Imaginez un pays où, en quelques semaines, des dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue pour exprimer leur colère, leur désespoir, leur soif de changement. Imaginez ensuite que l’on vous dise que parmi eux, certains ont payé le prix ultime… mais personne ne s’accorde sur le nombre exact de ceux qui ne sont jamais rentrés chez eux. C’est la réalité brutale que vit l’Iran depuis plusieurs semaines.
Une vague de contestation d’une ampleur rarement vue a traversé le pays. Rapidement, les images de foules immenses ont laissé place à celles de violences extrêmes. Et aujourd’hui, alors que le calme semble revenir de force, une question obsède : combien de personnes ont réellement perdu la vie ?
Un brouillard numérique autour des victimes
Depuis le 8 janvier, les autorités iraniennes ont imposé une coupure quasi-totale d’internet. Messageries, réseaux sociaux, sites d’information : tout ou presque est devenu inaccessible pour la population. Dans ce silence numérique forcé, établir un bilan fiable des victimes relève du parcours du combattant.
Les organisations qui tentent de compter les morts doivent se fier à des témoignages directs, des appels vidéo cachés, des photos transmises par des messageries cryptées avant le blackout, ou encore à des sources internes très risquées. Chaque information doit être recoupée plusieurs fois. Le résultat ? Des chiffres qui, même lorsqu’ils sont dits « vérifiés », restent forcément partiels.
Les estimations les plus prudentes des ONG spécialisées
Parmi les structures les plus actives et les plus crédibles sur le terrain iranien, deux organisations se détachent particulièrement.
La première, basée en Norvège, a publié un bilan particulièrement détaillé. Elle affirme avoir pu documenter la mort de 3 428 manifestants tués directement par les forces de sécurité. Ce chiffre repose sur des cas confirmés soit par l’organisation elle-même, soit par au moins deux sources indépendantes. Elle précise également avoir reçu des informations internes provenant du ministère de la Santé pour la période critique du 8 au 12 janvier.
Mais même cette ONG, pourtant très prudente dans sa méthodologie, prévient : le bilan réel est très probablement beaucoup plus lourd. Elle évoque des estimations circulant entre 5 000 et 20 000 morts, des chiffres impossibles à confirmer à cause de la coupure internet.
De l’autre côté de l’Atlantique, une organisation américaine a, au 15 janvier, recensé 2 677 décès confirmés. Elle indique parallèlement enquêter sur 1 693 autres cas très probables. Elle signale également 2 677 blessés graves. Là encore, il s’agit de chiffres minimaux.
Des médias d’opposition avancent des chiffres beaucoup plus élevés
Des chaînes de télévision et médias en exil, souvent très critiques du pouvoir en place, ont publié des estimations autrement plus alarmantes.
L’une d’entre elles, particulièrement suivie par la diaspora iranienne, affirme que au moins 12 000 personnes auraient été tuées, surtout lors des journées des 8 et 9 janvier. Selon cette source, ces informations proviendraient de recoupements effectués auprès de hauts responsables du Conseil suprême de sécurité nationale et du cabinet présidentiel.
« Après recoupement d’informations obtenues auprès de sources fiables, notamment le Conseil suprême de sécurité nationale et le cabinet présidentiel, l’estimation initiale des institutions de sécurité de la République islamique est qu’au moins 12 000 personnes ont été tuées dans ces tueries à l’échelle nationale. »
Une grande chaîne américaine d’information a, de son côté, rapporté des informations similaires, évoquant un minimum de 12 000 morts, avec une fourchette haute pouvant atteindre 20 000 victimes. Là encore, les sources seraient internes au pays, haut placées.
La version officielle : « quelques centaines » de morts
Face à ces annonces, les autorités iraniennes maintiennent une tout autre version.
Le ministre des Affaires étrangères a déclaré récemment que la mobilisation avait provoqué « des centaines » de morts. Il a qualifié les autres estimations de grossières exagérations, orchestrées dans le cadre d’une vaste campagne de désinformation visant à pousser l’administration américaine à intervenir militairement.
Les communiqués officiels insistent surtout sur le nombre de membres des forces de sécurité tués lors des affrontements. Des dizaines de funérailles nationales ont été organisées, transformées en puissants moments de rassemblement patriotique et de démonstration de force.
Le constat alarmant des organisations internationales
Les grandes organisations de défense des droits humains et les instances onusiennes ne cachent pas leur effroi.
Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme a exprimé son horreur face à l’ampleur de la violence dirigée contre les manifestants. Il a parlé de niveaux de répression inédits par rapport aux précédentes crises.
Une autre grande ONG internationale a dénoncé un véritable « massacre ». Elle relève que même selon certaines déclarations officielles, le bilan aurait atteint 2 000 morts, tout en précisant que de nombreuses sources sérieuses avancent des chiffres bien supérieurs.
Une autre structure de référence parle ouvertement de « milliers de manifestants et de passants » tués, ajoutant que les restrictions extrêmes sur les communications ont servi à dissimuler l’ampleur réelle des événements.
Pourquoi une telle différence entre les bilans ?
Plusieurs facteurs expliquent ces écarts considérables :
- La coupure totale d’internet empêche la collecte et la vérification d’informations en temps réel
- Les corps sont souvent enterrés très rapidement, parfois sans autopsie indépendante
- De nombreuses familles craignent des représailles et refusent de témoigner publiquement
- Les hôpitaux publics sont sous contrôle strict ; beaucoup de blessés graves auraient été pris en charge dans des structures militaires
- Les zones rurales et les petites villes sont encore plus difficiles d’accès pour les enquêteurs indépendants
- Certains chiffres très élevés proviennent de sources anonymes internes au régime, dont la fiabilité est difficile à établir
Ces éléments cumulés créent un brouillard presque total autour du nombre réel de victimes.
Que nous disent les précédentes crises ?
Il est intéressant de replacer la situation actuelle dans l’histoire récente des grandes vagues contestataires en Iran.
Lors des manifestations de 2019, les estimations les plus sérieuses tournaient autour de 1 500 morts. À l’époque déjà, les autorités avaient parlé de quelques centaines de victimes, principalement des « émeutiers » et des membres des forces de l’ordre.
La contestation actuelle semble avoir atteint une ampleur et une durée bien supérieures. La répression elle-même apparaît plus intense et plus généralisée sur l’ensemble du territoire.
Si l’on se fie aux ratios observés par le passé entre chiffres officiels et estimations indépendantes, un bilan de plusieurs milliers de morts semble malheureusement très plausible.
Vers une vérité impossible à établir ?
Tant que la coupure d’internet persiste et que les accès indépendants restent impossibles, il est probable que nous ne connaîtrons jamais le bilan exact de cette vague de contestation.
Chaque camp campe sur ses positions : les autorités parlent de complot extérieur et minimisent ; les opposants et les ONG dénoncent un massacre de grande ampleur ; les médias internationaux tentent de trouver un fragile juste milieu.
Pendant ce temps, des familles continuent de chercher leurs proches disparus. Des noms circulent sur les réseaux clandestins. Des photos de jeunes visages souriants apparaissent, suivies parfois de la terrible mention « martyr ».
Dans ce silence imposé, chaque chiffre devient un cri, chaque estimation une accusation, chaque décompte une blessure ouverte sur l’avenir du pays.
Et pendant que le monde observe, impuissant, une certitude émerge : le nombre réel de morts est forcément bien plus élevé que les « centaines » officiellement reconnues… mais probablement inférieur aux 20 000 parfois évoqués.
Entre ces deux extrêmes se trouve sans doute la vérité tragique. Une vérité que, pour l’instant, seul le temps et le retour d’une liberté d’information minimale pourront peut-être révéler.
En attendant, l’Iran pleure ses morts invisibles.









