Imaginez-vous soudain coupé du monde extérieur. Plus de messages à vos proches à l’étranger, plus de nouvelles fraîches en temps réel, plus d’accès aux réseaux sociaux que vous utilisez quotidiennement. C’est exactement la réalité qu’ont vécue des millions d’Iraniens pendant plusieurs jours consécutifs au début du mois de janvier.
Une décision radicale et sans précédent : la coupure quasi-totale de l’internet mondial. Aujourd’hui, alors que le pays amorce un retour très prudent vers la normale, les questions se multiplient : pourquoi une telle mesure ? Qui l’a décidée ? Et surtout, que signifie ce rétablissement « progressif » annoncé par les autorités ?
Un black-out inédit qui marque un tournant
Le 8 janvier, les connexions internet internationales ont été brutalement interrompues sur l’ensemble du territoire iranien. Il ne s’agissait pas d’une simple limitation de débit ou d’un blocage sélectif d’applications : c’était un silence numérique presque complet.
Seul l’intranet national, surnommé le « réseau national d’information », continuait de fonctionner. Les Iraniens pouvaient encore commander un taxi en ligne, payer leurs factures ou suivre leurs livraisons. Mais le monde extérieur ? Inaccessible.
Les premiers signes de déconnexion totale
Dans les heures qui ont suivi l’annonce des premières mesures, les utilisateurs ont rapidement constaté que même les appels téléphoniques internationaux étaient devenus impossibles. Les SMS vers l’étranger ont également disparu, puis parfois les communications locales elles-mêmes.
Cette situation extrême, rarement observée à une telle échelle et sur une aussi longue période, a immédiatement suscité de vives réactions au sein de la population et dans la communauté internationale.
Un contexte social déjà très tendu
Pour comprendre une décision aussi radicale, il faut remonter quelques semaines en arrière. Fin décembre, une profonde colère économique s’est emparée de plusieurs villes du pays. La chute libre de la valeur du rial, l’inflation galopante, la hausse du coût de la vie : autant de facteurs qui ont cristallisé un mécontentement déjà ancien.
Très vite, les appels à manifester se sont multipliés sur les réseaux sociaux. C’est précisément cette mobilisation numérique que les autorités ont souhaité étouffer en coupant l’accès au web mondial.
« Les autorités compétentes ont annoncé que l’accès à internet serait également progressivement rétabli »
Agence de presse locale, 18 janvier
Cette phrase, prononcée sobrement, marque le début d’un processus que beaucoup attendaient avec impatience.
Les étapes du retour à la connexion
Le rétablissement n’a pas été instantané. Il suit un calendrier précis, presque chirurgical.
- Samedi : rétablissement complet des SMS
- Mardi précédent : reprise des appels internationaux
- Dimanche matin (à Téhéran notamment) : premiers accès limités à l’internet mondial observés par des journalistes sur place
- Prochaines heures/jours : activation progressive des messageries locales sur le réseau national
Ce déroulement très contrôlé laisse peu de place à l’improvisation. Chaque étape semble avoir été mûrement réfléchie en amont.
Pourquoi ce retour « progressif » et non immédiat ?
Plusieurs hypothèses circulent. La plus probable reste la volonté de conserver un levier de contrôle sur le flux d’information. En rouvrant lentement les vannes, les autorités peuvent observer les réactions, identifier les nouveaux contenus problématiques et ajuster les filtres en temps réel.
Une autre explication souvent évoquée concerne la sécurité des infrastructures. Après plusieurs jours d’arrêt complet, remettre en route un réseau aussi vaste nécessite des vérifications techniques poussées.
Le rôle central des applications locales
Depuis plusieurs jours, la télévision publique multiplie les spots promotionnels pour des messageries développées en Iran. Rubika est particulièrement mise en avant.
Ces outils, qui fonctionnent même en cas de coupure internationale, deviennent soudain des alternatives fortement encouragées par le pouvoir. L’objectif semble clair : pousser la population à migrer vers des plateformes contrôlées localement.
Les réseaux sociaux étrangers toujours dans le viseur
En temps normal, trois applications dominent largement le paysage numérique iranien : Instagram, WhatsApp et Telegram. Leur popularité reste immense malgré les restrictions permanentes qui obligent les utilisateurs à passer par des VPN.
Durant la coupure, leur absence totale a été très fortement ressentie, notamment chez les jeunes générations et chez les professionnels qui dépendent de ces outils pour travailler.
La grande question aujourd’hui est de savoir si ces plateformes étrangères seront réellement rétablies dans leur intégralité ou si de nouvelles restrictions plus sévères seront mises en place.
Un précédent qui pourrait changer la donne
Ce black-out de janvier n’est pas le premier du genre en Iran, mais il est incontestablement le plus long et le plus complet de ces dernières années.
Il pourrait marquer un tournant dans la manière dont les autorités envisagent la gestion des crises sociales à l’ère numérique. La coupure totale comme outil de contrôle politique semble désormais faire partie de l’arsenal disponible.
Les conséquences humaines et économiques
Au-delà des considérations politiques et techniques, ce sont bien les citoyens ordinaires qui ont payé le prix le plus lourd de cette décision.
Des familles séparées par les frontières n’ont plus pu se parler pendant des jours. Des étudiants préparant leurs examens à l’étranger n’ont plus eu accès à leurs cours en ligne. Des entrepreneurs ont vu leurs commandes et leurs paiements internationaux gelés.
- Perte de revenus pour les freelances travaillant pour des clients étrangers
- Difficultés accrues pour les familles ayant des membres à l’expatriation
- Interruption des études à distance et des formations en ligne
- Suspension temporaire de très nombreuses transactions commerciales internationales
Ces impacts, bien que difficiles à chiffrer précisément, sont considérables dans un pays déjà fragilisé par des années de sanctions économiques.
La question des bilans humains
Concernant le mouvement de contestation lui-même, les chiffres divergent fortement selon les sources. Certaines organisations basées à l’étranger avancent des estimations très élevées. Les autorités officielles parlent quant à elles de chiffres bien inférieurs et rejettent catégoriquement les bilans les plus importants.
Ce qui ne fait guère débat, c’est l’ampleur exceptionnelle de la mobilisation populaire, considérée comme l’une des plus importantes depuis plusieurs années.
Vers une nouvelle normalité numérique ?
Au moment où ces lignes sont écrites, le processus de rétablissement se poursuit. Chaque heure qui passe voit de nouvelles connexions se réactiver, de nouveaux utilisateurs retrouver l’accès au reste du monde.
Mais cette normalisation reste fragile. Les autorités ont démontré qu’elles pouvaient, si elles le jugent nécessaire, replonger le pays dans le silence numérique. Cette capacité nouvellement affirmée pèsera sans doute lourd dans les prochains mois.
Pour les Iraniens, la reconnexion progressive est évidemment une bonne nouvelle. Mais elle s’accompagne aussi d’une question lancinante : jusqu’à quand ?
Dans un pays où l’accès à l’information est devenu un enjeu politique majeur, chaque octet qui circule à nouveau est à la fois une victoire et un rappel de la fragilité des libertés numériques.
La suite des événements nous dira si ce rétablissement progressif marque réellement la fin d’une parenthèse sombre ou simplement le début d’une nouvelle ère de contrôle encore plus sophistiqué.
Une chose est sûre : en Iran, internet n’est plus seulement un outil de communication. C’est devenu un champ de bataille.









