Dans un pays où chaque jour apporte son lot de destructions et d’espoirs ténus, l’arrivée d’un nouveau visage à la tête du ministère de la Défense suscite à la fois curiosité et interrogations. Mykhaïlo Fedorov, âgé de seulement 34 ans, vient d’être nommé à ce poste stratégique par le Parlement ukrainien. L’ancien ministre de la Transformation numérique hérite d’un ministère en première ligne dans une guerre qui n’en finit plus de s’éterniser.
Alors que le conflit entre dans sa cinquième année, le choix de ce jeune dirigeant connu pour sa maîtrise du numérique intrigue autant qu’il rassure. Mais au-delà des sourires officiels et des applaudissements parlementaires se dressent des montagnes de défis. Cinq obstacles majeurs se profilent déjà devant lui.
Un ministre inattendu pour des temps exceptionnels
Peu auraient parié, il y a encore quelques années, que le responsable de la révolution numérique ukrainienne se retrouverait un jour à la tête de l’appareil militaire du pays. Pourtant, ce parcours atypique pourrait bien s’avérer être un atout décisif dans le contexte actuel.
La guerre moderne n’est plus seulement une affaire de chars et d’artillerie. Elle se joue aussi – et de plus en plus – dans le domaine des technologies, de l’information et de l’innovation rapide. Le nouveau ministre arrive donc avec un bagage qui pourrait changer la donne.
1. Conserver et renforcer le soutien international
Depuis plusieurs mois, la scène diplomatique internationale connaît d’importants bouleversements. Les déclarations contradictoires venues de Washington ont semé le doute dans de nombreuses capitales européennes.
Le soutien financier et militaire apporté à l’Ukraine n’a plus l’évidence ni la régularité des premières années du conflit. Certains partenaires historiques hésitent, d’autres conditionnent leur aide à des négociations dont les contours restent flous.
« Aucun pays au monde n’était prêt à affronter les défis d’une guerre de cette ampleur »
C’est par ces mots lucides que le nouveau ministre s’est adressé aux députés lors de sa présentation. Cette phrase résume à elle seule l’immense défi qui l’attend : convaincre les partenaires que l’effort ukrainien mérite toujours d’être accompagné, malgré la fatigue qui gagne certains alliés.
Il devra mettre en avant les progrès réalisés par l’armée ukrainienne, notamment dans le domaine de l’innovation technologique, pour prouver que l’aide occidentale n’est pas versée dans un tonneau sans fond, mais investie dans une armée qui se modernise rapidement.
2. Gagner la course aux drones et à l’innovation technologique
Sur le champ de bataille, les drones ont radicalement modifié la manière de faire la guerre. Les images de ces petits appareils kamikazes frappant des cibles avec une précision chirurgicale sont devenues le symbole même du conflit actuel.
L’Ukraine a su très tôt comprendre l’importance stratégique de cette technologie. Elle a développé des capacités impressionnantes en matière de drones FPV, de reconnaissance et d’attaque. Mais la Russie, de son côté, a industrialisé sa production à une échelle bien supérieure.
En s’appuyant sur des composants électroniques souvent d’origine chinoise et à bas coût, Moscou parvient à maintenir un rythme de production très élevé. Cette asymétrie constitue l’un des défis les plus pressants pour le nouveau ministre.
- Augmenter massivement la production nationale de drones
- Développer de nouvelles générations plus résistantes au brouillage
- Trouver des solutions pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement
- Intégrer l’intelligence artificielle dans les systèmes autonomes
Ces quatre axes apparaissent aujourd’hui comme indispensables pour maintenir l’équilibre technologique sur le front. Le ministre a déjà annoncé que l’utilisation massive de la technologie constituerait une priorité absolue de son mandat.
3. Résoudre la crise des effectifs et réformer l’armée
Malgré les avancées technologiques, la guerre reste avant tout une affaire d’hommes. Et sur ce point, l’Ukraine fait face à une situation extrêmement préoccupante.
La mobilisation obligatoire reste profondément impopulaire. Le nombre de désertions atteint des niveaux records. La population masculine en âge de combattre se raréfie dangereusement face à un adversaire qui dispose d’une réserve humaine quatre fois plus importante.
« Aujourd’hui, on ne peut pas lutter contre les nouvelles technologies avec une structure organisationnelle obsolète »
Cette phrase prononcée par le ministre lui-même résume parfaitement le problème structurel auquel il est confronté. L’armée ukrainienne souffre encore d’un héritage soviétique marqué par une bureaucratie lourde et un commandement très centralisé.
Le nouveau locataire du ministère a annoncé vouloir s’attaquer de front à ces questions : réforme de la structure de commandement, amélioration des conditions de vie en première ligne, lutte contre la corruption et contre les rapports mensongers qui gangrènent parfois la chaîne hiérarchique.
Ces chantiers sont immenses et politiquement sensibles. Les précédentes tentatives de réforme ont toutes buté sur les résistances internes et la nécessité de maintenir l’effort de guerre au quotidien.
4. Renforcer la défense antiaérienne face à une menace croissante
Les frappes russes contre les infrastructures énergétiques se sont considérablement intensifiées ces derniers mois. Des régions entières plongent régulièrement dans le noir et le froid en plein hiver.
Face à cette campagne de destruction systématique, la défense antiaérienne est devenue la priorité absolue du pays. Chaque centrale électrique, chaque transformateur, chaque ligne haute tension représente aujourd’hui un enjeu stratégique majeur.
L’Ukraine mise beaucoup sur le développement de drones intercepteurs peu coûteux capables de neutraliser les drones-drones russes avant qu’ils n’atteignent leur cible. Mais cette solution, bien que prometteuse, demande encore des améliorations techniques importantes.
Parallèlement, le pays reste très dépendant des systèmes occidentaux Patriot, NASAMS et IRIS-T pour faire face aux missiles balistiques et de croisière. Or leur approvisionnement reste aléatoire et leur coût extrêmement élevé.
L’apparition récente d’un nouveau missile russe très difficile à intercepter vient encore compliquer la donne. Cet engin, capable d’atteindre des vitesses hypersoniques, représente un défi supplémentaire pour les systèmes de défense actuels.
5. Trouver des solutions financières durables
Le dernier défi, peut-être le plus fondamental, concerne le financement même de l’effort de guerre. Le nouveau ministre a été très clair lors de son audition parlementaire : il ne dispose actuellement que d’environ 7,5 milliards d’euros pour tenir l’année.
Ce montant, bien qu’important, reste largement insuffisant au regard des besoins réels. L’arrêt complet de l’aide américaine pendant plusieurs mois a profondément fragilisé les finances ukrainiennes.
L’Union européenne tente aujourd’hui de compenser cette absence. Un programme de prêts conséquent a été mis en place, dont une partie importante pourra être consacrée directement à l’effort militaire dans les prochaines années.
Mais Kiev ne veut pas rester éternellement dépendante de l’aide extérieure. La stratégie consiste désormais à développer une véritable industrie de défense nationale capable de produire armes et munitions à grande échelle.
- Augmenter significativement la production nationale d’armements
- Attirer des investisseurs étrangers dans le secteur de la défense
- Exporter le savoir-faire ukrainien en matière de technologies militaires
- Développer des partenariats industriels stratégiques
- Créer un environnement favorable aux start-ups de défense
Ces cinq orientations stratégiques demandent du temps, alors même que la guerre ne laisse aucun répit. Le nouveau ministre devra trouver le difficile équilibre entre les besoins du court terme et les investissements nécessaires pour l’avenir.
Un parcours atypique pour relever des défis immenses
L’arrivée de Mykhaïlo Fedorov à la tête du ministère de la Défense représente à bien des égards une rupture. Pour la première fois depuis le début du conflit, un civil sans passé militaire prend les commandes de l’institution.
Ce choix audacieux traduit la conviction que la victoire passera par une transformation profonde de l’armée ukrainienne : plus technologique, plus agile, moins bureaucratique, plus transparente.
Le chemin s’annonce extrêmement difficile. Chaque jour, le nouveau ministre devra prendre des décisions engageant des milliers de vies, des milliards d’euros et l’avenir même du pays.
Pourtant, dans cette période où l’incertitude domine, l’énergie et la vision d’un homme jeune, habitué à bousculer les codes et à innover, pourraient bien représenter l’une des dernières cartes maîtresses de l’Ukraine.
La guerre continue. Les défis s’accumulent. Et au milieu de ce chaos, un nouveau chapitre s’ouvre au ministère de la Défense.
À suivre de très près.









