Imaginez une ville poussiéreuse nichée au cœur d’une région aride, où les drapeaux flottent comme des avertissements silencieux. C’est dans cet endroit chargé d’histoire et de rivalités que le président somalien a posé ses valises ce vendredi. Las Anod, capitale d’une zone disputée depuis des décennies, devient soudain le théâtre d’un geste politique fort qui fait trembler les lignes de fracture de la Corne de l’Afrique.
Un déplacement présidentiel lourd de symboles
Le chef de l’État somalien, Hassan Sheikh Mohamud, n’a pas choisi cette destination par hasard. Sa présence à Las Anod envoie un message clair et tranchant : pour Mogadiscio, cette ville et la région qui l’entoure restent indéniablement somaliennes. Ce voyage intervient dans un climat déjà électrique, marqué par des développements récents qui ont exacerbé les tensions entre le gouvernement central et l’entité autoproclamée du Somaliland.
Depuis plus d’un demi-siècle, aucun président somalien n’avait foulé ce sol. Ce retour marque donc un tournant symbolique majeur. Il s’agit bien plus qu’une simple visite officielle : c’est une affirmation directe de souveraineté sur un territoire que d’autres considèrent comme leur appartenant.
Contexte historique : une sécession qui n’a jamais été reconnue
Pour comprendre l’ampleur de ce qui se joue aujourd’hui, il faut remonter à 1991. À cette époque, alors que la Somalie sombrait dans le chaos après la chute du régime de Siad Barre, le Somaliland déclarait unilatéralement son indépendance. Depuis lors, il fonctionne de facto comme un État séparé, avec ses institutions, sa monnaie, ses élections et une relative stabilité comparée au reste du pays.
Mais pour le gouvernement fédéral somalien, cette sécession n’a jamais eu de légitimité juridique. La Somalie continue de considérer le Somaliland comme une partie intégrante de son territoire. Cette position inflexible a engendré des décennies de statu quo tendu, ponctué de moments de confrontation ouverte.
Las Anod et la région de Sool se trouvent précisément au cœur de cette contestation. Située à la croisée des revendications, elle est disputée entre le Somaliland, le Puntland et le gouvernement central. Les clans locaux, qui exercent une influence déterminante, ont souvent oscillé entre les différentes autorités selon les rapports de force du moment.
2023 : l’année où tout a basculé à Las Anod
Les événements de 2023 ont profondément modifié la donne sur le terrain. Pendant plusieurs mois, de violents combats ont opposé les forces du Somaliland à une milice locale soutenue par Mogadiscio. Ces affrontements ont causé des centaines de morts et des déplacements massifs de population.
À l’issue de ces combats, le Somaliland a dû se retirer de Las Anod, perdant ainsi le contrôle effectif de cette ville stratégique qu’il administrait depuis 2007. Ce retrait a constitué un revers majeur pour Hargeisa, la capitale du Somaliland, qui y voyait une démonstration de sa capacité à gouverner l’ensemble de son territoire revendiqué.
Les clans dominants de la zone, rejoints par ceux des régions voisines de Sanaag et Cayn, ont ensuite proclamé une administration indépendante alignée sur Mogadiscio. Cette nouvelle entité a rapidement été intégrée officiellement comme sixième État fédéral somalien sous le nom de Nord-Est, officialisation intervenue en août 2025.
La reconnaissance israélienne : un catalyseur inattendu
Fin décembre dernier, une annonce venue de Tel-Aviv a encore davantage enflammé les esprits. Israël a décidé de reconnaître le Somaliland en tant qu’État souverain. Cette prise de position constitue une première depuis la déclaration d’indépendance de 1991. Aucun autre pays n’avait jusqu’alors franchi ce pas, même si plusieurs États entretenaient des relations pragmatiques avec Hargeisa.
Du côté de Mogadiscio, la réaction a été immédiate et très vive. Les autorités fédérales ont qualifié cette reconnaissance de véritable attaque contre l’intégrité territoriale somalienne. Elles ont dénoncé une ingérence extérieure dans les affaires intérieures du pays.
La venue du président somalien à Las Anod moins d’un mois après cette annonce prend donc une dimension supplémentaire. Elle apparaît comme une réponse directe, presque une contre-offensive diplomatique sur le terrain même du contentieux.
Objectif officiel de la visite : intronisation et unité nationale
Selon le communiqué officiel de la présidence somalienne, le déplacement vise à assister à l’investiture du nouveau président de l’État du Nord-Est, Abdukadir Ahmed Firdhiye. Cette cérémonie marque l’ancrage définitif de cette nouvelle entité fédérale dans le paysage institutionnel somalien.
Le président Mohamud doit également rencontrer les dirigeants locaux pour discuter des priorités de développement et de sécurité. La présidence insiste sur le caractère unificateur de cette visite : « elle symbolise le renforcement de l’unité et les efforts du gouvernement fédéral pour garantir l’unité territoriale de la Somalie et de son peuple ».
Ce discours officiel cherche à présenter le voyage comme une démarche constructive plutôt qu’une provocation. Pourtant, sur le terrain, il est perçu très différemment par les autorités du Somaliland.
Réaction indignée depuis Hargeisa
Le Somaliland n’a pas tardé à faire connaître sa position. Dans un communiqué bref mais ferme, le ministre de la Présidence, Khadar Hussein Abdi, a rappelé que « Las Anod est le Somaliland ». Il a réaffirmé la volonté de résoudre les différends par le dialogue et des moyens pacifiques.
Mais le ton est monté d’un cran lorsqu’il s’est adressé directement au président somalien : « Hassan Sheikh Mohamud doit d’abord régler ses propres problèmes ». Il a conclu en affirmant que la reconnaissance par Israël était désormais « une réalité, et personne ne peut y changer quoi que ce soit ».
Cette réponse illustre parfaitement le fossé qui sépare les deux visions. D’un côté, Mogadiscio insiste sur l’unité nationale et la légalité constitutionnelle. De l’autre, Hargeisa met en avant ses réalisations concrètes et la reconnaissance internationale naissante.
Les implications régionales et internationales
Ce bras de fer dépasse largement le cadre bilatéral Somalie-Somaliland. La Corne de l’Afrique est une zone stratégique où se croisent de multiples intérêts : ceux des puissances du Golfe, de la Turquie, de l’Éthiopie voisine, des États-Unis et désormais d’Israël.
Le Somaliland, grâce à son port de Berbera et sa position géographique, intéresse particulièrement les acteurs qui cherchent un accès stable à la mer Rouge. La reconnaissance israélienne pourrait ouvrir la voie à d’autres pays hésitants, même si la plupart restent prudents en raison de leurs relations avec la Somalie officielle et l’Union africaine.
Pour le gouvernement fédéral somalien, chaque avancée du Somaliland sur la scène internationale représente une menace directe à sa légitimité. Inversement, consolider le contrôle sur des zones disputées comme Sool renforce sa position face aux partenaires extérieurs.
Quel avenir pour Las Anod et la région ?
La situation reste extrêmement volatile. Les populations locales, majoritairement issues du clan Dhulbahante, ont payé un lourd tribut lors des combats de 2023. Leur aspiration première demeure souvent la paix et le développement plutôt qu’une affiliation exclusive à l’un ou l’autre camp.
La nouvelle administration du Nord-Est devra démontrer rapidement sa capacité à apporter sécurité, services publics et perspectives économiques. Sans cela, le mécontentement pourrait resurgir et fragiliser l’intégration dans la fédération somalienne.
Du côté du Somaliland, la perte de Las Anod constitue une blessure d’orgueil, mais aussi une perte stratégique. Hargeisa pourrait chercher à regagner du terrain par d’autres moyens : diplomatie, développement économique ou alliances régionales.
Vers un dialogue ou vers une escalade ?
Les deux parties affirment privilégier le dialogue. Pourtant, les gestes récents – reconnaissance israélienne d’un côté, visite présidentielle de l’autre – semblent plutôt accentuer la polarisation.
La communauté internationale observe avec attention. L’Union africaine maintient sa position de respect de l’intégrité territoriale des États membres. Mais dans les faits, le Somaliland continue d’exister et de se consolider depuis plus de trois décennies.
La question n’est plus vraiment de savoir si le Somaliland est viable – les faits sont là. Elle est plutôt de déterminer comment et quand cette réalité de facto pourra ou non se transformer en reconnaissance de jure, et à quel prix pour la stabilité régionale.
En attendant, Las Anod reste un baromètre particulièrement sensible. Chaque mouvement à l’intérieur de ses murs résonne bien au-delà de ses frontières administratives. La visite présidentielle de ce vendredi en est la preuve éclatante.
Le chemin vers une solution durable semble encore long. Il passera probablement par un mélange complexe de négociations internes, de pressions externes et de compromis difficiles entre acteurs qui, pour l’instant, campent sur des positions maximalistes.
Une chose est sûre : ce qui se joue à Las Anod aujourd’hui n’est pas seulement une question de drapeaux et de frontières administratives. C’est un test pour l’avenir même de la Somalie telle qu’elle se conçoit depuis son indépendance.
Et pendant que les discours officiels s’échangent, ce sont les habitants ordinaires de cette ville disputée qui vivent au quotidien les conséquences de ces grands jeux géopolitiques. Leur aspiration à la paix et à une vie meilleure reste, plus que jamais, l’enjeu central caché derrière les communiqués et les visites présidentielles.
La suite des événements nous dira si ce déplacement historique contribuera à apaiser ou, au contraire, à exacerber les fractures anciennes. Pour l’instant, une certitude : Las Anod n’a pas fini de faire parler d’elle.









