Dans les rues poussiéreuses de Ouagadougou, une nouvelle annonce officielle vient une fois de plus secouer le fragile équilibre politique du Burkina Faso. La junte au pouvoir affirme avoir déjoué, pour ce qu’elle présente comme la énième fois, une grave tentative de déstabilisation visant à éliminer le capitaine Ibrahim Traoré, figure centrale du régime depuis septembre 2022. Mais derrière les déclarations solennelles et les images d’« aveux » diffusées en boucle, de nombreuses questions demeurent sans réponse.
Une nouvelle affaire de complot qui intrigue
Le scénario dévoilé par les autorités ressemble à un film d’espionnage aux accents parfois surréalistes. Selon le récit officiel, un groupe hétéroclite composé de civils et de militaires aurait planifié une série d’assassinats ciblés, avec pour objectif principal la neutralisation physique du chef de la transition. Le tout orchestré depuis l’exil par l’ancien homme fort du pays, Paul-Henri Sandaogo Damiba.
Ce dernier, rappelons-le, avait lui-même pris le pouvoir par la force en janvier 2022 avant d’être renversé huit mois plus tard par celui qu’il avait désigné comme son successeur : le capitaine Traoré. Depuis lors, les deux hommes se trouvent dans des camps radicalement opposés.
Des « aveux » télévisés pendant quatre jours
Pendant quatre soirées consécutives, la télévision nationale a diffusé ce que les autorités présentent comme des confessions spontanées de plusieurs protagonistes présumés. Des visages fatigués, parfois hagards, racontent leur rôle dans cette machination supposée. Le ton est grave, les mots soigneusement choisis.
Parmi les intervenants figure un commerçant sexagénaire présenté comme un acteur central. Il explique s’être rendu dans un pays voisin pour récupérer une importante somme d’argent destinée à financer l’opération. Un capitaine de l’armée raconte ensuite sa mission précise : empêcher toute intervention aérienne en « coupant la tête » du commandant d’une base stratégique de drones. Un sergent-chef de la garde républicaine affirme avoir été approché pour mobiliser des hommes et se serait fait arrêter avec un arsenal conséquent.
« J’avais pour mission de neutraliser le commandant de la base des drones afin qu’aucun hélicoptère ne puisse décoller… »
Un capitaine interrogé à la télévision nationale
Ces déclarations, mises bout à bout, dessinent les contours d’un projet ambitieux… mais dont plusieurs éléments paraissent surprenants, voire incohérents, aux yeux de nombreux observateurs.
70 millions de francs CFA : le montant qui pose question
L’un des points les plus commentés concerne le financement présumé de l’opération. Les autorités évoquent un transfert de 70 millions de francs CFA, soit environ 106 000 euros, en provenance d’un pays frontalier avec lequel les relations sont particulièrement tendues depuis plusieurs années.
Ce montant, relativement modeste au regard des enjeux (renverser un régime en pleine guerre contre des groupes armés), intrigue fortement. Plusieurs analystes rappellent que par le passé, les projets de déstabilisation dans la région ont souvent mobilisé des budgets bien plus conséquents, parfois multipliés par cinquante.
Comment un simple commerçant aurait-il pu acheminer une telle somme en espèces à travers des frontières surveillées, dans un pays en état de guerre quasi permanente ? Cette question, parmi d’autres, reste pour l’instant sans réponse claire.
Un schéma qui se répète depuis des mois
Ce n’est pas la première fois que les autorités annoncent avoir déjoué un complot d’envergure. Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Traoré, ce type d’annonces revient régulièrement, environ tous les quatre à six mois.
- Avril 2025 : arrestation d’une dizaine de militaires accusés d’appartenir à un réseau financé depuis l’étranger
- Septembre 2024 : présentation de l’ex-chef d’État comme cerveau d’un « vaste complot »
- Début 2026 : nouvelle affaire avec aveux télévisés et mise en cause de l’exilé Paul-Henri Damiba
À chaque fois, les mêmes ingrédients reviennent : annonces solennelles, diffusion d’images ou de déclarations, forte médiatisation… puis silence sur les suites judiciaires. Aucun procès public d’envergure n’a suivi ces différentes annonces.
À quoi servent ces annonces répétées ?
Plusieurs observateurs locaux et régionaux avancent une grille de lecture commune : ces révélations régulières permettraient avant tout de raviver le soutien populaire autour du chef de l’État.
À chaque nouvelle menace brandie, une partie de la population se rassemble spontanément pour exprimer son soutien au régime. Les réseaux sociaux s’enflamment, les drapeaux sont brandis, les déclarations patriotiques fusent.
Cependant, plusieurs voix constatent que la mobilisation n’atteint plus l’intensité des premiers mois. Le réflexe de soutien reste présent, mais il s’essouffle progressivement.
« À trop crier au loup, on finit par ne plus y croire… »
Un analyste burkinabè sous couvert d’anonymat
Un climat de suspicion généralisée
Le Burkina Faso traverse depuis plusieurs années une crise sécuritaire majeure. Les attaques jihadistes se multiplient, les déplacements de population s’accélèrent, la situation humanitaire se dégrade. Dans ce contexte particulièrement anxiogène, l’idée d’un ennemi intérieur et extérieur constamment à l’œuvre trouve un certain écho.
Mais ce narratif permanent de menace comploteuse entraîne également un climat de suspicion généralisée. Les critiques, même modérées, sont rapidement assimilées à une forme de trahison ou de complicité avec les forces hostiles au régime.
La place croissante de la désinformation
Plusieurs spécialistes de la communication politique soulignent la grande maîtrise des équipes autour du capitaine Traoré dans la diffusion de messages ciblés. Rumeurs, montages, détournements d’images de personnalités internationales… plusieurs opérations de ce type ont été documentées ces derniers mois.
Cette stratégie semble porter ses fruits auprès d’une partie de la population, particulièrement sur les réseaux sociaux où le contrôle de l’information reste difficile à établir.
Et maintenant ?
Pour l’instant, aucune suite judiciaire publique n’a été annoncée concernant les personnes présentées comme impliquées dans cette dernière affaire. Les enquêteurs continuent leur travail, assure-t-on du côté officiel, mais aucune information concrète sur les suites judiciaires n’a filtré.
Pendant ce temps, la vie continue dans un pays où la menace terroriste reste omniprésente, où les populations déplacées se comptent par centaines de milliers, et où la question de la légitimité politique se pose chaque jour un peu plus clairement.
Entre propagande habile, tentative réelle de déstabilisation, ou mélange des deux, le Burkina Faso continue d’évoluer dans un brouillard épais où la vérité, comme souvent dans ce genre de contexte, demeure particulièrement difficile à établir.
Ce qui est certain, c’est que chaque nouvelle annonce de complot déjoué redessine un peu plus le paysage politique et influence durablement la perception que les Burkinabè ont de leur propre avenir.
Et pendant que les caméras de la télévision nationale diffusaient les derniers « aveux », quelque part dans le Sahel, les combats continuaient, indifférents aux querelles de pouvoir qui agitent la capitale.
Une chose est sûre : dans ce Burkina Faso de 2026, la frontière entre réalité et fiction politique reste plus poreuse que jamais.
À retenir : Entre janvier 2022 et janvier 2026, le Burkina Faso a connu trois changements de régime par la force, plusieurs annonces de complots déjoués, et un climat de suspicion permanente. La stabilité politique semble plus fragile que jamais.
Dans ce contexte mouvant, une seule certitude demeure : les prochains mois seront déterminants pour l’avenir du pays et pour la capacité de la junte à maintenir son emprise sur le récit national.









