Imaginez un pays où chaque année, des millions de valises roulent sur les pavés anciens, où les terrasses débordent à toute heure, et où l’économie semble sourire grâce au soleil et aux visiteurs venus du monde entier. En 2025, l’Espagne a franchi une étape symbolique : accueillir presque 100 millions de touristes étrangers sur son sol. Un chiffre qui fait tourner les têtes et qui pose, plus que jamais, la question de l’équilibre entre prospérité et vivabilité.
Un nouveau sommet touristique historique
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Après les 94 millions enregistrés en 2024, déjà considérés comme exceptionnels, l’année 2025 affiche une progression supplémentaire impressionnante. Selon les premières estimations officielles dévoilées en début d’année, ce sont près de 97 millions de visiteurs internationaux qui ont foulé le territoire espagnol l’an passé.
Cette hausse n’est pas seulement quantitative. Elle s’accompagne d’une augmentation très significative des recettes générées par le secteur : +6,8 % sur un an pour atteindre la somme colossale de 135 milliards d’euros. Jamais l’Espagne n’avait connu une telle manne financière provenant exclusivement du tourisme international.
Le tourisme, moteur incontournable de l’économie espagnole
Depuis de nombreuses années, le tourisme constitue l’un des piliers fondamentaux de l’économie espagnole. En 2024 déjà, il représentait environ 12,6 % du PIB national selon les données officielles les plus récentes. Avec la performance exceptionnelle de 2025, ce poids dans l’économie nationale devrait encore s’être renforcé.
Le gouvernement met régulièrement en avant cet atout stratégique. Le dynamisme touristique permet à l’Espagne d’afficher une croissance économique sensiblement supérieure à la moyenne de la zone euro. Pour l’année 2025, les prévisions officielles tablaient sur une progression du PIB de 2,9 %, soit plus du double de celle attendue pour l’ensemble de la zone monétaire européenne.
Cette résilience économique s’explique en grande partie par la capacité du pays à attirer toujours plus de visiteurs, même dans un contexte international parfois incertain. Plages, patrimoine culturel, gastronomie, climat, festivals… l’offre espagnole continue de séduire des profils de voyageurs extrêmement variés.
Les destinations les plus prisées sous pression
Si le succès est national, certaines régions et villes concentrent l’essentiel de cette pression touristique. Barcelone reste une destination phare, mais paie le prix de sa popularité avec des quartiers entiers transformés par l’afflux massif. Les îles Baléares, Ibiza en tête, connaissent des étés où la population double, voire triple localement.
Les Canaries, avec leur climat printanier toute l’année, attirent également des flux constants, posant des questions cruciales sur la gestion de l’eau, la préservation des paysages et la capacité d’accueil des infrastructures. Malaga et la Costa del Sol complètent ce tableau des zones les plus intensément fréquentées.
« Nous sommes un pays qui séduit, très attractif »
Le ministre du Tourisme espagnol
Cette attractivité, incontestable, commence néanmoins à générer des effets secondaires de plus en plus visibles et de plus en plus mal vécus par une partie significative de la population locale.
La face cachée du succès : le surtourisme
Derrière les chiffres flatteurs se dessine un autre visage, beaucoup moins souriant. L’expression surtourisme (ou overtourism en anglais) est désormais sur toutes les lèvres en Espagne. Les habitants dénoncent plusieurs phénomènes qui affectent directement leur quotidien :
- L’explosion des prix de l’immobilier et des loyers dans les centres historiques
- La disparition progressive des commerces de proximité au profit de boutiques et restaurants destinés aux touristes
- L’engorgement des transports publics
- La saturation des sites naturels et culturels
- Les nuisances sonores en soirée
- La dégradation de certains espaces publics
- La pression sur les ressources en eau, particulièrement critique dans les zones arides
Ces griefs ne sont plus cantonnés aux réseaux sociaux ou aux discussions de quartier. Ils se traduisent désormais par des mouvements citoyens visibles, parfois très mobilisés, et par des manifestations qui prennent de l’ampleur d’année en année.
Des mesures de régulation qui se multiplient
Face à cette montée de la contestation, plusieurs autorités locales et régionales ont décidé d’agir. La mesure la plus symbolique et la plus médiatisée concerne la capitale catalane. Les autorités municipales ont annoncé leur intention de ne pas renouveler les licences d’environ 10 000 appartements touristiques dont l’autorisation arrive à échéance en novembre 2028.
Cette décision, si elle est pleinement appliquée, pourrait représenter l’une des régulations les plus importantes jamais entreprises en Europe contre la location touristique de courte durée dans une grande ville.
D’autres territoires explorent différentes pistes : limitation du nombre de croisières par jour, taxation supplémentaire pour les visiteurs journaliers sans nuitée, zones à accès restreint dans les centres historiques, plafonnement du nombre total de lits touristiques, développement de campagnes de sensibilisation… Le catalogue des outils envisagés ou déjà mis en œuvre s’étoffe rapidement.
Vers un modèle de « triple durabilité » ?
Conscient de la nécessité de répondre à ces préoccupations, le ministère du Tourisme défend aujourd’hui la mise en place d’un modèle fondé sur la triple durabilité : économique, bien sûr, mais aussi sociale et environnementale.
La diversification de l’offre touristique fait partie des axes stratégiques mis en avant. L’objectif affiché est de passer d’un tourisme de volume à un tourisme davantage axé sur la qualité, avec des visiteurs qui dépensent davantage tout en étant moins nombreux. Cela passe notamment par la valorisation de destinations moins connues, le développement du tourisme culturel et patrimonial en dehors des périodes de pointe, ou encore la promotion d’un tourisme plus respectueux de l’environnement.
Reste à savoir si cette transition qualitative pourra réellement s’opérer à l’échelle d’un pays qui accueille déjà autant de visiteurs, et dans un contexte où de nombreux acteurs économiques (hôtels, compagnies aériennes, agences, commerces…) ont intérêt à maintenir, voire augmenter, les flux actuels.
Un débat qui dépasse les frontières espagnoles
La situation espagnole n’est pas isolée. De Venise à Amsterdam, de Dubrovnik à Santorin, de Lisbonne à Paris, de nombreuses destinations européennes font face aux mêmes dilemmes. Comment continuer à bénéficier des retombées économiques majeures du tourisme tout en préservant la qualité de vie des habitants et l’intégrité des territoires ?
L’Espagne, par l’ampleur des flux qu’elle accueille et par la visibilité médiatique de ses mouvements citoyens, est devenue l’un des laboratoires européens les plus observés sur ces questions. Les choix qu’elle fera dans les prochaines années pourraient influencer de nombreuses autres destinations confrontées aux mêmes enjeux.
Quel avenir pour le tourisme espagnol ?
Le paradoxe est saisissant : un secteur qui génère des richesses considérables et qui permet à des centaines de milliers de familles de vivre décemment, devient en même temps la source d’un profond malaise social dans de nombreuses régions.
Trouver le point d’équilibre parfait relève presque de la quadrature du cercle. Trop de régulation risque de casser une dynamique économique essentielle ; trop peu de régulation risque d’aggraver les tensions jusqu’à rendre certaines destinations invivables pour leurs propres habitants.
Les années à venir seront déterminantes. L’Espagne parviendra-t-elle à transformer son modèle touristique pour le rendre plus soutenable socialement et écologiquement tout en conservant sa place de leader mondial ? Ou assisterons-nous à une montée en puissance des conflits entre pro et anti-tourisme ?
Une chose est sûre : le record de 2025 ne marquera pas seulement l’histoire du tourisme espagnol par son ampleur. Il constituera aussi, rétrospectivement, un tournant dans la prise de conscience collective des limites d’un modèle fondé sur la croissance infinie des flux touristiques.
À l’heure où de plus en plus de territoires dans le monde réfléchissent à leur rapport au tourisme, l’Espagne se trouve au cœur d’un débat majeur pour le XXIe siècle : comment accueillir le monde sans se perdre soi-même ?
La réponse à cette question passionnante et complexe ne viendra pas en un jour. Elle se construira débat après débat, mesure après mesure, été après été.
Et pendant ce temps, les avions continuent d’atterrir, les valises continuent de rouler, et le soleil espagnol continue d’attirer le monde entier.









