Imaginez un mouvement politique né il y a presque un siècle, qui a traversé les révolutions, les répressions et les printemps arabes, soudainement estampillé du sceau le plus lourd que puisse porter une organisation aux yeux de la première puissance mondiale. C’est exactement ce qui vient de se produire outre-Atlantique.
En ce début d’année 2026, Washington a pris une décision aux conséquences potentiellement historiques : désigner officiellement plusieurs branches des Frères musulmans, en Égypte, au Liban et en Jordanie, comme organisations terroristes étrangères. Ce label, rare et lourd de sens, change profondément la donne pour ce mouvement islamiste transnational.
Un tournant majeur dans la lutte antiterroriste américaine
Cette annonce n’est pas arrivée par hasard. Elle couronne plusieurs années de pression intense de la part de certains alliés arabes, notamment l’Égypte et les Émirats arabes unis, qui considèrent depuis longtemps la confrérie comme une menace existentielle pour leurs régimes.
Le secrétaire d’État américain a été très clair dans sa communication : ces désignations constituent les premières étapes d’une stratégie beaucoup plus large visant à priver ces branches des ressources nécessaires pour mener ou soutenir des activités violentes et déstabilisatrices.
Qu’est-ce que la désignation comme organisation terroriste étrangère ?
Ce label, attribué par le Département d’État, n’est pas simplement symbolique. Il déclenche automatiquement une batterie de mesures concrètes et très contraignantes :
- Gel immédiat de tous les avoirs aux États-Unis
- Interdiction totale pour les citoyens et entreprises américaines d’effectuer des transactions avec ces organisations
- Interdiction d’entrée sur le territoire américain pour les membres et dirigeants
- Possibilité de poursuites pénales pour quiconque apporte un soutien matériel
- Signal très fort envoyé à la communauté internationale et aux institutions financières mondiales
En résumé, c’est une asphyxie financière et diplomatique quasi-totale pour les structures visées.
Pourquoi ces trois pays précisément ?
Les autorités américaines ont justifié leur choix par des éléments concrets et récents, très différents selon les branches concernées.
La branche égyptienne et ses liens présumés avec le Hamas
L’Égypte considère les Frères musulmans comme une organisation terroriste depuis 2013. Le Caire a salué avec enthousiasme la décision américaine, la qualifiant d’étape décisive dans la lutte contre l’extrémisme.
Selon Washington, la branche égyptienne entretient des liens étroits avec le Hamas, mouvement né officiellement d’une branche des Frères musulmans en 1987 et déjà désigné terroriste par les États-Unis depuis des décennies.
L’attaque du 7 octobre 2023 et les deux années de conflit qui ont suivi dans la bande de Gaza ont considérablement renforcé cette perception de menace transfrontalière aux yeux des décideurs américains.
La branche jordanienne et la rupture de 2025
La Jordanie a longtemps entretenu une relation complexe, parfois ambivalente, avec sa branche locale des Frères musulmans, historiquement la plus ancienne et la plus influente du pays (fondée dès 1945).
Cette relation s’est brutalement rompue en avril 2025 lorsque les autorités ont décidé d’interdire le mouvement, l’accusant de mener des activités déstabilisatrices, notamment la fabrication et le stockage de roquettes et d’explosifs sur le sol jordanien.
Cette accusation extrêmement grave a servi de justification principale à la désignation américaine concernant la branche jordanienne.
La branche libanaise et l’axe avec le Hezbollah
Au Liban, la situation est encore différente et particulièrement sensible. Selon le Département d’État, les Frères musulmans libanais ont activement poussé ces dernières années pour un alignement plus formel avec l’axe Hezbollah-Hamas, pourtant divisé sur le plan confessionnel (chiites vs sunnites).
Cette volonté d’union tactique contre Israël, dans un contexte régional extrêmement tendu, a été perçue comme une menace directe par Washington.
Un long processus enclenché sous l’administration Trump
Il faut remonter à novembre 2025 pour trouver l’acte fondateur de cette décision. À l’époque, un décret présidentiel américain avait officiellement lancé le processus d’examen en vue de la désignation.
Le texte indiquait déjà explicitement que les branches concernées « commettaient ou encourageaient et soutenaient des campagnes de violence et de déstabilisation » préjudiciables à la région, aux citoyens américains et aux intérêts des États-Unis.
Il aura donc fallu un peu plus d’un an pour que ce processus aboutisse à la décision formelle.
Les conséquences régionales attendues
Cette désignation aura des répercussions bien au-delà des trois pays directement visés. Plusieurs dimensions méritent d’être analysées :
- Signal fort aux autres branches : même si la confrérie est transnationale, la décision ne concerne pour l’instant que trois branches spécifiques. Cela crée une pression énorme sur les autres entités dans le monde.
- Effet domino financier : de nombreuses banques et institutions financières internationales vont désormais considérer comme très risqué tout lien, même indirect, avec les structures désignées ou avec des personnes y étant associées.
- Impact sur la Turquie : Ankara, qui entretient des relations idéologiques et politiques fortes avec la confrérie, se retrouve dans une position délicate. Les États-Unis ont longtemps hésité à franchir ce pas précisément pour ne pas abîmer davantage leurs relations déjà compliquées avec la Turquie.
- Renforcement de la légitimité des régimes répressifs : l’Égypte et la Jordanie en particulier voient leur politique intérieure confortée par cette décision américaine.
Historique mouvement toujours en quête d’un renouveau
Fondée en 1928 en Égypte par Hassan al-Banna, la confrérie des Frères musulmans a connu des périodes de grande influence et d’autres de très forte répression. Elle a porté pendant des décennies l’ambition d’un islam politique conservateur, alliant piété, charité sociale et ambition de gouverner selon les principes de la charia.
Après avoir été le principal mouvement d’opposition en Égypte pendant des décennies malgré une répression continue, elle a connu son heure de gloire avec l’élection de Mohamed Morsi en 2012. Un an plus tard, le pouvoir était repris par l’armée et la confrérie était à nouveau interdite et massivement réprimée.
Aujourd’hui, dans de nombreux pays arabes, elle est soit interdite, soit extrêmement marginalisée. Cette nouvelle désignation américaine risque de resserrer encore davantage l’étau autour du mouvement.
Vers une nouvelle ère de confrontation idéologique ?
La décision américaine s’inscrit dans une vision plus globale de lutte contre ce que Washington qualifie d’« extrémisme » et d’« idéologie extrémiste » portée par la confrérie.
Pour les partisans de cette ligne dure, il s’agit d’une mesure indispensable pour protéger la stabilité régionale et internationale. Pour les critiques, il s’agit d’une criminalisation excessive d’un mouvement politique qui, s’il a parfois flirté avec la violence, a aussi souvent privilégié la voie électorale et sociale.
Quoi qu’il en soit, cette décision marque un tournant. Elle traduit la volonté affichée de l’administration américaine d’adopter une posture beaucoup plus offensive contre ce qu’elle perçoit comme des menaces hybrides : à la fois idéologiques, politiques et parfois violentes.
Reste à savoir si cette stratégie portera ses fruits ou si, au contraire, elle renforcera le sentiment d’injustice et de victimisation au sein des sympathisants de la confrérie à travers le monde arabe et au-delà.
Une chose est certaine : le paysage politique du Moyen-Orient vient de connaître un séisme dont les répliques pourraient se faire sentir pendant de nombreuses années.
À suivre avec la plus grande attention.
Point de vue officiel américain :
« Les États-Unis utiliseront tous les outils à leur disposition pour priver ces branches des Frères musulmans des ressources leur permettant de mener ou soutenir des actes de terrorisme. »
Le débat est lancé, les positions se crispent, et le Moyen-Orient continue sa danse complexe entre répression, résistance et quête de légitimité politique.
Et vous, comment analysez-vous cette décision américaine ?









