Le monde de la finance hongkongaise vient de perdre l’une de ses voix les plus singulières et les plus intransigeantes. Le 13 janvier 2026, David Webb s’est éteint à l’âge de 60 ans, terrassé par un cancer métastatique de la prostate contre lequel il se battait depuis plusieurs années. Son départ laisse un vide immense dans le paysage des marchés financiers asiatiques.
Pour des milliers de petits actionnaires, il incarnait l’espoir qu’un homme seul, armé de rigueur, de données et d’une volonté de fer, puisse faire vaciller les forteresses de l’opacité. Pour d’autres, il représentait un cauchemar permanent : celui d’être exposé, analysé, critiqué sans relâche.
Un parcours atypique au service de l’équité
Né au Royaume-Uni, David Webb pose ses valises à Hong Kong en 1991. Après plusieurs années dans le milieu très codifié de l’investissement bancaire, il décide en 1998 de changer radicalement de trajectoire. Il abandonne les bureaux climatisés des grandes banques pour se consacrer pleinement à une mission qu’il jugeait essentielle : rendre les marchés plus justes.
La création de Webb-site : une arme redoutable
Cette année-là naît Webb-site, une plateforme en ligne à but non lucratif qui deviendra rapidement une référence incontournable. Ce qui démarre comme un simple site d’analyse devient progressivement une véritable base de données publique sur les relations entre entreprises, les rémunérations des dirigeants, les conflits d’intérêts et les pratiques douteuses.
Contrairement à la plupart des analystes financiers qui travaillent pour des institutions, David Webb ne vendait rien. Il ne gérait pas de fonds. Il ne cherchait pas à plaire aux puissants. Sa seule obsession : l’information complète et accessible à tous.
Un traitement équitable, qui suppose de donner aux gens toutes les informations pertinentes et le pouvoir de décider.
David Webb, 2024
Cette phrase résume à elle seule la philosophie qui a guidé toute son existence professionnelle. Pour lui, l’équité ne se limitait pas à la sphère économique : elle concernait aussi la politique, la fiscalité et la démocratie elle-même.
2017 : l’année du scandale Enigma
Le moment qui a véritablement propulsé David Webb dans une autre dimension reste sans conteste la révélation, en 2017, de ce qu’il a nommé le « réseau Enigma ». Grâce à des années de collecte minutieuse de données, il a mis au jour un système extrêmement complexe de participations croisées impliquant plus de cinquante sociétés cotées.
Ce réseau, d’une opacité totale pour le commun des mortels et même pour de nombreux professionnels, échappait jusqu’alors à la vigilance des autorités de régulation. En quelques semaines, les révélations de Webb ont provoqué une onde de choc sans précédent sur les marchés hongkongais.
L’effondrement qui a suivi a été spectaculaire : environ six milliards de dollars de capitalisation boursière se sont évaporés en quelques mois. Des dizaines d’entreprises ont vu leur cours dévisser, certaines ont été radiées, d’autres ont dû restructurer en urgence leurs actionnariats.
Un combat qui dépassait largement la finance
Si la finance occupait une place centrale dans l’action de David Webb, ses centres d’intérêt étaient beaucoup plus larges. Il s’est régulièrement exprimé sur des sujets aussi variés que :
- La réforme du système fiscal hongkongais
- La transparence des institutions publiques
- La nécessité d’une véritable démocratie représentative
- La protection des minorités actionnariales
- Les conflits d’intérêts dans le secteur immobilier
Cette approche transversale lui a valu à la fois de nombreux soutiens parmi la société civile et une hostilité parfois virulente de la part de certains milieux d’affaires et politiques.
La maladie et la reconnaissance tardive
En 2020, David Webb annonce publiquement être atteint d’un cancer de la prostate. Malgré la maladie, il continue son travail avec la même détermination. Les traitements sont lourds, la fatigue omniprésente, mais la volonté reste intacte.
En 2025, la reconnaissance officielle arrive enfin. Il est décoré du titre de membre de l’Ordre de l’Empire britannique (MBE) pour « services rendus à Hong Kong ». Une distinction qui, pour beaucoup, arrive bien tardivement au regard de l’ampleur de son travail.
La fermeture de Webb-site : un symbole
À la fin de l’année 2025, alors que sa santé se dégrade rapidement, David Webb prend la décision difficile de fermer Webb-site. La plateforme qui a accompagné des générations d’investisseurs, de journalistes et même de régulateurs cesse donc ses activités après plus de vingt-cinq ans d’existence.
Cette fermeture n’est pas seulement la fin d’un site internet. Elle marque symboliquement la fin d’une certaine façon de faire de l’activisme financier à Hong Kong : solitaire, indépendant, obsessionnellement rigoureux et totalement désintéressé financièrement.
Quel avenir pour la transparence à Hong Kong ?
Avec le décès de David Webb, une question lancinante émerge : qui reprendra le flambeau ? Dans un environnement où les pressions politiques et économiques se font de plus en plus fortes, la place pour un activisme indépendant et intransigeant semble se réduire comme peau de chagrin.
Certains observateurs estiment que son travail a durablement modifié la culture de la transparence à Hong Kong. Les régulateurs, même s’ils le critiquaient souvent en privé, ont parfois utilisé ses analyses comme base de travail. Des journalistes ont bâti leur réputation sur ses découvertes. Des avocats ont gagné des dossiers grâce aux données qu’il mettait gratuitement à disposition.
Mais d’autres craignent que son départ ne marque le début d’une période de régression en matière de transparence et de responsabilité des entreprises cotées.
Un homme derrière l’investisseur
Au-delà du personnage public, David Webb était aussi un homme discret sur sa vie privée. Le communiqué annonçant son décès, publié sur ses réseaux sociaux, insiste sur ce point : la famille demande le respect de son intimité en cette période douloureuse.
Ceux qui l’ont côtoyé décrivent un homme courtois, extrêmement poli, mais d’une détermination inébranlable lorsqu’il s’agissait de défendre ses convictions. Il préférait les faits aux discours, les tableaux Excel aux grandes déclarations.
L’héritage d’un homme seul contre l’opacité
David Webb nous laisse plusieurs leçons essentielles :
- La persévérance paie : pendant plus de vingt-cinq ans, il a publié des analyses souvent ignorées avant de devenir incontournables
- La gratuité peut être puissante : en refusant toute monétisation, il a gagné en crédibilité et en indépendance
- Une personne peut changer les choses : malgré l’asymétrie de pouvoir considérable, il a fait tomber plusieurs empires de papier
- La transparence est un combat permanent : chaque nouvelle génération de dirigeants doit être surveillée
- L’équité n’est pas un luxe : c’est une condition essentielle du bon fonctionnement des marchés et des sociétés
Il est rare qu’un homme provoque autant de remous simplement en rassemblant et en publiant des informations publiques. David Webb l’a fait. Pendant un quart de siècle.
Son combat n’était pas seulement financier. Il était profondément démocratique. Dans une ville où la liberté d’expression et la transparence institutionnelle sont devenues des sujets sensibles, son obstination à tout rendre public constituait en soi un acte politique.
Aujourd’hui, Hong Kong pleure celui qui, pendant des décennies, a été à la fois son procureur le plus acharné et son plus fidèle défenseur de l’intérêt général. Les marchés financiers asiatiques perdent une sentinelle. La société hongkongaise perd un homme qui croyait encore que l’information pouvait rendre le monde plus juste.
Repose en paix, David. Ton travail a marqué des générations. Reste à savoir si quelqu’un aura le courage de continuer là où tu t’es arrêté.









