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Ouganda : Massacre chez un Député d’Opposition Après les Élections

Dans la nuit suivant les élections ougandaises, dix jeunes partisans ont été tués par balles au domicile d'un député d'opposition. L'armée aurait ensuite fait disparaître les corps. Que s'est-il réellement passé à Butambala ?

Imaginez-vous réveillé en pleine nuit par des rafales de tirs assourdissantes, le bruit du métal qui déchire le bois, les cris étouffés de panique. Puis le silence brutal, presque plus terrifiant encore que le vacarme précédent. C’est exactement ce qu’ont vécu, dans la nuit du jeudi 13 au vendredi 14 janvier 2026, les occupants d’une maison située dans le district de Butambala, au cœur de l’Ouganda.

Une nuit de terreur dans le fief de l’opposition

Le lendemain matin, le député Muwanga Kivumbi, figure importante de la Plateforme d’unité nationale dirigée par l’opposant Bobi Wine, a révélé à la presse internationale un drame effroyable. Selon ses propres termes, dix de ses partisans, des jeunes hommes venus l’épauler pendant la campagne, ont été tués à l’intérieur même de sa résidence.

Le récit est glaçant. Après avoir ouvert le feu, les militaires auraient méthodiquement effacé les traces du massacre. Il ne resterait aujourd’hui qu’une large mare de sang témoignant de l’horreur survenue cette nuit-là.

Le contexte explosif des élections générales

Ce drame s’inscrit dans le prolongement immédiat d’un scrutin présidentiel et législatif particulièrement tendu. Jeudi, les Ougandais étaient appelés aux urnes pour choisir leur dirigeant et leurs représentants. À 81 ans, le président sortant Yoweri Museveni briguait un septième mandat consécutif, après déjà quatre décennies passées au pouvoir.

Face à lui se dressait une nouvelle fois Robert Kyagulanyi, plus connu sous son nom de scène Bobi Wine. L’ancien chanteur de reggae, devenu opposant politique charismatique, avait déjà été victime de multiples arrestations, passages à tabac et actes de torture lors du précédent cycle électoral.

« Nous étions des civils. Nous n’étions pas armés. Il était 3 heures du matin. Je ne sais pas ce que nous avions fait de mal. »

La femme du député, professeure de droit

Cette citation, prononcée la voix tremblante par Zahara Nampewo, l’épouse du député, résume à elle seule l’effroi ressenti par les habitants de cette maison transformée en scène de crime.

Le déroulement minute par minute de la tragédie

Plusieurs centaines de personnes s’étaient rassemblées chez le député pour protester contre ce qu’ils considéraient comme une manipulation flagrante des résultats dans la circonscription. L’atmosphère était tendue, électrique, mais pacifique selon les témoignages recueillis.

Vers trois heures du matin, l’armée est intervenue pour disperser le rassemblement. La plupart des manifestants se sont enfuis dans les plantations de bananiers environnantes. Une poignée de jeunes, restés à l’intérieur pour protéger le député et sa famille, se sont réfugiés dans le garage.

C’est à ce moment que les tirs ont commencé. À travers la porte du garage. Sans sommation, sans dialogue. Dix corps sont tombés. Puis, toujours selon les témoins directs, les militaires ont procédé à l’enlèvement systématique des corps, ne laissant derrière eux que du sang et la sidération.

Deux versions radicalement opposées

Le camp de l’opposition parle d’exécution sommaire de civils désarmés. Les autorités sécuritaires avancent une version radicalement différente : sept personnes auraient été tuées parce qu’elles auraient attaqué le centre local de dépouillement des votes.

Cette divergence totale des récits est symptomatique du climat de défiance généralisée qui règne en Ouganda depuis plusieurs années, particulièrement autour des processus électoraux.

Les accusations de fraudes massives

Le leader de l’opposition n’a pas attendu les résultats officiels pour dénoncer ce qu’il qualifie de « bourrage massif des urnes ». Sur les réseaux sociaux, il a également signalé l’arrestation de plusieurs cadres de son parti, facilitée selon lui par la coupure quasi-totale d’internet dans le pays durant la journée électorale.

Ces pratiques – coupures internet, arrestations préventives, bourrage d’urnes présumé – font désormais partie du répertoire habituel des élections ougandaises sous la présidence Museveni, selon de nombreux observateurs indépendants.

Butambala, un bastion symbolique de l’opposition

Le district de Butambala n’est pas un lieu choisi au hasard. Il s’agit d’un des fiefs historiques de Bobi Wine et de son mouvement. La mobilisation y est traditionnellement très forte, et la victoire de l’opposition y est généralement considérée comme acquise… ou du moins très probable.

C’est précisément dans ces zones où l’opposition est la plus implantée que les tensions montent le plus haut et que les interventions sécuritaires sont les plus musclées.

Quarante ans de pouvoir et une jeunesse qui n’en peut plus

Yoweri Museveni dirige l’Ouganda depuis le 29 janvier 1986. Cela signifie que la très grande majorité de la population actuelle n’a connu que lui comme chef de l’État. La jeunesse, particulièrement connectée et influencée par les réseaux sociaux, aspire à un changement profond.

Bobi Wine, avec son passé de musicien populaire, a su incarner cette aspiration au renouveau. Ses concerts étaient des meetings politiques déguisés. Ses chansons, des hymnes à la liberté d’expression.

Mais ce vent de contestation se heurte à un régime qui contrôle encore très fermement l’appareil sécuritaire, judiciaire et électoral. Le drame de Butambala en est une nouvelle illustration tragique.

Et maintenant ?

Les résultats officiels doivent être annoncés dans les prochaines heures ou jours. Quelle que soit l’issue, la nuit sanglante de Butambala restera gravée dans les mémoires comme l’un des épisodes les plus sombres de ce scrutin.

Pour les familles des victimes, la douleur est immense et la quête de justice s’annonce extrêmement difficile dans le contexte actuel. Pour l’ensemble du pays, la question est désormais de savoir si cette violence extrême marquera un tournant, ou si elle s’inscrira simplement dans la longue série d’épisodes répressifs qui ont jalonné ces quarante dernières années.

L’histoire de l’Ouganda contemporain est faite de ces moments de bascule manqués, de promesses de changement étouffées dans le sang, de rêves de démocratie brisés par la force. À chaque élection, l’espoir renaît, fragile, tenace. À chaque élection aussi, la machine répressive se remet en marche.

Ce vendredi 15 janvier 2026, dans le silence pesant qui suit les rafales, une maison de Butambala porte désormais les stigmates d’une violence d’État assumée. Dix jeunes vies fauchées. Dix familles brisées. Et une question lancinante : jusqu’à quand ?

La réponse, malheureusement, se trouve peut-être dans le silence assourdissant qui entoure aujourd’hui encore ces dix morts anonymes, dont les corps ont disparu dans la nuit ougandaise.

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