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L’UE Sort le Bazooka Anti-Coercition Face aux Menaces de Trump

Donald Trump menace d'imposer des droits de douane massifs à huit pays européens si le Groenland n'est pas vendu aux États-Unis. L'UE envisage d'activer son "bazooka" anti-coercition, un outil redoutable mais jamais employé. Que se passerait-il réellement en cas d'activation ?

Imaginez un instant : un dirigeant mondial profère une menace économique d’une ampleur rarement vue, exigeant la vente pure et simple d’un immense territoire stratégique à des milliers de kilomètres de ses frontières. Immédiatement, les capitales européennes s’agitent, les diplomates s’appellent, et un outil longtemps rangé au placard refait surface dans les discussions les plus sérieuses. Nous parlons ici d’une arme commerciale que l’Union européenne s’est offerte en 2023, un mécanisme si puissant qu’on le surnomme déjà le « bazooka » de Bruxelles.

Cette menace récente, venue directement de Washington, a remis sur le devant de la scène cet instrument anti-coercition que beaucoup considèrent comme la réponse la plus musclée dont dispose l’UE face aux pressions économiques extérieures. Mais qu’est-ce exactement que cet outil ? Pourquoi n’a-t-il jamais été dégainé jusqu’ici ? Et surtout, que se passerait-il si les Vingt-Sept décidaient enfin de l’activer ?

Quand l’Europe décide de ne plus se laisser intimider économiquement

L’Union européenne a longtemps été critiquée pour sa relative passivité face aux pressions commerciales de ses partenaires les plus puissants. Pendant des années, les mesures unilatérales prises par certains pays – hausses soudaines de droits de douane, blocages d’exportations, restrictions d’accès aux marchés – restaient le plus souvent sans réponse proportionnée. Cette époque semble révolue depuis l’adoption, en 2023, d’un règlement qui change potentiellement la donne.

Ce texte législatif crée un instrument anti-coercition économique qui permet à l’UE de riposter de manière coordonnée et proportionnée lorsqu’un pays tiers utilise le commerce ou les investissements comme levier pour influencer des décisions souveraines européennes. En clair, il s’agit d’une réponse légale et multilatérale à ce qu’on appelle la coercition économique.

La définition précise de la coercition économique selon Bruxelles

Le règlement définit la coercition économique comme l’application ou la menace d’application d’une mesure affectant le commerce ou les investissements, dans le but d’interférer dans les choix souverains légitimes de l’Union ou d’un État membre. Cette définition est suffisamment large pour englober de nombreuses pratiques observées ces dernières années sur la scène internationale.

Il ne s’agit pas uniquement de hausses tarifaires classiques. Le texte vise aussi les restrictions non tarifaires, les enquêtes abusives, les blocages administratifs ou encore les campagnes de boycott encouragées par les autorités d’un pays tiers. L’objectif est clair : protéger l’autonomie stratégique de l’Europe dans un monde où le commerce est de plus en plus weaponisé.

Un outil conçu pour la dissuasion avant tout

Comme beaucoup d’armes puissantes, cet instrument est avant tout pensé pour ne jamais avoir à être utilisé. Sa simple existence doit théoriquement dissuader les partenaires commerciaux de recourir à la coercition économique contre un ou plusieurs États membres. C’est le principe même de la dissuasion : la crédibilité de la menace est plus importante que son exécution.

Malheureusement, l’absence d’utilisation concrète depuis trois ans commence à fragiliser cette crédibilité. Plusieurs voix, au Parlement européen comme parmi les analystes spécialisés, estiment que ne jamais activer cet instrument revient à le rendre inoffensif. Un bazooka que l’on garde éternellement dans son étui perd beaucoup de son pouvoir dissuasif.

Les précédents qui auraient pu justifier son activation

Le premier cas emblématique qui a fait parler de cet instrument concerne les relations entre la Lituanie et la Chine. Vilnius avait autorisé l’ouverture d’une représentation diplomatique taïwanaise sur son sol, provoquant la colère de Pékin. Rapidement, les exportations lituaniennes vers la Chine ont été bloquées, les entreprises chinoises ont cessé leurs collaborations, et des pressions indirectes se sont exercées sur les partenaires commerciaux de la Lituanie.

À l’époque, plusieurs responsables européens avaient évoqué la possibilité d’utiliser le nouvel instrument anti-coercition pour répondre à cette situation. Finalement, d’autres voies diplomatiques et commerciales ont été privilégiées, et l’outil est resté dans son fourreau. Ce choix a été critiqué par ceux qui estimaient qu’il s’agissait du cas d’école parfait pour démontrer la détermination européenne.

Plus récemment, au printemps 2025, les annonces de hausses généralisées de droits de douane par l’administration américaine avaient déjà suscité des débats internes sur l’opportunité d’activer cet instrument. Là encore, la prudence l’a emporté et aucune procédure formelle n’a été lancée. Une nouvelle occasion manquée, selon certains observateurs.

La menace sur le Groenland change-t-elle la donne ?

Les déclarations récentes concernant le Groenland ont provoqué une onde de choc bien plus importante que les précédentes tensions commerciales. Exiger la vente « intégrale » d’un territoire autonome danois, sous couvert de menaces tarifaires contre huit pays européens, représente une forme d’ultimatum particulièrement brutale et inhabituelle dans les relations transatlantiques.

Cette sortie a immédiatement suscité des réactions très fermes de plusieurs capitales européennes et de responsables au Parlement européen. L’idée d’activer l’instrument anti-coercition est revenue avec force dans le débat public. Pour la première fois, des voix influentes appellent explicitement à sa mise en œuvre, le qualifiant même d’arme nucléaire économique à disposition de l’Union.

« Les États-Unis font un mauvais calcul qui est non seulement dangereux mais qui pourrait être douloureux. L’instrument anti-coercition est notre arme nucléaire économique. »

Une eurodéputée centriste

Cette citation illustre bien le sentiment qui prévaut dans certains cercles européens : le moment est peut-être venu de montrer que l’UE ne se laissera plus intimider sans réagir proportionnellement.

Comment fonctionne concrètement la procédure d’activation ?

La Commission européenne peut lancer la procédure de sa propre initiative ou sur demande d’un État membre qui s’estime victime de coercition économique. Une fois la procédure ouverte, plusieurs étapes doivent être respectées.

D’abord, le Conseil de l’UE doit approuver l’activation à la majorité qualifiée : au moins 55 % des États membres représentant au minimum 65 % de la population européenne. Cette exigence vise à garantir un large consensus avant d’engager un bras de fer économique d’une telle ampleur.

Une fois cette majorité obtenue, s’ouvre une phase de médiation sans limite de temps prédéfinie. Pendant cette période, la Commission tente de convaincre le pays concerné de mettre fin à ses mesures coercitives. C’est une étape diplomatique obligatoire qui permet de laisser une porte de sortie honorable à la partie adverse.

L’arsenal de ripostes possibles une fois la médiation échouée

Si la médiation ne donne rien, la Commission propose alors des mesures de rétorsion adaptées à la situation. Parmi les possibilités figurent :

  • La limitation ou la suspension des importations en provenance du pays tiers concerné
  • La restriction d’accès aux marchés publics européens pour les entreprises de ce pays
  • Le blocage ou la limitation de certains investissements provenant de ce pays sur le territoire de l’UE
  • La restriction des droits de propriété intellectuelle pour les entités de ce pays
  • Dans des cas extrêmes, des mesures touchant aux services financiers ou aux transports

Ces mesures doivent rester proportionnées à la coercition subie et conformes aux règles de l’Organisation mondiale du commerce, même si l’instrument prévoit explicitement la possibilité de déroger temporairement à certaines obligations multilatérales en cas de coercition avérée.

Les interrogations qui persistent autour de cet outil inédit

Comme tout mécanisme jamais mis à l’épreuve, l’instrument anti-coercition soulève encore de nombreuses questions pratiques. Combien de temps peut durer la phase de médiation ? Quels critères précis déterminent le caractère « proportionné » des mesures de rétorsion ? Comment éviter une escalade incontrôlée des tensions commerciales ?

Personne ne dispose aujourd’hui de réponses définitives, précisément parce que l’outil n’a jamais été activé. C’est à la fois sa force – l’incertitude renforce la dissuasion – et sa faiblesse – l’absence de jurisprudence rend difficile l’évaluation précise de son efficacité réelle.

Un test pour la crédibilité de l’Union européenne

La menace actuelle représente peut-être le test ultime pour cet instrument. Face à un partenaire historique qui adopte un ton particulièrement agressif sur un sujet touchant directement à la souveraineté d’un État membre, l’UE est confrontée à un choix stratégique majeur.

Rester dans la retenue diplomatique classique au risque de paraître faible ? Ou activer pour la première fois cet outil, au risque d’ouvrir une période d’incertitude économique majeure ? Le débat est lancé au sein des institutions européennes et dans les capitales. La réponse qui sera donnée dans les prochaines semaines ou mois pourrait redéfinir durablement la posture commerciale de l’Union sur la scène internationale.

Dans un monde où le commerce est de plus en plus politisé, où les interdépendances économiques sont utilisées comme leviers de puissance, l’Europe ne peut plus se permettre de rester spectatrice. L’instrument anti-coercition représente peut-être la preuve que Bruxelles est enfin prête à défendre activement ses intérêts et ceux de ses membres, même face à ses alliés les plus puissants.

Reste à savoir si les Vingt-Sept auront le courage politique d’aller au bout de cette logique. L’Histoire retiendra peut-être cette période comme le moment où l’Union européenne a cessé d’être une puissance commerciale pour devenir une véritable puissance géopolitique.

Points clés à retenir

Adoption : 2023
Surnom : « Bazooka » ou « arme nucléaire économique »
Objectif principal : Dissuasion avant sanction
Activation : Commission + Conseil à majorité qualifiée
Première utilisation potentielle : En réponse aux menaces américaines sur le Groenland

Quelle que soit la décision finale, une chose est certaine : le simple fait que cet instrument soit aujourd’hui au centre des discussions marque un tournant dans la manière dont l’Europe envisage la défense de ses intérêts économiques. Dans un contexte international de plus en plus conflictuel, cette évolution pourrait s’avérer décisive pour les années à venir.

À suivre donc, avec la plus grande attention, les prochaines étapes de ce dossier qui pourrait bien redessiner les équilibres de puissance économique mondiale.

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