Imaginez un instant : après des jours de pluies incessantes, vous ouvrez votre porte et découvrez que la rue n’est plus faite d’asphalte, mais d’un tapis mouvant de bouteilles en plastique, de sacs qui dansent à la surface et d’objets du quotidien emportés par les flots. En Albanie, ce n’est pas une fiction, c’est la réalité brutale qu’ont vécue des milliers de personnes ces derniers jours.
Les inondations qui frappent régulièrement le pays ont pris, cette fois, une dimension particulièrement effrayante. Elles ont mis en lumière un problème que beaucoup préféraient ignorer : l’Albanie croule littéralement sous une avalanche de déchets plastiques que les eaux viennent charrier et exposer au grand jour.
Quand l’eau révèle ce que la terre cachait
Depuis le début du mois de janvier, des précipitations exceptionnelles se sont abattues sur plusieurs régions du pays. Les fleuves et rivières, déjà fragilisés, n’ont pas résisté. Ils ont débordé, inondant plus de 14 000 hectares de terres et touchant au moins 1 200 habitations. Mais au-delà des chiffres, c’est l’image qui marque les esprits.
Dans la grande ville portuaire de Durrës, au nord-ouest, les habitants ont vu leurs rues et leurs champs se transformer en décharges flottantes. Les courants puissants ont arraché des tonnes de déchets accumulés pendant des années le long des berges et les ont répandus partout.
Le témoignage poignant d’un riverain
Ramazan Malushi vit à Shkozet, non loin de la côte adriatique. Pour lui, cette inondation marque un tournant. « Cette année c’était un vrai désastre », confie-t-il. Il raconte comment le lit du fleuve, complètement obstrué par les déchets plastiques, a amplifié la violence des eaux lorsqu’elles ont débordé.
Les bouteilles, les sacs, les emballages : tout ce qui était jeté négligemment le long des routes ou dans les ravins a été emporté en une seule vague monstrueuse. Ce que beaucoup considéraient comme un problème distant est soudain devenu visible, palpable, envahissant.
Un phénomène qui dépasse les frontières
Ce n’est pas la première fois que les déchets albanais voyagent. Dès le mois de décembre, une première tempête avait déjà poussé des quantités impressionnantes de plastique jusqu’aux plages de Velipoja. Portés par les courants marins, ces déchets avaient fini leur course jusque sur les côtes croates, notamment à Dubrovnik.
Cette pollution ne connaît pas de frontières. Elle illustre cruellement la manière dont les problèmes environnementaux locaux peuvent rapidement devenir des enjeux régionaux, voire continentaux.
Le cri d’alarme du Premier ministre
Face à la colère grandissante de la population et aux critiques sur la gestion de la crise, le chef du gouvernement a choisi de réagir de manière directe. Il a publié lui-même une photographie éloquente : celle d’un cours d’eau littéralement asphyxié par les déchets plastiques.
Le message qui accompagnait l’image était clair : « Voici ce qui arrive si vous jetez les bouteilles au bord des routes ». Une manière inhabituelle, presque pédagogique, de rappeler à chacun sa part de responsabilité dans cette catastrophe.
Les racines profondes d’une crise écologique
Si les inondations sont le déclencheur spectaculaire, elles ne sont pas la cause profonde. Le vrai problème se trouve dans les habitudes quotidiennes et surtout dans l’absence criante d’une gestion moderne et efficace des déchets.
Selon les spécialistes, l’Albanie ne parvient à traiter qu’environ 15 % de ses déchets plastiques. Les 85 % restants finissent soit brûlés à ciel ouvert, soit abandonnés dans la nature, souvent le long des cours d’eau. Une situation qui crée un cocktail explosif lorsque les pluies deviennent diluviennes.
Les effets dévastateurs sur l’environnement
Les conséquences sont multiples et graves. Les sols sont contaminés par les microplastiques. Les cours d’eau transportent ces polluants jusqu’à la mer Adriatique. La faune aquatique ingère ces déchets, les oiseaux également. Et à terme, c’est toute la chaîne alimentaire qui est impactée, y compris l’être humain.
Ferdinand Bego, professeur de biologie à l’université de Tirana, ne mâche pas ses mots : les fleuves et rivières croulent sous des centaines de tonnes de déchets qui polluent gravement tous les écosystèmes – les sols, l’eau, l’air – avec de graves conséquences sur la santé.
« Avec les changements climatiques, les inondations deviennent de plus en plus fréquentes en Albanie »
Ferdinand Bego, professeur de biologie
Cette phrase résume parfaitement la double peine que subit le pays : un climat qui s’emballe et une gestion des déchets qui n’a pas suivi le rythme.
Un pays parmi les plus vulnérables d’Europe
Les experts internationaux sont formels : l’Albanie figure parmi les nations européennes les plus exposées aux risques liés au changement climatique. Les épisodes pluvieux intenses se multiplient, les sécheresses deviennent plus longues, les températures grimpent.
Dans ce contexte, la mauvaise gestion des déchets plastiques constitue une vulnérabilité supplémentaire particulièrement dangereuse. Chaque inondation devient une catastrophe écologique amplifiée.
Des paysages surréalistes et tragiques
Lorsque les eaux se retirent enfin, elles laissent derrière elles un spectacle à la fois fascinant et terrifiant. Là où l’on s’attendait à voir de la boue et des branchages, on découvre des amoncellements de bouteilles en plastique de toutes les couleurs, des pantoufles, des jouets d’enfants, des emballages alimentaires.
Ces objets du quotidien, anodins lorsqu’ils sont utilisés, deviennent monstrueux lorsqu’ils s’accumulent par milliers et recouvrent les berges, les champs, les routes. C’est une vision presque apocalyptique qui révèle l’ampleur du problème.
La responsabilité partagée
Face à ce désastre, il serait trop simple de désigner un seul coupable. Les citoyens qui jettent leurs déchets n’importe où portent une lourde responsabilité. Mais les autorités, qui n’ont pas su mettre en place un système efficace de collecte, de tri et de recyclage, sont également pointées du doigt.
Entre l’individu qui lance sa bouteille par la fenêtre de sa voiture et l’État qui ne fournit pas suffisamment de bacs de tri ou de centres de recyclage, il existe tout un spectre de responsabilités partagées.
Vers une prise de conscience collective ?
La crise actuelle pourrait-elle enfin provoquer un véritable sursaut ? Certains signes sont encourageants. Les autorités ont récemment adopté une stratégie nationale sur l’énergie et le climat. Des modifications du code pénal sont également prévues pour durcir les sanctions contre les crimes environnementaux.
Mais les paroles ne suffisent pas. Il faut maintenant des actes concrets : un réseau de collecte performant, des centres de tri modernes, des campagnes de sensibilisation massives, des incitations économiques au recyclage, une véritable éducation environnementale dès l’école.
Le défi du recyclage en Albanie
Aujourd’hui, seuls 15 % des déchets plastiques sont traités. Cela signifie que pour chaque tonne recyclée, quatre tonnes finissent dans la nature. Ce ratio est catastrophique et doit être inversé rapidement.
Pour y parvenir, plusieurs leviers peuvent être actionnés simultanément :
- Développer massivement les infrastructures de collecte sélective
- Instaurer une consigne sur les bouteilles plastiques
- Taxer davantage les produits suremballés
- Soutenir les entreprises de recyclage locales
- Renforcer les contrôles et sanctions contre les dépôts sauvages
- Mener de vastes campagnes de sensibilisation
Ces mesures, si elles sont appliquées sérieusement et sur le long terme, pourraient changer la donne. Mais le chemin reste long.
Les générations futures en première ligne
Les enfants et adolescents albanais grandissent avec ces images de rivières polluées. Ils héritent d’un environnement dégradé et d’un problème qu’ils n’ont pas créé. Leur avenir dépend en grande partie de la capacité des adultes d’aujourd’hui à inverser la tendance.
Leur donner les moyens de vivre dans un pays plus propre, c’est aussi leur transmettre des valeurs de respect de la nature et de responsabilité collective.
Un appel à l’action urgent
L’Albanie se trouve à un tournant décisif. Les inondations de plastique qui ont marqué les esprits ces derniers jours ne sont pas seulement une catastrophe passagère. Elles constituent un signal d’alarme puissant.
Elles montrent que l’on ne peut plus continuer comme avant. Que la tolérance zéro envers les déchets sauvages doit devenir la norme. Que le recyclage ne doit plus être une option mais une obligation collective.
Le pays dispose d’atouts considérables : une jeunesse dynamique, un fort sentiment d’appartenance communautaire, une situation géographique qui attire de nombreux touristes sensibles aux questions environnementales. Il possède également l’opportunité de devenir un exemple dans la région pour la transition écologique.
Mais pour cela, il faut agir maintenant, et agir fort. Les prochaines inondations arriveront inévitablement. La question est de savoir si, la prochaine fois, les fleuves charrieront encore des tonnes de plastique ou s’ils auront retrouvé une apparence plus naturelle.
La réponse dépend de chacun : citoyens, entreprises, élus locaux, gouvernement. Tous sont concernés. Tous peuvent agir. Et tous doivent comprendre l’urgence de la situation.
Car derrière chaque bouteille qui flotte sur un fleuve albanais, il y a un avenir commun qui se joue.
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