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Pourquoi les voisins de l’Iran redoutent une frappe américaine

Les voisins de l'Iran tremblent à l'idée d'une frappe américaine : entre missiles sur les villes du Golfe, blocage du pétrole mondial et risque d'un exode de millions de personnes, la région pourrait basculer dans le chaos. Mais que redoutent-ils exactement ?

Imaginez un instant : le silence de la nuit dans le Golfe Persique soudain brisé par le hurlement des sirènes, les lumières des raffineries qui s’éteignent une à une, et des millions de personnes qui se demandent si demain ils auront encore de l’eau potable ou de l’électricité. Ce scénario catastrophe n’est pas une fiction dystopique, mais une crainte très réelle qui hante actuellement plusieurs capitales autour de l’Iran.

Alors que la question d’une possible intervention militaire américaine contre l’Iran revient régulièrement sur le devant de la scène géopolitique, ce ne sont pas seulement Téhéran et Washington qui retiennent leur souffle. Les voisins immédiats de la République islamique observent la situation avec une angoisse grandissante, conscients qu’ils seraient les premières victimes collatérales d’un tel embrasement.

Une région qui marche sur des œufs

Malgré les alliances stratégiques, malgré les boucliers antimissiles sophistiqués et les garanties de protection, les pays riverains du Golfe savent qu’ils resteraient extrêmement vulnérables en cas de confrontation ouverte. Cette vulnérabilité tient en quelques mots : proximité géographique et dépendance vitale à des infrastructures critiques très exposées.

La menace des missiles iraniens sur les points vitaux

L’Iran dispose encore d’un arsenal conséquent de missiles balistiques et de croisière à portée intermédiaire. Même après les lourdes pertes subies lors des affrontements de l’été 2025, ces armes restent capables d’atteindre la quasi-totalité des pays du Golfe en quelques minutes seulement.

Les cibles prioritaires en cas de représailles ? Les usines de désalinisation qui fournissent l’essentiel de l’eau potable, les terminaux pétroliers et gaziers, les centrales électriques, les aéroports internationaux. Autant d’infrastructures sans lesquelles la vie dans ces pays désertiques et très chauds deviendrait rapidement intenable.

« Sans ces infrastructures critiques, ces pays chauds et désertiques risquent de devenir invivables en très peu de temps. »

Cette réalité brutale explique pourquoi plusieurs monarchies du Golfe ont multiplié les messages de prudence ces derniers mois, plaidant pour la retenue même auprès de leurs plus proches alliés.

Le spectre d’une paralysie du détroit d’Ormuz

Le détroit d’Ormuz représente le point le plus stratégique et le plus vulnérable de toute la géopolitique énergétique mondiale. Environ 20 % du pétrole échangé dans le monde et un tiers du gaz naturel liquéfié y transitent chaque jour.

Une fermeture, même partielle ou temporaire, provoquerait immédiatement une envolée des prix du brut, une panique sur les marchés et des répercussions économiques en cascade à l’échelle planétaire. Or, les pays producteurs du Golfe seraient doublement touchés : comme exportateurs bien sûr, mais aussi parce que leur propre économie repose entièrement sur ces flux.

Ces États ont engagé depuis plusieurs années des plans de transformation économique extrêmement coûteux : diversification, tourisme, technologies de pointe, mégaprojets urbains, transition énergétique. Tous ces chantiers seraient menacés par une crise pétrolière brutale et prolongée.

La Chine, facteur supplémentaire d’inquiétude

Autre conséquence indirecte mais majeure : une déstabilisation prolongée de la production et des exportations du Golfe pourrait pousser Pékin à accélérer sa stratégie de diversification de ses approvisionnements énergétiques. La Chine est déjà le premier client du pétrole saoudien et émirati.

Si elle décidait de réduire fortement sa dépendance à la région pour privilégier la Russie, l’Afrique ou l’Amérique latine, ce serait un coup très dur pour des économies qui tentent justement de diminuer leur dépendance vis-à-vis des États-Unis.

Quand frapper l’Iran réveille d’autres démons

Les proxies iraniens : une arme de représailles asymétrique

L’Iran dispose d’un réseau régional d’acteurs alliés ou affiliés qui lui permet d’exercer une pression indirecte très efficace : les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban, plusieurs groupes en Irak et en Syrie, sans oublier l’influence sur certains mouvements en Afghanistan.

En cas de frappes américaines importantes, la tentation serait grande pour Téhéran d’activer simultanément plusieurs de ces fronts pour infliger des coûts à ses adversaires régionaux et à leurs alliés occidentaux.

Les attaques de drones et de missiles sur l’Arabie saoudite et les Émirats entre 2019 et 2022 ont déjà démontré la capacité de nuisance réelle de ces groupes, même à plusieurs centaines de kilomètres de l’Iran.

Le risque d’un vide sécuritaire aux frontières

Paradoxalement, un affaiblissement trop brutal du régime iranien pourrait aussi créer de nouvelles menaces pour certains voisins.

Du côté turc, la crainte majeure concerne les mouvements kurdes. Une déliquescence du pouvoir central iranien pourrait donner un nouvel élan aux groupes kurdes iraniens, qui entretiennent des liens historiques avec le PKK. Ankara redoute une contagion de l’instabilité et une recrudescence des actions armées sur son propre sol.

Le cauchemar baloutche pour le Pakistan

À l’est, Islamabad regarde également la situation avec la plus grande inquiétude. La province du Baloutchistan, déjà très instable, partage une longue frontière poreuse avec l’Iran.

Un effondrement de l’autorité centrale à Téhéran risquerait de créer des zones de non-droit propices aux groupes séparatistes baloutches, aux réseaux jihadistes et aux trafiquants en tous genres. Le Pakistan a d’ailleurs publiquement rappelé que la stabilité intérieure de l’Iran constituait un intérêt national pour Islamabad.

Le spectre d’un exode massif

L’Iran compte près de 92 millions d’habitants, appartient à une mosaïque ethnique et linguistique complexe (Perses, Azéris, Kurdes, Baloutches, Arabes, Lurs, etc.) et connaît déjà de fortes tensions internes.

En cas de guerre ouverte ou d’effondrement du régime, le risque d’exode de plusieurs millions de personnes est considéré comme très élevé par plusieurs analystes. La Turquie serait forcément en première ligne, comme elle l’a été lors de la guerre syrienne.

Mais l’Azerbaïdjan et l’Arménie, pays de taille modeste, pourraient également être déstabilisés par un afflux soudain et massif de réfugiés, surtout si celui-ci concernait en priorité les communautés azérie et arménienne d’Iran.

« Le choc serait sans doute beaucoup plus fort, compte tenu de la taille du pays, sa population, l’hétérogénéité ethnique et linguistique. »

Conclusion : la stabilité avant tout

Pour l’ensemble des voisins de l’Iran, la conclusion est la même : la stabilité – même relative et inconfortable – du régime actuel apparaît préférable au chaos total qu’entraînerait probablement une intervention militaire extérieure d’envergure.

Cette posture explique les efforts diplomatiques discrets mais constants déployés ces derniers mois pour éviter toute escalade militaire, même lorsque les tensions atteignaient des sommets.

Dans cette partie du monde, la géographie, l’histoire et les réalités économiques ont tissé une toile d’interdépendances telle que personne ne peut espérer sortir indemne d’un conflit majeur. Et c’est précisément cette conscience aiguë du risque systémique qui rend les capitales riveraines de l’Iran particulièrement attentives… et particulièrement prudentes.

Le paradoxe est saisissant : ceux qui sont les plus proches géographiquement et culturellement de l’Iran sont aussi ceux qui redoutent le plus une chute brutale du régime, non par sympathie idéologique, mais par pur calcul de survie régionale.

Dans cette équation complexe, la retenue apparaît aujourd’hui comme la seule option rationnelle pour la plupart des acteurs, même pour ceux qui ne portent pas le régime iranien dans leur cœur.

Et tant que cette logique prévaudra, la région continuera à vivre dans cette étrange tension permanente : entre la volonté de contenir l’influence iranienne et la peur viscérale de ce qui pourrait advenir si cette influence venait à disparaître trop violemment.

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