Un scrutin sous haute tension dans un contexte de longue domination
Les rues de Kampala, la capitale ougandaise, bruissent d’une atmosphère pesante à la veille du vote. Une importante présence policière et militaire patrouille les quartiers, tandis que de nombreux citoyens expriment leur nervosité face à l’incertitude. Le président sortant, âgé de 81 ans, ancien combattant devenu chef d’État en 1986, cherche à consolider son emprise sur le pays après six mandats successifs.
Pour beaucoup d’Ougandais, particulièrement les plus jeunes qui représentent plus de 70 % de la population et n’ont connu que lui au pouvoir, il reste une figure paternelle surnommée affectueusement « Mzee », le Vieux en swahili. Il a sorti le pays du chaos des années 1980 après une guerre de brousse victorieuse contre des rivaux. Pourtant, les critiques fusent : accusations d’abus des forces de sécurité, de contrôle total de l’appareil d’État et de répression contre les opposants.
Le principal challenger : un ancien chanteur devenu symbole de la contestation
Face à lui se dresse Bobi Wine, de son vrai nom Robert Kyagulanyi, 43 ans, ancien artiste de raggamuffin reconverti en politicien. Surnommé le « président du ghetto » en référence à ses origines modestes dans un bidonville de Kampala, il incarne l’espoir d’une génération frustrée par le statu quo. Ses rassemblements ont attiré des foules inattendues, signe d’un soutien populaire croissant malgré les obstacles.
Durant la campagne, Bobi Wine a pris l’habitude de porter un gilet pare-balles, décrivant la période pré-électorale comme une véritable « guerre ». Il accuse ouvertement le régime de vouloir truquer le scrutin et promet des manifestations en cas de fraude avérée. Arrêté à plusieurs reprises par le passé, il évoque des épisodes de torture en détention militaire lors de sa première candidature en 2021.
Nous sommes parfaitement conscients qu’ils prévoient de truquer l’élection, de brutaliser la population, de tuer des gens, et ils ne veulent pas que le reste du monde le voie.
Cette citation illustre la détermination de l’opposant, qui voit dans ce vote une opportunité de mobilisation massive. Ses partisans, souvent issus des quartiers populaires, espèrent que l’élan observé lors des meetings se traduira aux urnes, même si les observateurs doutent d’une alternance réelle.
Une répression qui s’intensifie avant le jour J
Le climat sécuritaire reste alarmant. Des centaines de militants de l’opposition ont été interpellés pendant la campagne. La police a déployé des « agents spéciaux auxiliaires » fraîchement recrutés pour maintenir l’ordre, tandis que les rues de la capitale affichent une militarisation visible. Les citoyens ordinaires hésitent à s’exprimer librement.
Un habitant, la trentaine, interrogé anonymement, refuse même d’aborder le sujet : « Nous ne parlerons pas des élections. Vous pouvez poser n’importe quelle question, mais pas celle-là. » Cette peur diffuse traduit un environnement où la parole libre semble risquée. Le président, dans un discours récent, a appelé à voter tout en prévenant : « Quiconque veut porter atteinte à votre liberté, je l’écraserai. »
Cette rhétorique ferme s’accompagne d’actions concrètes. Un journal local a publié des conseils pratiques pour « protéger votre domicile en vue des élections », recommandant de renforcer portes et fenêtres, voire d’aménager une pièce sécurisée. Ces précautions rappellent les tensions post-électorales passées et les craintes de débordements.
La coupure d’internet : une mesure controversée
Mardi, les autorités ont suspendu l’accès à internet pour une durée indéterminée, officiellement pour empêcher la propagation de fausses informations et d’incitations à la violence. Cette décision, prise malgré des promesses antérieures contraires, a suscité une vive inquiétude internationale.
Les Nations Unies ont qualifié cette mesure, ainsi que la suspension récente de plusieurs organisations non gouvernementales, de « profondément inquiétantes ». Elles appellent à des élections libres et authentiques, dans un contexte décrit comme marqué par une « répression et une intimidation généralisées ».
Pour l’opposition, cette blackout vise clairement à limiter la mobilisation et à empêcher la diffusion d’éventuelles preuves de fraude. Bobi Wine accuse les autorités de vouloir cacher brutalités et manipulations. Des précédents régionaux, comme en Tanzanie voisine où un blackout similaire a accompagné des violences post-électorales graves, renforcent ces soupçons.
Le sort des autres figures de l’opposition
L’opposition n’est pas unie autour d’un seul nom. Un autre leader historique, Kizza Besigye, qui a défié Museveni à quatre reprises, a été enlevé en 2024 au Kenya avant de réapparaître devant une cour martiale ougandaise. Il reste détenu pour des accusations de trahison, illustrant la difficulté pour les opposants de s’organiser librement.
Ces arrestations et disparitions forcées contribuent à un climat de peur généralisée. Les observateurs internationaux soulignent que le contrôle exercé par le pouvoir sur les institutions rend le scrutin plus formel que compétitif pour beaucoup.
Une jeunesse en quête de changement
Avec une population très jeune, l’Ouganda vit une fracture générationnelle. Les moins de 30 ans n’ont connu que Museveni et aspirent souvent à une rupture. Les meetings de Bobi Wine, avec leur énergie et leur affluence, reflètent ce désir de renouveau. Pourtant, le président sortant mise sur sa légitimité historique et sur des promesses de stabilité.
Il rappelle régulièrement comment il a stabilisé le pays après des décennies de troubles. Malgré des scandales de corruption récurrents, une partie de la population lui reste attachée, voyant en lui le garant de la paix relative actuelle.
Des enjeux au-delà du vote : liberté d’expression et droits humains
Ce scrutin soulève des questions plus larges sur l’état de la démocratie en Ouganda. La coupure d’internet prive les citoyens d’informations en temps réel, complique la vérification des résultats et limite la transparence. Les journalistes font face à du harcèlement, empêchés parfois d’accéder aux événements majeurs.
Les appels à la vigilance se multiplient. L’opposition promet de « protéger le vote » et appelle à la mobilisation pacifique. Le pouvoir, de son côté, insiste sur le respect de l’ordre et menace de réprimer toute tentative de perturbation.
Dans ce contexte, le jour du vote s’annonce décisif non seulement pour l’avenir politique immédiat, mais pour la crédibilité des institutions et le respect des libertés fondamentales. Les Ougandais, malgré les appréhensions, se dirigent vers les bureaux de vote avec l’espoir que leur voix comptera vraiment.
Les heures à venir révéleront si ce scrutin marque un tournant ou prolonge une ère déjà longue. La tension reste palpable, et les regards internationaux se tournent vers ce pays d’Afrique de l’Est où l’alternance semble si difficile à atteindre.









