Imaginez un samedi matin ordinaire au cœur de Paris. Des touristes se pressent devant les célébrités de cire, prennent des selfies, rient devant les stars du cinéma. Et soudain, une jeune femme surgit, vêtue d’un maillot de l’équipe du Maroc, et transforme une statue royale en véritable panneau d’affichage militant. En quelques minutes seulement, l’image fait le tour des réseaux.
Une action symbolique qui ne passe pas inaperçue
Ce geste, loin d’être spontané, s’inscrit dans une stratégie réfléchie. Choisir le musée Grévin n’est pas anodin : lieu touristique par excellence, fréquenté par un public international, il offre une visibilité maximale à qui veut faire passer un message fort.
Le dimanche suivant cette action, le Maroc disputait la finale de la Coupe d’Afrique des Nations sur son propre sol. Le contraste est saisissant : d’un côté les projecteurs braqués sur le sport et la fierté nationale, de l’autre une militante qui croupit en prison pour avoir exprimé une opinion tranchée sur la religion.
Qui est Ibtissame « Betty » Lachgar ?
Âgée de 50 ans, cette militante féministe marocaine est connue pour son engagement sans compromis. Cofondatrice d’un mouvement pour les droits des femmes et des personnes LGBT au Maroc, elle multiplie depuis des années les prises de position publiques contre ce qu’elle considère comme des injustices structurelles.
C’est une publication sur les réseaux sociaux qui lui vaut aujourd’hui sa condamnation. Sur la photo incriminée : Betty porte un t-shirt où l’on peut lire « Allah is lesbian », suivi d’un commentaire très critique envers l’islam et les religions en général. Des mots qui, au Maroc, sont considérés comme un outrage grave à la religion.
Elle risque la mort, elle va mourir en prison
Extrait des cris de la militante au Grévin
Ces mots, hurlés dans le musée parisien, traduisent l’angoisse réelle du collectif qui la soutient. Car Betty Lachgar n’est pas seulement condamnée à 30 mois de prison ferme et à une lourde amende. Elle est aussi malade.
Un état de santé préoccupant derrière les barreaux
La quinquagénaire est en rémission d’un cancer. Selon les informations diffusées par ses soutiens, elle serait privée des soins médicaux appropriés. Le risque évoqué est particulièrement grave : la possible amputation d’un bras en cas d’aggravation.
Cette situation sanitaire alarmante constitue l’un des principaux arguments avancés par celles et ceux qui demandent sa libération immédiate. Pour beaucoup, la prison dans ces conditions relève d’une peine disproportionnée, voire d’un traitement inhumain.
Le contexte marocain : entre modernité affichée et lignes rouges
Le Maroc des années 2020-2025 présente un visage ambivalent. D’un côté, le pays communique massivement sur sa modernité, son ouverture touristique, ses infrastructures sportives de pointe. De l’autre, plusieurs articles du code pénal continuent de réprimer très sévèrement toute critique de la religion ou atteinte perçue à l’islam.
La condamnation de Betty Lachgar s’inscrit dans cette tension permanente entre une image internationale soignée et une réalité judiciaire beaucoup plus rigide dès qu’il s’agit de religion ou de mœurs.
« Valoriser un pays qui viole ouvertement les droits humains pendant que l’une de ses citoyennes lutte pour sa vie en prison est tout simplement inadmissible. »
Une militante du collectif SCUM
Cette phrase résume parfaitement la logique de l’action menée à Paris. Profiter d’un moment de visibilité internationale maximale pour rappeler qu’une autre réalité existe, loin des stades et des caméras de télévision.
Le choix du maillot national : un symbole fort
En habillant la statue du roi avec le maillot des Lions de l’Atlas, les militantes ne se contentent pas d’un simple message écrit. Elles opèrent une véritable réappropriation symbolique.
Le maillot représente la fierté nationale, l’unité autour de l’équipe, le rêve collectif. En le détournant pour y inscrire le prénom d’une prisonnière politique, elles inscrivent Betty Lachgar au cœur même de cette fierté nationale qu’on cherche à projeter à l’international.
C’est une façon de dire : « Vous pouvez célébrer vos victoires sportives, mais vous ne pouvez pas effacer celles et ceux que vous emprisonnez pour leurs idées. »
Le collectif SCUM : une signature radicale
Derrière cette action se trouve le collectif SCUM, qui se définit lui-même comme radical. Le nom n’est d’ailleurs pas choisi au hasard : il fait référence au célèbre texte féministe révolutionnaire de Valerie Solanas paru en 1967.
Ce groupe s’est déjà illustré par des actions spectaculaires et très médiatisées. En 2022, lors du Festival de Cannes, l’une de ses militantes avait fait irruption torse nu pour dénoncer les violences sexuelles commises en Ukraine.
Chaque intervention suit le même schéma : un lieu symbolique, une image forte, un message clair, une prise de risque assumée. La stratégie paie en termes de visibilité, même si elle expose systématiquement les participantes à des poursuites judiciaires.
Réactions contrastées face à l’action
Du côté du musée Grévin, la direction exprime clairement son mécontentement. Le lieu se veut apolitique et familial. Voir ses statues transformées en supports militants pose un problème d’image et de sécurité.
Du côté des soutiens de Betty Lachgar, l’action est au contraire saluée comme courageuse et nécessaire. Pour eux, quand les canaux traditionnels sont fermés, il faut créer l’événement pour se faire entendre.
- Visibilité internationale immédiate
- Message clair et visuellement impactant
- Réappropriation d’un symbole national fort
- Timing choisi juste avant une finale sportive majeure
- Prise de risque personnelle assumée par la militante
Ces différents éléments expliquent pourquoi cette action relativement courte a généré autant de réactions.
Et maintenant ?
La militante qui a mené l’opération au Grévin s’attend à être convoquée par les services de police. Son identité a été relevée sur place. Une enquête pourrait être ouverte pour dégradation, trouble à l’ordre public ou intrusion illégale selon les qualifications retenues.
Du côté de Betty Lachgar, la situation reste inchangée. Elle purge toujours sa peine dans une prison marocaine, avec les incertitudes sanitaires qui pèsent sur son avenir. Ses avocats continuent de travailler sur les recours possibles, mais les perspectives d’aménagement de peine ou de grâce restent très incertaines.
Liberté d’expression vs respect des religions : le débat de fond
Au-delà du cas particulier de Betty Lachgar, cette affaire ravive un débat qui traverse de nombreuses sociétés : jusqu’où peut aller la liberté d’expression quand elle touche aux convictions religieuses profondes d’une majorité de la population ?
Pour les uns, critiquer une religion, même de manière très virulente, relève de la liberté fondamentale de pensée. Pour les autres, certaines formulations constituent une injure grave à l’égard de millions de croyants et doivent être sanctionnées.
Le Maroc n’est pas le seul pays à maintenir ce type de législation. Plusieurs États, y compris en Europe, conservent encore des dispositions pénalisant le blasphème, même si elles sont rarement appliquées.
Conclusion : un miroir tendu au Maroc
L’action du musée Grévin peut être perçue de multiples façons : provocation gratuite, courage militant, mauvais goût, geste artistique, désespoir d’une cause qui ne trouve pas d’écho…
Ce qui est certain, c’est qu’elle remplit son objectif premier : ramener sous les projecteurs le cas de Betty Lachgar à un moment où le Maroc cherche précisément à valoriser une image positive et festive à l’international.
Que l’on soutienne ou que l’on condamne cette méthode, difficile de nier son efficacité médiatique. En quelques minutes et avec très peu de moyens, une militante solitaire a réussi à détourner l’attention d’un événement sportif majeur pour la ramener sur une question de droits humains.
Reste maintenant à savoir si ce coup de projecteur improvisé permettra réellement de faire avancer la cause de Betty Lachgar… ou s’il ne fera que renforcer la détermination des autorités marocaines à ne pas céder face à la pression internationale.
Le match se joue désormais autant sur les terrains de football que dans les prétoires et les cellules des prisons.









