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Restitution d’Art Ivoirien : Trésors de Himmelheber Reviennent

En Côte d’Ivoire, une centaine de chefs-d’œuvre anciens reviennent enfin chez eux après des décennies en Europe. Masques émouvants, photos inédites, films rares… Que racontent ces objets sur notre passé ? La réponse pourrait bien vous surprendre…

Imaginez un instant : des masques qui ont traversé près d’un siècle, des visages de bois sculptés avec une précision bouleversante, des objets qui portaient autrefois des prières, des danses, des secrets… et qui, soudain, rentrent chez eux. En Côte d’Ivoire, cette scène n’est plus une rêverie. Elle est devenue réalité.

Depuis quelques mois, le pays accueille une partie spectaculaire de son patrimoine artistique longtemps conservé à l’étranger. Une centaine d’objets précieux, accompagnés de milliers de photographies et de films, sont revenus sur leur terre natale. Ce retour marque un tournant discret mais profond dans l’histoire des relations culturelles entre l’Afrique et l’Europe.

Un retour qui résonne bien au-delà des vitrines

Ce n’est pas seulement une question de propriété. C’est une histoire d’identité, de mémoire, parfois de retrouvailles inattendues. Les pièces revenues appartiennent aux univers artistiques des peuples Sénoufo, Dan, Baoulé et Gouro, parmi les plus riches et les plus influents de Côte d’Ivoire. Elles racontent à la fois le sacré, le quotidien, l’esthétique pure.

Qui était Hans Himmelheber ?

Entre les années 1930 et le début des années 1970, un ethnologue allemand nommé Hans Himmelheber a parcouru inlassablement l’ouest et le centre de la Côte d’Ivoire. Passionné par les formes, les rituels, les mains des artistes locaux, il a constitué au fil des décennies une collection remarquable.

Contrairement à de nombreux collectionneurs de l’époque coloniale, il procédait généralement par achat. Pourtant, le contexte historique pesait lourd : les inégalités économiques et sociales de l’époque rendaient parfois ces transactions inévitables.

« On ne veut pas faire abstraction du contexte colonial qui forçait parfois les gens à vendre. »

Cette nuance est essentielle. Elle rappelle que derrière chaque objet se cache une histoire humaine complexe.

Des pièces d’exception enfin visibles à Abidjan et à Man

Aujourd’hui, 24 de ces objets sont exposés au Musée des Cultures Contemporaines Adama Toungara, à Abobo, dans le cadre de l’exposition temporaire « Murmures d’archives », ouverte jusqu’au 8 mars. On y découvre notamment :

  • Un imposant masque cagoule-wabele
  • Un masque de coureur Dan aux traits d’une finesse remarquable
  • Des cuillères cérémonielles sculptées avec minutie
  • Des tortues finement ciselées

Ces œuvres, longtemps admirées dans un grand musée suisse, rencontrent désormais un public ivoirien, notamment de nombreux écoliers qui découvrent avec émotion ces témoignages de leur histoire.

Les archives vivantes : photos et films numérisés

L’un des aspects les plus touchants de cette restitution réside dans les archives visuelles. Plus de 15 000 photographies et une douzaine de films ont été numérisés et rendus accessibles. Ils documentent avec une précision scientifique les gestes des sculpteurs, les danses, les rituels, les visages.

Dans 16 villages du pays Dan, ces images ont été projetées en présence des habitants. L’émotion fut immense : certains ont reconnu leurs grands-parents, leurs oncles, leurs tantes sur ces clichés pris il y a près d’un siècle.

« Quelques personnes ont reconnu leurs ancêtres sur les photos et les films, c’était très émouvant. »

Redonner un nom aux artistes oubliés

L’un des combats silencieux de Hans Himmelheber fut de considérer les artistes africains comme des créateurs à part entière, et non comme des artisans anonymes. Il documentait leurs noms, leurs techniques, leurs styles.

Grâce à ses notes, certaines pièces peuvent aujourd’hui être attribuées à des sculpteurs précis, comme Kouakou Dili, rencontré dès 1933, dont les masques Yohouré se reconnaissent à la bouche fine, au nez allongé et aux sourcils très marqués.

« Mon père traitait les artistes aussi sérieusement qu’un Picasso ou un Paul Klee. »

Cette posture visionnaire tranche avec la vision longtemps dominante qui anonymisait l’art africain.

Au-delà des masques : l’art dans le quotidien

La collection ne se limite pas aux pièces rituelles. Elle comprend aussi des objets usuels qui questionnent notre définition même de l’art africain : poteries finement décorées, poulies de métiers à tisser ornées de têtes féminines sculptées, parures sans fonction pratique apparente.

Ces créations prouvent l’existence d’un véritable « art pour l’art » dans les sociétés ivoiriennes d’autrefois, bien avant que cette notion ne soit théorisée en Occident.

Un partenariat qui ouvre la voie

En 2025, la Suisse et la Côte d’Ivoire ont signé un accord bilatéral visant à faciliter le retour de biens culturels. Ce cadre juridique nouveau s’accompagne de projets de recherche communs et d’ateliers.

Le Musée des Civilisations d’Abidjan, actuellement en travaux, se prépare à accueillir dignement ces nouvelles pièces et à enrichir considérablement ses collections.

Le prochain symbole : le tambour Djidji Ayôkwé

La Côte d’Ivoire regarde désormais vers la France. Le célèbre tambour parleur Djidji Ayôkwé, emporté en 1916, devrait prochainement revenir. Le principe de sa restitution a déjà été voté par le Parlement français en juillet.

Ce retour, s’il se concrétise, constituera l’un des symboles les plus forts de la nouvelle ère des restitutions culturelles en Afrique de l’Ouest.

Pourquoi ce retour touche-t-il autant ?

Parce qu’il ne s’agit pas uniquement de récupérer des objets. Il s’agit de permettre à des générations entières de se regarder dans le miroir de leur passé. De toucher du doigt la délicatesse, la puissance, l’intelligence esthétique de leurs ancêtres.

Dans les salles d’exposition d’Abobo, des enfants émerveillés découvrent que leur culture n’est pas seulement faite de récits oraux : elle est aussi matière, forme, couleur, lumière. Elle est palpable. Elle est belle.

Et cette beauté, longtemps admirée au loin, peut enfin être contemplée, comprise, aimée chez soi.

Un mouvement irréversible

Les restitutions s’accélèrent partout sur le continent. Chaque retour pose les mêmes questions : comment réparer ? Comment partager ? Comment faire vivre ces objets aujourd’hui ?

La réponse ivoirienne, pour l’instant, passe par l’exposition, la transmission, la recherche, la rencontre entre générations. Une réponse patiente, sensible, profondément humaine.

Et dans ce murmure d’archives qui reprend vie, c’est toute une nation qui se réapproprie, doucement, fièrement, une partie d’elle-même.

À Abidjan, à Man, dans les villages du pays Dan, les masques ne parlent plus seulement aux initiés. Ils parlent à tout le monde. Et cette parole, longtemps retenue, résonne enfin librement.

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