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Rohingyas : La Birmanie rejette les accusations de génocide à la CIJ

Des centaines de milliers de Rohingyas ont fui les violences en 2017. Aujourd’hui, la Gambie accuse la Birmanie de génocide devant la plus haute juridiction mondiale. La junte dénonce des allégations « biaisées ». Que révèle vraiment cette affaire explosive ?

Imaginez un peuple entier, des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, contraints de fuir leur terre natale en quelques semaines seulement, laissant derrière eux des villages réduits en cendres. C’est l’histoire tragique des Rohingyas, cette minorité musulmane de Birmanie qui, depuis des décennies, subit discriminations, violences et déplacements forcés. Aujourd’hui, cette crise humanitaire majeure se retrouve au cœur d’un affrontement juridique historique devant la plus haute juridiction mondiale.

Une plainte sans précédent devant la Cour internationale de Justice

Depuis plusieurs jours, les regards du monde entier se tournent vers La Haye. C’est là, au sein du palais de la Paix, que se tiennent les audiences d’un dossier hors norme : la Gambie accuse officiellement la Birmanie de violer la Convention des Nations unies sur le génocide de 1948 à l’encontre des Rohingyas.

Ce qui rend cette affaire particulièrement remarquable, c’est que l’État plaignant n’a aucun lien géographique, historique ou ethnique direct avec les victimes. La Gambie, petit pays d’Afrique de l’Ouest à majorité musulmane, agit ici au nom de l’obligation collective de protéger les populations contre le crime ultime : le génocide.

Le déclenchement de la crise de 2017

Le point de départ de cette procédure remonte à l’été 2017. À la suite d’attaques menées par des combattants rohingyas contre des postes de sécurité, l’armée birmane lance une vaste opération militaire dans l’État Rakhine, région du nord-ouest du pays où vit historiquement la majorité des Rohingyas.

En quelques mois, plus de 700 000 personnes traversent la frontière pour trouver refuge au Bangladesh. Les récits des survivants font état de scènes d’une extrême violence : exécutions sommaires, viols systématiques, enfants arrachés à leurs mères, maisons incendiées méthodiquement. Des villages entiers disparaissent des cartes.

Ces événements ont provoqué l’une des plus importantes exodes forcés de ces dernières décennies en Asie. Aujourd’hui encore, environ 1,17 million de Rohingyas survivent dans des camps surpeuplés près de Cox’s Bazar, au Bangladesh, dans des conditions sanitaires et humanitaires catastrophiques.

« Les Rohingyas ont été pris pour cible et exterminés. »

Extrait de la présentation de la délégation gambienne devant la CIJ

Des accusations très précises portées par la Gambie

Durant les premières audiences, les avocats de la Gambie ont présenté des témoignages glaçants. Dans un seul village du nord de l’État Rakhine, des soldats auraient décapité des personnes âgées, organisé des viols collectifs sur des femmes et des jeunes filles, et jeté des nourrissons dans les cours d’eau.

Après avoir massacré les habitants, les forces armées auraient procédé à la destruction systématique des habitations dans ce que les autorités birmanes ont longtemps appelé des « opérations de nettoyage ». Selon l’équipe juridique gambienne, ces actes ne constituent pas des excès isolés mais traduisent une intention claire : détruire, en tout ou en partie, le groupe ethnique, religieux et culturel rohingya.

Pour étayer cette thèse extrêmement grave, la partie plaignante s’appuie sur des milliers de témoignages, des images satellites montrant l’ampleur des destructions, des rapports d’organisations internationales et des enquêtes indépendantes.

La réponse cinglante de la junte militaire

La réaction des autorités birmanes actuelles ne s’est pas fait attendre. Dans un communiqué officiel diffusé par les médias d’État, le ministère des Affaires étrangères de la junte a qualifié les accusations de « biaisées et sans fondement », tant sur le plan factuel que juridique.

Les responsables birmans dénoncent des rapports « fondés sur des preuves non fiables » et affirment que seuls « les faits et le droit établi » doivent guider les juges de La Haye. Ils insistent également sur le fait que leur pays coopère « de bonne foi » avec la Cour, preuve selon eux de leur respect du droit international.

Il est intéressant de noter que, dans leurs communications officielles, les autorités birmanes évitent soigneusement le terme « Rohingya », préférant parler de « personnes originaires de l’État Rakhine ». Cette terminologie n’est pas anodine : elle reflète une politique de longue date qui refuse de reconnaître les Rohingyas comme un groupe ethnique distinct.

Le difficile exercice de la défense birmane

La Birmanie soutient depuis des années que les opérations militaires de 2017 visaient à rétablir l’ordre après des attaques contre les forces de sécurité. Selon la version officielle, les forces armées ont répondu proportionnellement à une insurrection armée.

Les autorités affirment également que de nombreux villages ont été incendiés par les combattants rohingyas eux-mêmes lors de leur retrait, et que les déplacements de population auraient été largement volontaires.

Ces arguments, qui ont été largement rejetés par la communauté internationale et les organisations de défense des droits humains, seront au cœur de la stratégie de défense que présentera la délégation birmane devant les juges.

Un contexte politique intérieur explosif

Depuis février 2021 et le coup d’État militaire qui a renversé le gouvernement civil dirigé par Aung San Suu Kyi, la Birmanie traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine. Le pays est aujourd’hui dirigé par une junte confrontée à une résistance armée généralisée et à des sanctions internationales.

Dans ce contexte, le dossier rohingya constitue à la fois un défi et un outil de légitimation pour la junte. Montrer qu’elle « défend » le pays face à ce qu’elle présente comme une campagne internationale injuste permet de mobiliser une partie de la population bouddhiste birmane, historiquement hostile aux Rohingyas.

Des conséquences juridiques et politiques majeures

La Cour internationale de Justice n’a pas le pouvoir d’imposer physiquement ses décisions. Cependant, un arrêt condamnant la Birmanie aurait des conséquences politiques considérables. Il renforcerait l’isolement diplomatique de la junte et accentuerait la pression sur les pays qui continuent de maintenir des relations avec le régime militaire.

De plus, l’issue de cette affaire pourrait créer un précédent important pour d’autres dossiers en cours devant la même juridiction, notamment l’affaire opposant l’Afrique du Sud à Israël concernant les événements à Gaza.

La situation humanitaire actuelle : un drame qui perdure

Pendant que les avocats s’affrontent à La Haye, la situation sur le terrain reste désespérée. Dans les immenses camps de réfugiés de Cox’s Bazar, la vie quotidienne est marquée par l’entassement, la malnutrition, les maladies infectieuses et l’absence de perspectives d’avenir.

Les enfants nés dans ces camps n’ont jamais connu d’autre réalité que celle des barbelés, des tentes de fortune et de l’attente infinie d’une solution politique qui semble toujours plus lointaine.

Les tentatives de rapatriement organisées par le Bangladesh et la Birmanie ont toutes échoué, les réfugiés refusant massivement de retourner dans un pays où ils ne bénéficient d’aucun droit de citoyenneté et où les violences pourraient reprendre à tout moment.

Quelle reconnaissance du statut des Rohingyas ?

Au cœur du problème se trouve la question de la citoyenneté. La loi birmane de 1982 a privé la grande majorité des Rohingyas de la nationalité birmane, les considérant comme des « immigrés illégaux » venus du Bangladesh voisin, bien que de nombreuses familles vivent dans la région depuis plusieurs générations.

Cette absence de reconnaissance légale constitue la racine profonde de leur vulnérabilité et explique en grande partie pourquoi ils ont pu être traités comme des citoyens de seconde zone, voire comme des non-personnes aux yeux de l’État.

Un long chemin vers la justice

Les procédures devant la Cour internationale de Justice sont réputées longues. Il faudra probablement plusieurs mois, voire plusieurs années, avant qu’un jugement au fond ne soit rendu. En attendant, la Cour pourrait prendre des mesures conservatoires supplémentaires pour tenter de protéger les populations encore présentes en Birmanie.

Mais au-delà de l’aspect judiciaire, cette affaire pose une question fondamentale : la communauté internationale est-elle réellement capable de prévenir et de punir le crime de génocide lorsque celui-ci est commis par un État contre une partie de sa propre population ?

Les années à venir apporteront peut-être des éléments de réponse. Pour l’instant, les Rohingyas attendent toujours, coincés entre des camps surpeuplés et un pays qui ne veut pas d’eux.

Chaque jour qui passe dans l’indifférence relative du reste du monde constitue une nouvelle victoire pour l’impunité et une nouvelle défaite pour l’idée même de justice internationale.

Le dossier rohingya devant la CIJ n’est donc pas seulement l’histoire d’une minorité persécutée. C’est aussi un test crucial pour le système international mis en place après la Seconde Guerre mondiale pour tenter, justement, d’empêcher que de tels crimes ne se reproduisent.

À l’heure où ces lignes sont écrites, les plaidoiries se poursuivent à La Haye. Le sort judiciaire des Rohingyas reste suspendu aux décisions de juges venus du monde entier. Mais au-delà des prétoires, le drame humain continue, loin des caméras et des salles d’audience.

Et pendant ce temps, dans les camps de Cox’s Bazar, des enfants grandissent sans école, sans avenir, et surtout sans justice.

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