Imaginez une ville qui a failli disparaître sous les bombes et les balles, une capitale où les rues résonnaient autrefois du brouhaha des négociations au kilo de tomates et des rires d’enfants courant entre les étals. Aujourd’hui, dans ce même décor marqué par les cicatrices, des voix s’élèvent à nouveau pour vanter la fraîcheur des mangues et le prix des oignons. Khartoum, après deux années d’un conflit impitoyable, tente de se relever. Le marché central, poumon économique et symbole de la vie quotidienne, montre timidement des signes de renaissance.
Un retour à la vie au cœur des ruines
Le printemps 2025 a marqué un tournant décisif. Après des mois de combats urbains intenses, l’armée a repris le contrôle total de la capitale. Ce changement de pouvoir a déclenché un mouvement inverse : celui du retour. Plus d’un million de personnes ont regagné leurs quartiers, leurs maisons éventrées, leurs commerces pillés. Parmi elles, des marchands qui, pendant des mois, avaient fui vers des zones plus sûres ou s’étaient réfugiés dans des camps de déplacés.
Aujourd’hui, les ruelles étroites du marché central bourdonnent à nouveau. Les bâches colorées se déploient sur le sol poussiéreux, les caisses de fruits s’empilent en tours précaires, les légumes frais attirent les regards. Pourtant, personne ne crie victoire. Chacun répète la même phrase, presque comme un mantra : « Ce n’est pas comme avant. »
Les premiers jours après la reprise de la ville
Quand les Forces de soutien rapide ont perdu leur emprise sur Khartoum, un silence étrange a d’abord régné. Les tirs s’étaient tus, mais la peur restait. Puis, très progressivement, des silhouettes familières sont réapparues. Des hommes âgés, des femmes voilées portant des paniers, des jeunes poussant des charrettes. Ils revenaient chez eux, mais surtout, ils revenaient travailler.
Pour beaucoup, rester signifiait survivre. Un vendeur expérimenté, présent sur ce marché depuis un demi-siècle, raconte comment il a continué à vendre discrètement même quand les balles sifflaient au-dessus des toits. Il cachait ses marchandises, ouvrait seulement quand il sentait le danger diminuer. Cette ténacité, partagée par d’autres commerçants, a permis au marché de ne jamais totalement s’éteindre, même au plus fort des affrontements.
La peur encore palpable dans les allées
Malgré le retour de l’ordre apparent, la mémoire des violences reste vive. Les miliciens ont laissé des traces indélébiles : boutiques incendiées, étals dévastés, marchandises volées. Les habitants parlent encore à voix basse des nuits où ils craignaient pour leur vie, des pillages systématiques, des menaces permanentes.
Certains avouent avoir peur des hommes en armes qui circulent encore dans la ville. D’autres redoutent un retour soudain des combats. Cette anxiété diffuse rend chaque transaction plus prudente, chaque sourire plus mesuré. Pourtant, le marché bat son plein, preuve que la nécessité l’emporte souvent sur la crainte.
Une économie exsangue et une inflation record
Si les étals se remplissent, les portefeuilles, eux, restent désespérément vides. L’inflation a atteint des sommets vertigineux : 151 % sur l’année 2024, après un pic historique à 358 % en 2021. La livre soudanaise s’est effondrée face au dollar. Avant la guerre, un billet vert s’échangeait contre environ 570 livres ; début 2026, il en faut plus de 3 500 sur le marché parallèle.
Cette dévaluation frappe de plein fouet les ménages. Un enseignant, qui gagnait autrefois un salaire confortable, touche aujourd’hui l’équivalent de 71 dollars par mois. Cette somme ne couvre même plus le loyer. Pour nourrir sa famille, payer l’école et les soins médicaux, il travaille sur le marché les jours de congé, charge des camions, aide aux étals, fait n’importe quoi pour arrondir les fins de mois.
« Il est indispensable d’exercer un autre travail afin de pouvoir couvrir le strict minimum des besoins vitaux. »
Un enseignant anonyme
Ce témoignage n’est pas isolé. Partout dans la ville, les habitants cumulent les activités. Vendeurs le jour, chauffeurs la nuit, réparateurs le week-end. La survie impose cette polyvalence forcée.
Les produits de base de retour, mais à quel prix ?
Les fruits et légumes ont repris leur place sur les étals. Mangues juteuses, tomates bien rouges, oignons, pommes de terre, bananes… L’offre semble abondante. Khartoum n’est plus menacée par la famine qui sévit encore dans les zones de combats ou les camps de déplacés. Pourtant, cette abondance cache une réalité plus dure : tout coûte beaucoup plus cher.
Les marchands expliquent que les coûts ont explosé à tous les niveaux. Le transport des marchandises depuis les zones agricoles devient ruineux à cause des checkpoints, des routes dégradées et du carburant hors de prix. La main-d’œuvre demande des salaires plus élevés pour compenser l’inflation. Même les fournitures de base – sacs, cordes, balances – ont vu leur prix multiplié.
Les clients, eux, se plaignent constamment. Ils comparent les prix actuels à ceux d’avant-guerre et secouent la tête, dépités. Pourtant, ils achètent. Parce qu’il le faut. Parce qu’il n’y a pas d’autre choix.
L’absence d’électricité, frein majeur à la reprise
Parmi les plaintes les plus fréquentes, l’absence d’électricité arrive en tête. Sans courant, impossible de conserver les produits frais, de faire fonctionner les pompes à eau, d’éclairer les étals le soir. Les générateurs tournent à plein régime, mais le carburant coûte cher et pollue.
Un marchand, installé à l’ombre d’un auvent déchiré, résume la situation : le gouvernement promet le retour progressif de l’électricité, mais chaque jour sans lumière représente une perte sèche pour les commerçants. Il reste néanmoins optimiste, convaincu que lorsque le courant reviendra, la capitale retrouvera une partie de son dynamisme d’antan.
« Le gouvernement s’efforce de tout rétablir, et si Dieu le veut, dans un futur proche, l’énergie reviendra et Khartoum redeviendra ce qu’elle était. »
Un marchand du marché central
Le retour de l’administration : un symbole politique fort
Autre signe encourageant : le gouvernement allié à l’armée a décidé de ramener l’administration centrale à Khartoum. Pendant deux ans, Port-Soudan, sur la côte de la mer Rouge, avait servi de capitale de substitution. Ce retour administratif marque la volonté de rétablir une autorité centrale dans la capitale historique.
Les fonctionnaires reviennent petit à petit, les bureaux rouvrent, les services publics tentent de se restructurer. Pour les habitants, cela représente plus qu’une simple formalité administrative : c’est la preuve tangible que la guerre, dans sa phase la plus aiguë, appartient au passé.
Une résilience impressionnante face à l’adversité
Ce qui frappe le plus dans les témoignages recueillis au marché, c’est cette capacité à continuer malgré tout. Des hommes et des femmes qui ont tout perdu – maison, économies, proches parfois – mais qui reviennent chaque matin installer leur étal, sourire aux clients, marchander les prix. Cette ténacité force le respect.
Ils ne minimisent pas la gravité de la situation. Ils savent que la route sera longue. Mais ils refusent de baisser les bras. Dans leurs mots, dans leurs gestes, transparaît une détermination farouche à reconstruire, ne serait-ce qu’un petit morceau de vie normale.
Les défis à venir pour une véritable renaissance
Pour que Khartoum retrouve vraiment son statut de grande métropole africaine, plusieurs obstacles majeurs subsistent. La reconstruction des infrastructures prendra des années. Les routes, les ponts, les bâtiments publics et privés ont énormément souffert. L’approvisionnement en eau potable reste problématique dans de nombreux quartiers.
L’économie nationale est en ruine. Le secteur bancaire fonctionne à peine, les investissements étrangers ont disparu, le chômage frappe massivement. Sans aide internationale massive et sans stabilité politique durable, la reprise risque de rester fragile.
Les divisions internes persistent. Même si les combats ont cessé dans la capitale, d’autres régions du pays restent instables. La question du pouvoir reste entière et pourrait replonger le Soudan dans la violence à tout moment.
Un espoir ténu, mais bien réel
Pourtant, au milieu de ces difficultés, un espoir existe. Il est modeste, prudent, mais il est là. Chaque client qui revient acheter des légumes, chaque marchand qui rouvre son étal, chaque famille qui regagne son quartier participe à cette lente reconstruction.
Le marché central de Khartoum n’est plus le lieu vibrant et coloré d’autrefois. Les allées restent poussiéreuses, les étals précaires, les prix prohibitifs. Mais il vit à nouveau. Et dans un pays qui a frôlé l’effondrement total, cette simple reprise d’activité commerciale constitue déjà une victoire.
Les Soudanais le savent : la paix reste fragile, l’avenir incertain. Mais tant que les étals se remplissent et que les clients marchent dans les ruelles, la vie continue. Et avec elle, l’espoir, si ténu soit-il, de jours meilleurs.
Khartoum respire à nouveau. Lentement, difficilement, mais sûrement.
« Le marché n’est pas ce qu’il était mais c’est bien mieux que quand les FSR avaient le contrôle. »
Un commerçant du marché central
Ce témoignage résume parfaitement l’état d’esprit actuel : la situation reste très loin d’être satisfaisante, mais comparée aux mois les plus sombres, elle représente un progrès indéniable. Et dans le contexte actuel, chaque progrès compte double.
Les mois à venir seront déterminants. Si l’électricité revient, si les routes se rouvrent, si l’inflation se stabilise, alors Khartoum pourrait entamer une véritable reconstruction. Dans le cas contraire, le fragile équilibre actuel risque de se rompre à nouveau.
En attendant, les marchands continuent d’empiler leurs caisses, les clients continuent de négocier, et la vie, obstinément, reprend ses droits au cœur de la capitale blessée.









