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Éthiopie : Saisie Massive de Munitions Eritréennes pour Rebelles

En pleine nuit, les autorités éthiopiennes interceptent un camion transportant plus de 56 000 munitions venues d'Érythrée, destinées aux rebelles Fano en Amhara. Asmara dément, Addis accuse le TPLF de complicité. Vers une nouvelle guerre dans la Corne de l'Afrique ?

Imaginez un camion banalisé traversant discrètement les routes poussiéreuses du nord de l’Éthiopie, chargé d’une cargaison qui pourrait changer le cours d’un conflit régional. À l’intérieur : plus de 56 000 munitions, prêtes à alimenter une insurrection armée contre le pouvoir central. Cette saisie spectaculaire, annoncée récemment par les autorités éthiopiennes, vient jeter de l’huile sur un feu qui couve depuis des mois entre l’Éthiopie et son voisin érythréen.

Dans un contexte où chaque information peut être instrumentalisée, cette annonce officielle prend des allures de bombe diplomatique. Elle ravive les accusations mutuelles, ravive les souvenirs d’anciennes guerres et pose une question lancinante : la Corne de l’Afrique est-elle à nouveau au bord du gouffre ?

Une saisie qui révèle des lignes de fracture profondes

Les faits sont simples en apparence. Les forces de police éthiopiennes ont intercepté un véhicule dans la région de l’Amhara. À bord, une quantité considérable de munitions : plus de 56 000 balles, selon le bilan officiel. Ces projectiles n’étaient pas destinés à des forces régulières, mais bien à des groupes armés opposés au gouvernement fédéral.

Le destinataire présumé ? Les milices Fano, ces combattants amhara qui se sont organisés en 2023 pour résister à la tentative de démantèlement ordonnée par Addis Abeba. Ce qui rend l’affaire explosive, c’est l’origine attribuée à cette cargaison : l’Érythrée.

Le trajet présumé : de l’Érythrée au cœur de l’Amhara

Selon les autorités éthiopiennes, les munitions auraient transité par une voie particulièrement sensible : la région du Tigré. Ce territoire, théâtre d’une guerre dévastatrice entre 2020 et 2022, servirait de corridor logistique. Le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) est directement accusé d’avoir facilité ce passage.

Cette accusation n’est pas anodine. Elle relie trois acteurs que tout semble opposer : l’Érythrée, le TPLF et les milices amhara. Pourtant, dans le passé récent, les alliances ont déjà connu des retournements spectaculaires.

Entre 2020 et 2022, l’Érythrée avait envoyé ses troupes au Tigré pour soutenir l’armée fédérale éthiopienne contre le TPLF. Aujourd’hui, les autorités d’Addis Abeba suggèrent qu’une nouvelle convergence d’intérêts se dessine, cette fois contre le pouvoir central.

Réactions immédiates et démentis

Du côté du TPLF, la réponse ne s’est pas fait attendre. Le vice-président du mouvement a qualifié ces allégations d’infondées. Il y voit une tentative claire de saper l’accord de paix signé fin 2022 à Pretoria, qui avait mis fin à deux années de combats meurtriers.

« Les autorités fédérales cherchent un prétexte pour remettre en cause l’accord de Pretoria. »

Un responsable du TPLF

À Asmara, le silence officiel domine pour l’instant. Le ministre de l’Information érythréen n’a pas encore réagi publiquement à cette nouvelle accusation. Ce mutisme n’étonne guère : l’Érythrée reste l’un des pays les plus opaques de la planète.

Un historique de relations chaotiques

Pour comprendre l’intensité des tensions actuelles, il faut remonter le fil de l’histoire récente. L’Érythrée a obtenu son indépendance en 1993 après trente ans de lutte armée contre l’Éthiopie. Depuis, les relations entre les deux pays ont oscillé entre coopération ponctuelle et affrontements ouverts.

La guerre de 1998-2000, déclenchée par un différend frontalier autour de la ville de Badme, a fait des dizaines de milliers de morts. Ce conflit fratricide a durablement marqué les esprits des deux côtés de la frontière.

Puis vint l’espoir en 2018. L’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed à Addis Abeba ouvre une page nouvelle. Une réconciliation spectaculaire est signée avec Asmara. Ce geste diplomatique vaut même au Premier ministre éthiopien le prix Nobel de la paix en 2019.

De l’alliance à la rupture

L’idylle aura été de courte durée. Dès le début de la guerre au Tigré en novembre 2020, l’Érythrée entre en scène aux côtés des forces fédérales. Ses troupes sont accusées de nombreuses exactions sur le terrain. Asmara n’est cependant pas invitée à la table des négociations de Pretoria.

Cette exclusion marque le début d’un refroidissement rapide. Les deux capitales multiplient les déclarations hostiles. En octobre dernier, l’Éthiopie accuse ouvertement l’Érythrée de financer des groupes armés visant à déstabiliser le pays, notamment dans la région amhara.

La réponse d’Asmara est cinglante : une simple « mascarade mensongère ». Le ton est donné.

Les déclarations récentes d’Issaias Afwerki

Quelques jours avant l’annonce de la saisie, le président érythréen Issaias Afwerki accorde une interview remarquée à la télévision d’État. Dans cet entretien, il affirme sans détour que le parti au pouvoir en Éthiopie a « déclaré la guerre » à son pays.

Ces mots, prononcés par un dirigeant qui gouverne sans partage depuis 1993, résonnent comme un avertissement clair. Ils s’inscrivent dans une rhétorique de plus en plus belliqueuse.

Les Fano : qui sont ces combattants amhara ?

Les milices Fano émergent en 2023 comme une force significative dans le paysage sécuritaire éthiopien. Issues de la communauté amhara, elles se présentent comme des défenseurs de leur peuple face à ce qu’elles perçoivent comme une marginalisation orchestrée par le pouvoir central.

Le gouvernement fédéral avait décidé de dissoudre ces groupes armés jugés incontrôlables. Refusant le désarmement, les Fano passent à la lutte armée. Leurs actions se concentrent principalement dans la région amhara, mais leur discours nationaliste amhara trouve écho bien au-delà.

Si les accusations éthiopiennes sont exactes, l’arrivée de munitions érythréennes représenterait un tournant majeur : une internationalisation accrue du conflit interne.

Un risque d’embrasement régional

La Corne de l’Afrique n’a jamais été une zone de stabilité. Somalie en crise chronique, Soudan en guerre civile, Djibouti base militaire pour plusieurs puissances… la région concentre déjà de multiples foyers de tension.

Une confrontation ouverte entre l’Éthiopie et l’Érythrée aurait des répercussions immédiates sur plusieurs fronts :

  • Reprise probable des hostilités au Tigré
  • Renforcement des milices amhara
  • Possible implication accrue du Soudan voisin
  • Nouvelle vague de déplacements forcés
  • Risque de crise humanitaire majeure

Chaque camp dispose de cartes stratégiques. L’Éthiopie contrôle l’accès à la mer Rouge via Djibouti, mais rêve d’une façade maritime directe. L’Érythrée, elle, dispose de ports stratégiques et d’une armée aguerrie.

Le fragile équilibre post-Pretoria

L’accord de Pretoria reste la seule digue empêchant pour l’instant un retour généralisé à la guerre. Signé fin 2022, il prévoyait le retrait des forces érythréennes du Tigré, la démobilisation partielle du TPLF et la restauration progressive de l’autorité fédérale.

Malheureusement, l’application de cet accord traîne. Les forces érythréennes ne se sont pas entièrement retirées. Les tensions persistent entre le TPLF et le gouvernement fédéral. Dans ce contexte, chaque nouvelle accusation peut faire basculer la situation.

Une région sous haute surveillance internationale

Les grandes puissances suivent de près l’évolution de la situation. Les États-Unis, l’Union européenne et les Nations unies ont déjà investi massivement dans le processus de paix. Une nouvelle escalade viendrait ruiner ces efforts diplomatiques.

La Chine, très présente économiquement dans la Corne de l’Afrique, observe également. Ses intérêts stratégiques (ports, routes commerciales) pourraient être affectés par une déstabilisation prolongée.

Vers quel avenir ?

La saisie de ces munitions constitue un test majeur pour la stabilité régionale. Si les preuves de l’implication érythréenne sont solides, Addis Abeba pourrait durcir sa position. Si au contraire elles s’avèrent fragiles ou manipulées, cela renforcerait la narrative d’une campagne de diffamation orchestrée par le pouvoir central.

Dans les deux cas, la méfiance s’installe durablement. Les populations des zones frontalières, déjà épuisées par des années de conflits, redoutent le pire. Les civils, toujours les premières victimes, paieront le prix le plus lourd.

La Corne de l’Afrique se trouve à un carrefour dangereux. Entre accusations réciproques, alliances changeantes et vieux contentieux non résolus, la région joue son avenir. La communauté internationale saura-t-elle empêcher le pire ? L’histoire récente incite à la prudence.

Pour l’instant, une seule certitude : dans cette partie du monde, le moindre camion intercepté peut devenir le symbole d’une crise bien plus vaste.

Les prochains jours et semaines seront déterminants. Chaque déclaration, chaque mouvement militaire, chaque rumeur sera scrutée avec attention. Car dans cette région où les guerres ne meurent jamais vraiment, la paix reste toujours précaire.

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