Imaginez-vous vivre dans l’un des endroits les plus isolés et les plus beaux de la planète, où le silence est seulement brisé par le vent glacial et le craquement de la glace. Soudain, un puissant dirigeant étranger déclare publiquement qu’il veut acquérir votre terre, « d’une manière ou d’une autre ». C’est exactement la situation que vivent aujourd’hui les habitants du Groenland, ce vaste territoire autonome rattaché au Danemark, au cœur de l’Arctique.
Dans les rues de Nuuk, la petite capitale de 20 000 âmes, la vie semble suivre son cours habituel. Pourtant, derrière les façades colorées des maisons et les sourires échangés au marché, une sourde inquiétude grandit. Certains habitants ont déjà commencé à élaborer des plans très concrets pour l’avenir. Fuir ou rester ? La question hante les conversations privées.
Un territoire stratégique au cœur des tensions internationales
Le Groenland n’est pas un simple confetti de glace perdu dans l’océan. Sa position géographique en fait un enjeu majeur à l’ère du réchauffement climatique et de la militarisation croissante de l’Arctique. Les ressources minérales potentielles, les nouvelles routes maritimes qui s’ouvrent avec la fonte des glaces, et la proximité avec le pôle Nord attirent les regards des grandes puissances.
Depuis plusieurs années, des déclarations répétées en provenance des États-Unis ont semé le trouble. L’idée d’un contrôle américain sur l’île, autrefois évoquée presque comme une boutade, a pris une tournure beaucoup plus sérieuse. Les Groenlandais, qui aspirent majoritairement à plus d’autonomie voire à une indépendance totale vis-à-vis du Danemark, se retrouvent soudain au centre d’un jeu géopolitique qui les dépasse largement.
Nuuk, une capitale qui refuse la panique
À première vue, rien ne laisse deviner une quelconque fébrilité dans les rues de Nuuk. Les supermarchés sont correctement approvisionnés, les habitants vaquent à leurs occupations quotidiennes, les enfants jouent dehors malgré le froid mordant. Pourtant, quand on interroge les résidents, une tout autre réalité émerge.
Beaucoup avouent réfléchir régulièrement à ce qu’ils feraient en cas de scénario extrême. Certains ont déjà commencé à agir discrètement : remplir des congélateurs de nourriture, stocker de l’eau et de l’essence, acheter un groupe électrogène. D’autres vont plus loin et préparent véritablement des plans d’évacuation.
Ulrikke et le choix déchirant de la survie
Ulrikke Andersen, professionnelle dans le secteur touristique, incarne parfaitement ce mélange de sérénité apparente et de préparation minutieuse. Installée depuis quarante ans à Nuuk, elle confie marcher dans les rues en imaginant à quoi elles pourraient ressembler dans un futur proche si la situation dégénérait.
Devenue mère d’une belle-fille de douze ans, ses priorités ont radicalement changé. Elle ne se voit plus « mourir pour son pays » comme elle l’aurait envisagé autrefois. Aujourd’hui, la survie de sa famille passe avant tout.
« Avant, j’étais prête à mourir pour mon pays mais quand j’ai eu un enfant, tout a changé. »
Ulrikke a déjà élaboré deux scénarios d’évacuation bien distincts. Le premier concerne une prise de contrôle progressive et administrative par les États-Unis : dans ce cas, elle et sa famille prendraient simplement l’avion pour le Danemark, pays dont ils possèdent la nationalité. Le second scénario est beaucoup plus sombre : une intervention militaire soudaine. Dans cette hypothèse, ils fuiraient en bateau vers une cabane isolée le long d’un fjord.
« Nous pouvons chasser, pêcher, vivre de la nature », explique-t-elle. Le mode de vie traditionnel inuit, basé sur le harpon, le fusil et la connaissance intime du territoire, redeviendrait alors la principale planche de salut.
Un sacrifice familial assumé au nom de la survie collective
L’élément le plus poignant du témoignage d’Ulrikke concerne ses propres parents, âgés de 79 et 71 ans, qui vivent à l’étage au-dessus dans la même maison. Elle a déjà eu avec eux une discussion extrêmement difficile : en cas de fuite précipitée en bateau, ils ne seraient pas du voyage.
« Ce serait trop dur pour eux, et cela affaiblirait le groupe », justifie-t-elle calmement. Elle évoque ensuite une valeur profondément ancrée dans la culture inuite : la survie du groupe prime sur l’individu. Historiquement, quand une personne devenait un poids trop lourd pour la communauté dans des conditions extrêmes, elle pouvait choisir de se sacrifier pour ne pas condamner les autres.
« Dans la culture inuite, survivre est la priorité absolue. Si certains dans le groupe demandent trop de ressources et affaiblissent la communauté, ils se sacrifient. »
Cette phrase, prononcée avec une émotion contenue, résume à elle seule la tragédie intime que vivent certains Groenlandais aujourd’hui : devoir envisager d’abandonner ses proches pour maximiser les chances de survie du reste de la famille.
Entre résignation et résistance : des profils contrastés
Tous les habitants ne préparent pas un départ. Inger Olsvig Brandt, entrepreneuse de 62 ans, affirme clairement son intention de rester quoi qu’il arrive. « Je ne partirai pas, j’essaierai d’aider mon pays tant que j’en aurai la force », déclare-t-elle avec détermination.
Elle souligne un aspect essentiel : la faible densité de population. Avec seulement environ 56 000 habitants pour une superficie trois fois supérieure à celle de la France, chaque personne compte. Partir en masse affaiblirait irrémédiablement la société groenlandaise.
« Ça peut être tentant de partir, mais nous sommes si peu nombreux que nous avons besoin les uns des autres. »
À l’opposé, Nuunu Binzer, une étudiante, avoue réfléchir à des cachettes potentielles et à la liste des médicaments indispensables à stocker. Elle reconnaît cependant ne pas encore avoir franchi le cap de l’action concrète.
Aucune consigne officielle, une population habituée aux extrêmes
Fait notable : les autorités locales n’ont diffusé aucun guide officiel de préparation à une crise majeure. Plusieurs explications possibles à cette absence. D’abord, la population groenlandaise est déjà habituée à vivre dans des conditions très difficiles : coupures d’électricité prolongées, isolement pendant des semaines en hiver, dépendance aux importations maritimes.
Ensuite, diffuser un tel document risquerait de semer une panique inutile alors même que la situation reste, pour l’instant, purement hypothétique. Les supermarchés ne connaissent pas de ruée inhabituelle, signe que la société conserve un certain sang-froid.
Un peuple façonné par des siècles de résilience
Il serait réducteur de voir dans ces préparatifs uniquement de la peur. Ils traduisent aussi une formidable capacité d’adaptation forgée par des siècles d’existence dans l’un des environnements les plus hostiles de la planète. Les Groenlandais connaissent la valeur de chaque ressource, savent chasser, pêcher, construire un abri avec presque rien, se déplacer sur la glace.
Cette résilience ancestrale explique pourquoi beaucoup envisagent de retourner à un mode de vie quasi-autarcique si nécessaire. Une cabane isolée le long d’un fjord, un bateau, des armes, des réserves de café et de papier toilette : les ingrédients d’une survie prolongée dans un monde où les circuits d’approvisionnement modernes pourraient soudain disparaître.
Vers une région sud plus hospitalière ?
Dans un scénario de long terme, Ulrikke et d’autres pensent à rejoindre le sud du Groenland, la seule région où l’agriculture et l’élevage (notamment de moutons) sont possibles à une certaine échelle. Ces vallées plus verdoyantes offrent un contraste saisissant avec le reste de l’île recouvert à plus de 80 % par la calotte glaciaire.
Ce plan B, s’il devait être activé, représenterait un retour à une vie beaucoup plus rurale et traditionnelle, loin des commodités relatives de Nuuk.
Un avenir incertain pour un peuple qui aspire à décider de son destin
Au-delà des préparatifs individuels, c’est bien la question de l’autodétermination qui se trouve au cœur des préoccupations groenlandaises. La grande majorité des habitants souhaite plus d’autonomie vis-à-vis du Danemark, et beaucoup rêvent d’indépendance complète. L’ingérence extérieure, quelle qu’elle soit, est vécue comme une nouvelle forme de tutelle, à l’opposé de leurs aspirations profondes.
Dans ce contexte, les déclarations répétées sur un possible transfert de souveraineté sont perçues comme une menace directe à leur identité et à leur avenir. Le Groenland n’est pas une simple base stratégique ou un stock de minerais : c’est avant tout la patrie d’un peuple millénaire qui refuse de devenir un pion sur l’échiquier géopolitique.
Entre ceux qui préparent déjà leur départ, ceux qui refusent catégoriquement de partir, et ceux qui se préparent à résister sur place, le Groenland révèle aujourd’hui des fractures intimes mais aussi une extraordinaire force de caractère. Face à l’incertitude, ce petit peuple arctique démontre une fois encore qu’il sait regarder la réalité en face, sans illusion, mais sans renoncer non plus à son droit fondamental à décider de son propre destin.
Le dilemme reste entier : partir pour survivre ou rester pour exister ? La réponse, pour beaucoup, n’est pas encore tranchée. Mais les préparatifs, eux, sont déjà bien entamés.
Et vous, que feriez-vous à leur place ?









