Chaque matin, au cœur des immenses camps de réfugiés de Cox’s Bazar, au sud du Bangladesh, des silhouettes menues se faufilent entre les abris de bambou et de bâche. Sacs ou vieux livres sous le bras, ces enfants et adolescents rohingyas se dirigent vers ce qu’ils considèrent comme leur seule porte vers un avenir différent. Mais derrière ces scènes quotidiennes se cache une réalité bien plus sombre.
Sept ans après l’exode massif de 2017, l’éducation des jeunes Rohingyas reste un immense défi. Entre restrictions politiques, manque cruel de moyens et rêves qui s’effritent jour après jour, une génération entière grandit dans l’ombre d’un système scolaire précaire.
Une jeunesse suspendue à un fil fragile
La moitié des quelque 900 000 à 1 million de Rohingyas réfugiés au Bangladesh sont des enfants. Ce chiffre impressionnant à lui seul donne la mesure de l’enjeu. Pour ces garçons et ces filles qui ont fui les violences et les persécutions en Birmanie, l’école représente bien plus qu’un lieu d’apprentissage : c’est l’espoir d’une vie meilleure, d’un métier, d’une dignité retrouvée.
Pourtant, ce rêve se heurte à une réalité implacable. Les infrastructures éducatives, mises en place dans l’urgence par les organisations humanitaires et le fonds des Nations Unies pour l’enfance, peinent à suivre l’immensité des besoins.
Un système scolaire sous tension permanente
Plus de 6 500 centres éducatifs ont été créés dans les camps. Ils accueillent environ 300 000 élèves. Ces chiffres paraissent importants… jusqu’à ce qu’on les confronte à la réalité démographique du camp.
Les enfants ne bénéficient en moyenne que de trois heures d’enseignement par jour. Les cours suivent les programmes officiels birmans, mais ce volume horaire reste très largement insuffisant pour permettre un réel apprentissage.
« Ces trois heures quotidiennes ne suffisent pas », reconnaît une responsable travaillant sur place.
Ce temps restreint s’explique notamment par la volonté des autorités bangladaises d’éviter une sédentarisation prolongée des réfugiés. Dès le départ, Dacca a refusé l’intégration des enfants rohingyas dans le système scolaire national et a interdit l’apprentissage de la langue bangladaise.
Manque cruel d’enseignants qualifiés
Dans de nombreuses classes, une seule enseignante doit gérer plusieurs matières et plusieurs niveaux scolaires simultanément. Une situation très fréquente : une jeune femme de trente ans raconte enseigner seule la langue birmane, les mathématiques, les sciences et l’éducation civique à une soixantaine d’élèves répartis en deux classes différentes.
Ce manque de personnel qualifié empêche les enfants de suivre réellement le programme birman, rendant illusoires leurs chances de réintégration dans le système scolaire de Birmanie en cas de retour.
Les programmes birmans n’ont été pleinement introduits qu’à partir de 2022, accentuant encore le retard accumulé par les élèves.
Le recours aux écoles communautaires
Face à ces lacunes, de nombreuses familles se tournent vers les écoles dites communautaires. Ces structures, souvent gérées par des réfugiés eux-mêmes, recrutent des enseignants originaires de Birmanie.
Les cours ont lieu tôt le matin ou en fin de journée, en complément des trois heures dispensées dans les centres officiels. Les parents, comme ce père de sept enfants, acceptent de payer de modestes frais de scolarité, parfois en vendant une partie de leurs rations alimentaires.
Ces établissements offrent aux adolescents un enseignement plus poussé, notamment pour les niveaux secondaires. Pourtant, leur nombre reste très insuffisant pour répondre à la demande.
Une chute brutale de la scolarisation après 14 ans
Les statistiques sont sans appel. Alors que 70 % des enfants de 5 à 14 ans sont scolarisés, ce taux s’effondre à moins de 20 % chez les 15-18 ans. Les filles sont particulièrement touchées par cette exclusion.
Les risques sont multiples : malnutrition chronique, mariages précoces, travail des enfants, enlèvements, voire enrôlement forcé dans des groupes armés. Dans ce contexte, l’éducation constitue pour beaucoup de parents la seule véritable protection.
Des rêves d’université qui s’éloignent
Une adolescente de quinze ans fréquente à la fois un centre géré par une organisation humanitaire et une école communautaire. Elle rêve d’étudier les droits humains, la justice et la paix à l’université.
« Dans ce lycée communautaire, j’apprends plus », confie-t-elle avec détermination.
Malheureusement, même les meilleurs élèves des écoles communautaires atteignent rarement le niveau requis pour intégrer une université bangladaise. Une évaluation récente réalisée dans les camps a révélé que 75 % des lycéens avaient échoué aux examens de mi-parcours.
De rares parcours d’exception
Quelques jeunes filles ont néanmoins réussi à briser ce plafond de verre. Une jeune femme arrivée dans les camps à l’âge de douze ans a intégré, sept ans plus tard, une université privée du sud du Bangladesh grâce à un programme de bourses spécifique.
Aujourd’hui âgée de dix-neuf ans, elle incarne une exception rarissime. Elle-même reconnaît que la très grande majorité des familles n’a même pas de quoi assurer la nourriture quotidienne, rendant l’idée de financer des études supérieures totalement irréaliste.
Les conséquences d’une aide internationale en repli
La situation s’est encore dégradée ces dernières années. La réduction drastique de l’aide américaine en 2025 a contraint plusieurs centres éducatifs à fermer leurs portes. Moins de ressources signifient moins d’enseignants, moins de matériel, moins d’heures de cours.
Ce désengagement progressif des grands donateurs internationaux fragilise un système déjà extrêmement vulnérable. Les organisations présentes sur le terrain doivent faire face à des besoins toujours plus pressants avec des budgets constamment réduits.
Quel avenir pour une génération sacrifiée ?
Dans les ruelles poussiéreuses des camps, les enfants continuent pourtant de courir vers leurs salles de classe improvisées. Ils portent en eux les mêmes rêves que n’importe quel adolescent du monde : devenir médecin, ingénieur, pilote, avocat, enseignante, défenseure des droits humains.
Mais entre ces aspirations légitimes et la réalité s’étend un gouffre immense. Sans accès à une éducation de qualité, sans possibilité de poursuivre des études supérieures, sans perspectives concrètes, cette jeunesse risque de rester prisonnière d’un cercle vicieux de pauvreté et de marginalisation.
La communauté internationale, les autorités bangladaises et les acteurs humanitaires sont aujourd’hui face à un choix déterminant. Continuer à gérer l’urgence avec des rustines ou investir massivement dans l’avenir de ces enfants ?
Chaque année qui passe sans progrès significatif condamne un peu plus une génération entière. Et avec elle, l’espoir d’une société rohingya capable un jour de reconstruire sa vie, que ce soit en Birmanie ou ailleurs.
Dans les camps de Cox’s Bazar, les cahiers s’ouvrent toujours au petit matin. Mais pour combien de temps encore ces enfants pourront-ils continuer d’écrire leurs rêves sur du papier fragile ?









