis que les vrais cycles reprennent.
Et vous, quel camp choisissez-vous : celui des traders qui cherchent à surfer sur chaque vague, ou celui des accumulateurs patients qui construisent leur position brique après brique ? L’histoire récente semble donner raison aux seconds.
« Les marchés les plus puissants naissent souvent dans le calme le plus total, quand plus personne ne regarde. »
Le Bitcoin pourrait bien être en train d’écrire un nouveau chapitre de cette histoire silencieuse mais déterminante.









