Imaginez une nuit ordinaire dans une zone industrielle lituanienne. Des silhouettes furtives s’approchent d’un entrepôt discret. Leur objectif : détruire par le feu du matériel high-tech destiné à renforcer les défenses ukrainiennes. Ce qui semblait être un simple acte de vandalisme cache en réalité une opération bien plus inquiétante, orchestrée depuis l’étranger.
Ce scénario n’est pas tiré d’un thriller d’espionnage. Il s’est réellement déroulé en 2024 en Lituanie, pays frontalier de la Russie et membre actif de la coalition soutenant Kiev. Six personnes, de nationalités très diverses, se retrouvent aujourd’hui derrière les barreaux, accusées d’appartenir à un réseau structuré visant à paralyser l’aide occidentale à l’Ukraine.
Une opération déjouée qui révèle un réseau tentaculaire
L’histoire commence par un échec cuisant pour les auteurs. Une tentative d’incendie sur des équipements produits par une entreprise lituanienne spécialisée est repérée par de simples passants. Les suspects prennent la fuite vers la Lettonie voisine… mais sont interpellés le jour même. Ce premier revers n’a pourtant pas mis fin à leurs projets.
Plusieurs vagues successives de tentative
Loin de renoncer, les commanditaires ont relancé plusieurs phases de l’opération :
Deux hommes, l’un russe, l’autre biélorusse, se rendent en Lituanie pour une nouvelle tentative d’incendie du même type de matériel.
Plus tard, une femme de nationalité cubaine arrive depuis le territoire russe avec pour mission d’évaluer les dégâts potentiels après les attaques prévues.
Cette persévérance témoigne d’une détermination hors norme et d’une organisation qui dépasse largement le cadre d’un groupe isolé.
Un casting international inhabituel
La diversité des nationalités impliquées interpelle : un Espagnol, un Hispano-Colombien, des ressortissants colombien, cubain, russe et biélorusse. Ce mélange n’est pas le fruit du hasard.
Les services de renseignement savent depuis longtemps que recruter des profils étrangers permet de créer une distance de déni plausible et complique considérablement les enquêtes transfrontalières.
« L’enquête permet de soupçonner de manière justifiée que ces actes ont été commis sur instruction et au profit du service de renseignement militaire russe »
Procureur de Vilnius
Cette déclaration officielle pointe directement le GRU, le renseignement militaire russe, déjà très souvent cité dans des affaires similaires depuis 2014.
Les cibles précises : des radios mobiles pour l’Ukraine
L’objet de toutes ces attentions ? Des postes radio mobiles de haute technologie fabriqués par l’entreprise lituanienne TVC Solutions, et destinés aux forces armées ukrainiennes.
Ces équipements permettent des communications sécurisées, résistantes au brouillage, et représentent un enjeu stratégique majeur dans un conflit où la supériorité informationnelle est cruciale.
Détruire la chaîne d’approvisionnement de ces matériels critiques revient à porter un coup direct aux capacités opérationnelles ukrainiennes.
Un mode opératoire qui se répète dans plusieurs pays européens
L’affaire lituanienne ne constitue malheureusement pas un cas isolé. Le même réseau est soupçonné d’avoir planifié et/ou exécuté des actions similaires dans plusieurs autres pays membres de l’Union européenne et de l’OTAN.
République tchèque : une série d’incendies ciblés
Les enquêteurs ont établi des liens avec plusieurs tentatives d’incendie en République tchèque :
- Bus de transport public
- Bureau de poste
- Centres commerciaux
- Un cinéma à Prague
Ces cibles apparemment civiles posent une question grave : s’agissait-il de simples diversions ou d’une volonté d’installer un climat de peur dans la population ?
Autres pays touchés : Roumanie et Pologne
L’enquête a également révélé des préparatifs d’attaques contre :
- Un entrepôt de papier en Roumanie
- Des infrastructures pétrolières et gazières (pays non précisé dans le détail)
- Des entrepôts en Pologne
Le choix de ces cibles montre une volonté d’impacter à la fois l’économie et les infrastructures critiques des pays soutenant l’Ukraine.
La stratégie du sabotage hybride
Ces opérations entrent parfaitement dans ce que les experts appellent la guerre hybride : mélange d’actions militaires conventionnelles, d’opérations clandestines, de cyberattaques, de désinformation et de sabotages physiques sur le territoire ennemi.
En attaquant la chaîne logistique d’aide à l’Ukraine sur le sol européen, Moscou cherche à :
- Retarder ou empêcher l’arrivée de matériels critiques
- Créer un sentiment d’insécurité dans les pays soutenant Kiev
- Forcer les gouvernements à réallouer des ressources à leur propre sécurité intérieure
- Envoyer un message clair : aucun pays n’est à l’abri
Les qualifications pénales retenues
Les six personnes actuellement détenues en Lituanie encourent des peines très lourdes. Elles sont poursuivies pour :
- Financement d’activités terroristes
- Tentative de commettre un acte terroriste
- Participation à un groupe terroriste
Cette dernière infraction est particulièrement grave : elle est passible d’une peine d’emprisonnement pouvant atteindre quinze ans.
Par ailleurs, quatre autres personnes sont visées par des enquêtes pour coordination de ces actions. Parmi elles, un Colombien en attente d’extradition vers la Lituanie.
Trois mandats d’arrêt internationaux ont également été émis contre d’autres suspects toujours en fuite.
Pourquoi qualifier ces actes de terrorisme ?
Certains pourraient s’étonner de voir qualifier d’« actes terroristes » des tentatives d’incendie de matériel militaire ou industriel.
En droit lituanien et européen, le terrorisme ne se limite pas aux attaques visant directement des civils. Les actes visant à intimider gravement une population ou à contraindre indûment des autorités publiques ou une organisation internationale, y compris par destruction d’infrastructures critiques, entrent dans le champ de la définition.
Dans le contexte actuel, détruire des équipements militaires destinés à un pays en guerre peut être considéré comme une tentative de déstabilisation majeure des institutions démocratiques européennes.
Les implications stratégiques pour l’Europe entière
Cette affaire dépasse largement le cadre lituanien. Elle pose plusieurs questions fondamentales pour l’ensemble du continent :
- Comment protéger efficacement les chaînes logistiques d’aide militaire ?
- Les services de renseignement européens sont-ils suffisamment coordonnés face à ce type de menace ?
- Comment contrer le recrutement de « saboteurs jetables » par des services étrangers ?
- Quel niveau de réponse judiciaire et politique faut-il adopter face à ces opérations hybrides ?
Les pays baltes, en première ligne géographique et politique, ont développé ces dernières années une sensibilité et une expertise particulières dans la détection de ce type d’opérations. Leur expérience pourrait servir de modèle à d’autres nations européennes.
Un signal fort envoyé à Moscou
L’arrestation rapide des suspects, le démantèlement progressif du réseau et les qualifications pénales très lourdes retenues envoient un message clair : les pays européens ne toléreront pas ces opérations de sabotage sur leur sol.
La transparence relative avec laquelle les autorités lituaniennes communiquent sur cette affaire vise également à dissuader d’autres candidats potentiels au recrutement.
Vers une nouvelle normalité sécuritaire en Europe ?
Depuis le début du conflit en Ukraine, les services de sécurité européens constatent une montée en puissance des opérations hybrides russes sur le sol de l’Union.
Entre cyberattaques, campagnes de désinformation massives, espionnage industriel, recrutement d’agents d’influence et maintenant sabotages physiques, le spectre des menaces s’est considérablement élargi.
Cette affaire lituanienne pourrait marquer un tournant dans la prise de conscience collective. Elle démontre que la guerre ne se déroule pas uniquement à des milliers de kilomètres, sur le front ukrainien, mais aussi discrètement, dans les zones industrielles et logistiques de nos propres pays.
Face à cette réalité nouvelle, l’Europe devra sans doute repenser en profondeur ses dispositifs de protection des infrastructures critiques, ses protocoles de coopération judiciaire et policière transfrontalière, ainsi que ses méthodes de détection et de neutralisation des réseaux clandestins.
En attendant, les six détenus en Lituanie et leurs complices toujours recherchés incarnent cette nouvelle forme de confrontation qui caractérise le XXIe siècle : une guerre sans déclaration officielle, où les frontières entre paix et conflit deviennent de plus en plus poreuses.
Une chose est sûre : l’épisode lituanien de 2024 ne sera probablement pas le dernier du genre. La vigilance reste donc de mise, partout en Europe.









