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Guinée-Bissau : Virage Présidentiel Après le Coup d’État

En Guinée-Bissau, le Conseil de Transition vote une refonte constitutionnelle majeure, passant à un régime présidentiel fort. Ce changement met fin aux cohabitations conflictuelles, mais soulève des doutes sur sa légitimité et les véritables intentions de la junte...
La Guinée-Bissau, petit pays d’Afrique de l’Ouest souvent oublié des radars médiatiques, vient de franchir une étape supplémentaire dans son histoire tumultueuse marquée par l’instabilité politique. Moins de deux mois après un coup d’État qui a renversé le président en exercice, l’organe législatif mis en place par la junte militaire a pris une décision lourde de conséquences : modifier en profondeur la Constitution du pays. Ce vote unanime, intervenu en soirée, transforme radicalement le paysage institutionnel et soulève de nombreuses interrogations sur l’avenir démocratique de la nation.

Un virage institutionnel majeur sous contrôle militaire

Le Conseil National de Transition, composé de 65 membres tous désignés par la junte au pouvoir, a approuvé à l’unanimité une révision constitutionnelle qui fait basculer la Guinée-Bissau d’un système parlementaire vers un régime présidentiel renforcé. Cette modification arrive dans un contexte particulièrement tendu, seulement quelques semaines après la prise de contrôle par l’armée.

Le pays avait déjà connu une période de fortes turbulences. Le 26 novembre dernier, des militaires ont destitué le président en place, interrompant brutalement le processus électoral qui suivait une élection présidentielle et législative. L’armée a alors annoncé une transition d’un an, avec la suspension des institutions démocratiques antérieures. Ce nouveau texte constitutionnel vise explicitement à mettre fin aux tensions récurrentes entre le chef de l’État et le chef du gouvernement.

Dans l’ancien cadre, le Premier ministre provenait souvent de la majorité parlementaire, ce qui générait des cohabitations compliquées, parfois explosives. Le président pouvait dissoudre l’Assemblée, mais les pouvoirs restaient partagés de manière à créer un équilibre précaire. Aujourd’hui, le vent tourne radicalement.

Les changements clés de la nouvelle Constitution

Le président devient le véritable pivot du pouvoir exécutif. Il nomme directement le Premier ministre ainsi que les membres du gouvernement, sans contrainte liée à la composition parlementaire. De plus, il acquiert la possibilité de dissoudre l’Assemblée nationale en cas de besoin. Ces prérogatives concentrent l’autorité entre les mains d’un seul homme, le chef de l’État.

L’Assemblée Nationale Populaire change également de dénomination pour devenir simplement l’Assemblée nationale. Ce changement symbolique accompagne une refonte plus profonde des équilibres institutionnels. Le texte révisé doit maintenant être promulgué par le dirigeant de la junte et publié au journal officiel pour entrer en vigueur.

Pour un membre du Conseil National de Transition représentant la société civile, cette évolution met fin à un bicéphalisme source de crises permanentes. Les dernières années ont été marquées par des conflits ouverts entre le président et son Premier ministre, issu du parti dominant aux législatives. Cette dualité a paralysé l’action publique à plusieurs reprises.

« Si la loi est promulguée et publiée, elle mettra fin au bicéphalisme au sommet de l’Etat. Nous avons vécu ces dernières années des crises entre le Président de la République et son Premier ministre qui sort du parti vainqueur des législatives. »

Cette citation illustre le principal argument avancé par les partisans de la réforme : stabiliser le pouvoir exécutif pour éviter les blocages institutionnels récurrents.

Un passé marqué par l’instabilité chronique

Depuis son indépendance du Portugal en 1974, la Guinée-Bissau a traversé une série impressionnante de bouleversements politiques. Quatre coups d’État réussis et de multiples tentatives d’insurrection ont jalonné son histoire récente. Ce pays de quelque deux millions d’habitants, coincé entre le Sénégal et la Guinée, souffre d’une fragilité structurelle qui rend chaque transition particulièrement sensible.

Le dernier épisode en date s’inscrit dans cette continuité. Après la destitution du président, l’armée a justifié son intervention par la nécessité de restaurer l’ordre dans un contexte électoral contesté. Les élections du 23 novembre avaient suscité des tensions vives, avec des revendications de victoire de part et d’autre avant même la proclamation officielle des résultats.

La création du Conseil National de Transition, peu après le putsch, visait à institutionnaliser la période intérimaire. Composé de représentants nommés, cet organe législatif transitoire porte désormais la responsabilité de cette refonte constitutionnelle majeure. Le vote unanime en séance publique témoigne d’une cohésion apparente au sein de la junte et de ses alliés.

Des voix critiques sur la légitimité du processus

Malgré l’unanimité affichée, la réforme suscite des interrogations profondes quant à sa validité juridique. Certains observateurs estiment que le Conseil National de Transition manque de légitimité pour opérer une telle modification de la loi fondamentale. Issu d’une prise de pouvoir par la force, cet organe ne repose pas sur un processus électoral démocratique.

Un commentateur politique a ainsi déclaré que la situation actuelle est « très dangereuse et imprévisible ». Selon lui, les décisions émanant d’une institution non légitime n’ont aucune valeur juridique réelle. Cette position reflète l’inquiétude d’une partie de la société civile et des analystes face à la concentration des pouvoirs.

« Nous vivons une situation très dangereuse et imprévisible. Car ce Conseil national de transition n’est juridiquement pas légitime. Donc toute décision qui émane d’une telle institution n’a aucune valeur juridique. »

D’autres voix vont plus loin, soupçonnant une volonté de consolider un pouvoir personnel. Un doctorant en droit s’interroge ouvertement sur les intentions réelles du haut commandement militaire.

« Que cherche le Haut commandement militaire sinon concentrer tous les pouvoirs entre les mains d’un seul homme qui est le chef absolu. »

Ces critiques soulignent le risque d’une dérive autoritaire, où la transition promise pourrait se prolonger indéfiniment sous couvert de stabilité.

Les implications pour l’avenir politique du pays

La passage à un régime présidentiel fort pourrait, en théorie, fluidifier la prise de décision et réduire les paralysies gouvernementales. Dans un pays où les crises récurrentes ont entravé le développement, certains y voient une opportunité de gouvernance plus efficace. Le chef de l’État, en contrôlant directement l’exécutif, pourrait impulser des réformes sans les blocages habituels.

Cependant, cette concentration des pouvoirs pose aussi des risques majeurs. Sans contre-pouvoirs solides, le système pourrait favoriser l’arbitraire et compliquer toute alternance future. L’histoire récente du pays montre que les interventions militaires, souvent présentées comme salvatrices, ont rarement conduit à une démocratisation durable.

La Guinée-Bissau fait face à des défis multiples : instabilité politique chronique, rôle important du narcotrafic comme facteur de corruption des élites, pauvreté endémique et tensions ethniques latentes. La réforme constitutionnelle s’inscrit dans ce contexte complexe, où chaque changement institutionnel peut avoir des répercussions imprévues.

Vers une transition prolongée ou un retour à l’ordre démocratique ?

La junte a promis une transition d’un an, au terme de laquelle des élections devraient théoriquement ramener le pays sur les rails démocratiques. Mais la modification de la Constitution soulève la question de la sincérité de cet engagement. En renforçant les pouvoirs présidentiels, les militaires préparent-ils le terrain pour un dirigeant fort issu de leurs rangs ?

Les observateurs attentifs notent que ce type de réforme, opéré par une autorité non élue, fragilise la confiance dans le processus. La communauté internationale, déjà critique du coup d’État initial, suit de près ces développements. La suspension par des organisations régionales illustre la condamnation générale de l’interruption du cours démocratique.

Pourtant, sur le terrain, la population aspire avant tout à la stabilité et à une gouvernance capable de répondre aux besoins quotidiens. Les crises à répétition ont épuisé les énergies, et beaucoup se montrent pragmatiques face à ces changements, espérant qu’ils apportent enfin une forme de calme politique.

Un pays à la croisée des chemins

La Guinée-Bissau se trouve aujourd’hui à un tournant décisif. La réforme constitutionnelle adoptée par le Conseil National de Transition marque une rupture avec le passé parlementaire et ouvre la voie à un exécutif plus centralisé. Mais cette évolution, opérée dans un cadre transitoire contesté, interroge sur la nature réelle de la transition en cours.

Entre les espoirs de stabilité et les craintes d’autoritarisme, le pays doit naviguer avec prudence. L’avenir dépendra largement de la capacité des autorités actuelles à respecter les délais annoncés et à organiser des scrutins libres et transparents. En attendant, cette modification constitutionnelle restera un symbole fort de la volonté de la junte de remodeler en profondeur les institutions du pays.

Les prochains mois seront déterminants pour savoir si ce virage présidentiel renforce la gouvernance ou accentue les risques d’une nouvelle spirale de crises. La Guinée-Bissau, une fois de plus, écrit un chapitre supplémentaire de son histoire politique mouvementée.

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