Imaginez un instant : trois musiciens qui ont révolutionné le rock à la fin des années 70, vendu des dizaines de millions d’albums, rempli des stades entiers… et qui, presque cinquante ans plus tard, se retrouvent devant un juge pour savoir qui doit toucher combien sur chaque écoute Spotify de « Every Breath You Take ». Cette scène, qui semble tout droit sortie d’un scénario hollywoodien, est pourtant bien réelle.
Le monde a changé. La façon dont nous consommons la musique aussi. Mais certains contrats, eux, sont restés figés dans le temps. Et aujourd’hui, cette inertie coûte cher – très cher – à certains.
Quand le streaming révèle les failles d’un pacte ancien
En 1977, alors que le punk bat encore son plein et que le post-punk commence à pointer le bout de son nez, trois hommes forment un groupe qui va rapidement devenir légendaire : The Police. Sting à la basse et au chant, Andy Summers à la guitare, Stewart Copeland à la batterie. Très vite, il apparaît évident que le principal compositeur, c’est Sting. Mais les deux autres apportent une signature sonore si particulière que leur contribution dépasse largement le simple rôle de « musiciens de studio ».
C’est dans ce contexte qu’est né un accord, d’abord oral, puis écrit : chaque membre percevrait 15 % des royalties en tant qu’arrangeur sur les compositions des autres. Un pacte de gentlemen, en quelque sorte, qui reconnaissait la valeur collective au-delà de la simple paternité des chansons.
Un texte qui n’avait pas prévu… l’avenir
Personne, en 1977, ni même en 1981 lors de la formalisation écrite, ni en 1997 lors d’une mise à jour, n’avait imaginé que les gens paieraient 9,99 € par mois pour écouter en illimité des millions de titres. Le streaming n’existait tout simplement pas. À l’époque, on vendait des vinyles, puis des cassettes, puis des CD. Point.
Et pourtant, aujourd’hui, les plateformes comme Spotify, Apple Music ou Deezer représentent la très grande majorité des revenus musicaux dans le monde. Un paradoxe cruel pour un contrat muet sur ce point.
La distinction qui fait (beaucoup) d’argent : mécanique vs performance
Dans l’industrie musicale moderne, les revenus issus du streaming sont généralement découpés en deux grandes catégories :
- Les droits mécaniques : rémunération pour la reproduction de la composition (historiquement liée à la vente physique ou au téléchargement)
- Les droits de performance : rémunération pour la diffusion publique ou la communication au public de l’enregistrement (radio, télévision, lieux publics… et aujourd’hui streaming dans de nombreux pays)
L’accord de règlement global signé en 2016 entre les trois membres mentionne explicitement les droits mécaniques… mais reste silencieux sur les droits de performance appliqués au streaming. C’est précisément sur ce point que repose tout le conflit actuel.
« Nous estimons que l’esprit de l’accord initial de 1977 doit prévaloir sur la lettre d’un texte signé à une époque où le streaming n’existait pas. »
Voilà en substance la thèse défendue par Andy Summers et Stewart Copeland. Selon eux, exclure une partie significative des revenus streaming de la répartition à 15 % serait contraire à l’intention originelle du trio.
Des millions en jeu… et un catalogue vendu 300 millions ?
Les deux plaignants avancent le chiffre de plus de deux millions de dollars comme manque à gagner. Une somme conséquente, même si elle reste relativement modeste au regard des montants astronomiques brassés par l’industrie aujourd’hui.
Pour rappel, Sting a cédé l’intégralité de ses droits d’auteur (y compris ceux sur le répertoire de The Police) à un géant du disque pour un montant que la presse américaine a estimé autour de 250 à 300 millions de dollars. Une transaction historique qui a fait couler beaucoup d’encre… et qui rajoute aujourd’hui du sel au conflit.
La défense de Sting : « une relecture opportuniste »
Du côté de l’ancien leader du groupe, la position est claire et tranchée : l’accord de 2016 est limpide. Il règle tous les différends financiers existants et futurs entre les membres. Tenter de rouvrir le dossier aujourd’hui serait une tentative illégitime de réinterprétation.
Les représentants de Sting vont même plus loin : ils laissent entendre que certaines sommes déjà versées pourraient être considérées comme un trop-perçu. Autrement dit : loin de devoir de l’argent, ce serait plutôt l’inverse.
The Police : une alchimie exceptionnelle… et des relations compliquées
Ceux qui ont suivi l’histoire du groupe le savent : les relations entre les trois hommes n’ont jamais été simples. Tensions créatives, luttes d’ego, visions divergentes… The Police, c’est aussi l’histoire d’un triumvirat instable qui a miraculeusement produit cinq albums cultes en seulement six ans.
La reformation pour la tournée mondiale 2007-2008 avait déjà ravivé certaines rancœurs. Le contentieux actuel n’est donc pas totalement surprenant. Il est plutôt le symptôme d’une fracture jamais totalement refermée.
Et maintenant ? Que peut décider la justice ?
L’audience qui s’est ouverte à Londres n’est pour l’instant qu’une étape préliminaire. Il s’agit d’examiner la recevabilité de la plainte, les arguments juridiques des deux parties, et éventuellement de fixer un calendrier pour un procès au fond.
Les juges britanniques vont devoir répondre à plusieurs questions délicates :
- L’accord de 2016 constitue-t-il réellement un règlement global et définitif ?
- Le silence sur la qualification du streaming comme droit de performance est-il volontaire ou accidentel ?
- L’intention originelle de 1977 peut-elle primer sur un contrat plus récent ?
- Dans quelle mesure le contexte technologique de l’époque doit-il être pris en compte ?
La décision pourrait créer un précédent important pour de nombreux autres artistes dont les contrats datent d’avant l’explosion du streaming.
Le streaming, miroir grossissant des inégalités historiques
Au-delà du cas très médiatisé de The Police, ce conflit illustre un phénomène beaucoup plus large. Partout dans le monde, des artistes des générations précédentes redécouvrent que leurs vieux contrats ne les protègent plus dans le monde numérique.
Certains compositeurs-interprètes se retrouvent à toucher la quasi-totalité des revenus pendant que les musiciens, arrangeurs, producteurs qui ont façonné le son sont largement oubliés. Le streaming, par sa transparence (on peut voir exactement combien de fois une chanson a été jouée), rend ces inégalités criantes.
Quelques chiffres qui donnent le vertige
Pour mieux comprendre les enjeux, voici quelques ordres de grandeur :
| Streams nécessaires pour 1 000 $ | ≈ 250 000 à 400 000 (selon pays et plateforme) |
| Streams mensuels de « Every Breath You Take » en 2025 | Plusieurs dizaines de millions |
| Durée moyenne d’écoute comptabilisée | 30 secondes (règle Spotify) |
| Part reversée aux ayants droit | ≈ 70 % du CA total des plateformes |
Quand on multiplie ces chiffres par plusieurs décennies d’écoutes cumulées… on comprend mieux pourquoi deux millions de dollars apparaissent comme une somme « raisonnable » dans ce dossier.
Un symbole d’une industrie en pleine mutation
Ce procès n’est pas seulement une querelle entre trois musiciens riches et célèbres. Il est le révélateur d’un changement de paradigme profond dans l’économie de la musique enregistrée.
Il pose aussi la question de la justice intergénérationnelle dans les arts : comment rémunérer équitablement ceux qui ont créé une œuvre à une époque donnée, quand les modes de diffusion et de monétisation évoluent radicalement plusieurs décennies plus tard ?
Quelle que soit l’issue de ce litige, une chose est sûre : le fantôme de The Police continue de planer sur la pop culture mondiale… et sur les comptes bancaires de ses membres.
À suivre, donc, avec la plus grande attention.
Le verdict de Londres pourrait bien redéfinir la manière dont les vieux contrats musicaux sont interprétés à l’ère du streaming. Une décision attendue qui dépassera largement les frontières du Royaume-Uni.









