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Japon : Retard Majeur au Redémarrage de la Plus Grande Centrale Nucléaire

Au Japon, la plus grande centrale nucléaire du monde devait redémarrer mardi… mais un dysfonctionnement de dernière minute change la donne. Tepco annonce un délai supplémentaire. Que cache vraiment ce contretemps ?

Imaginez la plus grande centrale nucléaire de la planète, immobile depuis plus de quatorze ans, sur le point de reprendre vie… et puis, à quelques heures du grand retour, tout s’arrête à nouveau. C’est exactement la situation que vit actuellement le Japon avec la centrale de Kashiwazaki-Kariwa. Un contretemps technique de dernière minute vient de repousser un redémarrage très attendu.

Ce lundi, l’exploitant a officiellement confirmé ce que plusieurs médias laissaient déjà entendre : il faudra encore patienter un ou deux jours supplémentaires pour procéder aux dernières vérifications. Derrière cette annonce sobre se cache pourtant un dossier extrêmement sensible, mêlant impératifs énergétiques nationaux, mémoire douloureuse de Fukushima et inquiétudes toujours vives de la population.

Un géant de l’atome qui peine à se réveiller

Avec une superficie de 400 hectares, Kashiwazaki-Kariwa n’est pas une centrale comme les autres. Située sur la côte de la mer du Japon, face à la péninsule coréenne, elle détient le record mondial de capacité installée pour une installation nucléaire. Avant l’arrêt forcé de 2011, elle symbolisait la puissance énergétique japonaise. Aujourd’hui, elle incarne plutôt les paradoxes du pays du Soleil-Levant dans sa relation à l’atome.

Un arrêt brutal après la catastrophe de 2011

Mars 2011. Le violent séisme suivi du tsunami dévastateur frappe la région de Tohoku. La centrale de Fukushima Daiichi, située à environ 220 km au nord-est de Tokyo, entre dans une crise sans précédent. Trois réacteurs fondent, une large quantité de matières radioactives est libérée dans l’atmosphère et dans l’océan. Le traumatisme est national.

Dans les semaines qui suivent, le gouvernement japonais décide de fermer l’ensemble des réacteurs du pays, par précaution. Kashiwazaki-Kariwa, exploitée par la même compagnie que Fukushima Daiichi, n’échappe pas à la règle. La population, déjà très mobilisée contre le nucléaire, obtient gain de cause : l’atome est mis en sommeil.

Des normes de sûreté drastiquement renforcées

Après l’accident, le Japon ne pouvait plus se permettre de reprendre l’exploitation sans garanties maximales. Une nouvelle autorité de régulation indépendante voit le jour. Des normes de sécurité parmi les plus strictes au monde sont adoptées : résistance accrue aux séismes, protection contre les tsunamis, renforcement des systèmes de refroidissement, etc.

Depuis 2015, certains réacteurs ont progressivement repris du service après avoir passé avec succès ces nouvelles exigences. À ce jour, quatorze réacteurs sont de nouveau en activité dans l’archipel. Kashiwazaki-Kariwa attendait son tour depuis plusieurs années.

Le long chemin vers le feu vert local et national

Dans la préfecture de Niigata, où se trouve la centrale, le sujet reste extrêmement sensible. Il a fallu de longues discussions, des auditions publiques, des rapports d’experts et beaucoup de patience pour que l’assemblée départementale donne finalement son accord en décembre dernier.

Une fois l’aval local obtenu, l’autorité nationale de régulation nucléaire a délivré à son tour le dernier feu vert indispensable. Sur le papier, tout était donc prêt pour un redémarrage historique : le premier pour cette compagnie depuis Fukushima.

« Nous devons vérifier à nouveau certains équipements suite à la détection d’un problème samedi lié à une alarme. »

Porte-parole de l’exploitant

Cette phrase, prononcée lundi, résume à elle seule la prudence extrême qui entoure désormais tout projet nucléaire au Japon. Même quand tout semble validé, le moindre signal d’alerte déclenche une procédure d’arrêt et de vérification complète.

Pourquoi le Japon a-t-il tant besoin de relancer le nucléaire ?

Le Japon importe près de 90 % de son énergie. Avant 2011, le nucléaire couvrait environ 30 % de la production électrique. Après Fukushima, cette part est tombée proche de zéro pendant plusieurs années. Le pays s’est alors massivement tourné vers le gaz naturel liquéfié, le charbon et le pétrole.

Résultat : les émissions de CO₂ ont augmenté, la facture énergétique a explosé et la dépendance aux importations s’est aggravée. Dans le même temps, les objectifs climatiques deviennent de plus en plus ambitieux : neutralité carbone à l’horizon 2050.

À cela s’ajoute une demande électrique croissante liée au développement de l’intelligence artificielle, des centres de données, de la numérisation massive de l’économie et de la réindustrialisation souhaitée par le gouvernement.

  • Stabilité du réseau électrique
  • Réduction de la dépendance aux hydrocarbures importés
  • Atteinte des objectifs climatiques internationaux
  • Maîtrise des coûts de l’électricité pour les ménages et les entreprises

Tels sont les quatre grands arguments défendus aujourd’hui par les partisans d’un retour progressif au nucléaire civil.

Le soutien affiché du pouvoir politique

La cheffe du gouvernement japonais a réaffirmé récemment son soutien sans ambiguïté à l’utilisation de l’énergie nucléaire civile. Cette position tranche avec les années qui ont suivi Fukushima, où le discours officiel oscillait entre prudence extrême et volonté de sortie complète du nucléaire.

Aujourd’hui, le message est clair : le nucléaire fait partie intégrante du mix énergétique futur, aux côtés des renouvelables et de l’hydrogène.

Une population toujours profondément divisée

Malgré les efforts de communication, les garanties techniques et les soutiens politiques, une partie importante de la société japonaise reste farouchement opposée au retour du nucléaire. Lundi encore, environ cinquante personnes se sont rassemblées devant le siège de l’exploitant à Tokyo pour protester contre le redémarrage de Kashiwazaki-Kariwa.

« Une enquête complète est nécessaire, et si une faille majeure est confirmée, le réacteur devrait être définitivement arrêté. »

Responsable d’un collectif citoyen de surveillance nucléaire

Ce cri du cœur résume bien l’état d’esprit d’une partie de la population : la confiance n’est pas revenue. Pour beaucoup, le moindre incident, même mineur, est immédiatement interprété comme la preuve que les leçons de Fukushima n’ont pas été totalement tirées.

Un contretemps technique aux conséquences symboliques fortes

Le problème technique détecté samedi concernait une alarme sur l’un des réacteurs. Celui-ci a été résolu dès le lendemain, mais l’exploitant a préféré lancer une procédure complète de vérification avant toute remise en service.

Ce choix illustre parfaitement la nouvelle culture de sécurité qui prévaut désormais dans le pays : zéro tolérance pour le moindre doute, même quand il s’agit d’un système de surveillance et non d’un élément critique de sûreté.

Mais pour les opposants, cette prudence affichée est à double tranchant : elle prouve que le système n’est toujours pas infaillible.

Quelles perspectives pour l’avenir du nucléaire japonais ?

Si le redémarrage finit par avoir lieu dans les prochains jours, il marquera une étape symbolique importante. Ce serait la première reprise d’activité pour cette compagnie depuis la catastrophe de 2011, et le retour en service de la plus puissante centrale du monde.

Mais au-delà de ce symbole, c’est toute la stratégie énergétique du Japon qui se joue. Le pays peut-il réellement atteindre la neutralité carbone en 2050 sans un parc nucléaire significatif ? La réponse des experts penche plutôt vers le oui, à condition que de nombreux réacteurs soient progressivement remis en service dans les années à venir.

Dans le même temps, les énergies renouvelables (solaire, éolien offshore, géothermie) continuent de progresser, même si leur développement reste contraint par la géographie très montagneuse et très sismique de l’archipel.

Un équilibre encore fragile

Le chemin vers un nouveau consensus national sur le nucléaire reste donc semé d’embûches. Chaque incident, même mineur, chaque retard, chaque manifestation ravive le débat. Et pourtant, les impératifs climatiques, économiques et géopolitiques continuent de pousser dans la direction opposée.

Le cas de Kashiwazaki-Kariwa n’est donc pas seulement une question technique. Il cristallise les tensions, les espoirs et les peurs d’une nation qui cherche toujours, quinze ans après la catastrophe, à définir sa relation avec l’énergie qui a failli la détruire.

Le Japon parviendra-t-il à réconcilier sécurité maximale, souveraineté énergétique et impératifs climatiques ? La réponse se construira réacteur par réacteur, contrôle par contrôle, débat par débat. Et pour l’instant, le géant de la mer du Japon reste… en attente.

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