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Indonésie : le nouveau code pénal menace-t-il les libertés ?

Depuis le 2 janvier 2025, faire l’amour hors mariage ou critiquer trop durement le président peut vous envoyer en prison en Indonésie. Derrière cette réforme historique se cache-t-il un recul majeur des libertés ? Les défenseurs des droits s’alarment…

Imaginez un instant : vous êtes en couple, non mariés, et vous passez une soirée intime chez vous en Indonésie. Le lendemain matin, un coup violent à la porte. La police entre, sans mandat, et vous emmène menottés parce que quelqu’un – peut-être un voisin, peut-être un membre de la famille – a décidé que votre vie privée offensait la morale publique. Cette scène, qui semble tout droit sortie d’un roman dystopique, pourrait devenir réalité depuis le tout début de l’année 2025.

L’Indonésie, plus grand archipel du monde et nation à majorité musulmane, a franchi un cap symbolique mais surtout très concret le 2 janvier 2025. Après trois années de débats houleux, le pays a définitivement rangé au placard le vieux code pénal hérité de l’époque coloniale néerlandaise pour adopter un texte entièrement repensé.

Une réforme historique… mais très controversée

Ce changement était attendu depuis des décennies. Le gouvernement l’a présenté comme une véritable émancipation juridique : enfin, l’Indonésie se dotait d’un code pénal « made in Indonesia », débarrassé des vestiges de la domination hollandaise terminée en 1945. Pourtant, loin de faire l’unanimité, cette refonte suscite depuis plusieurs mois une vague d’inquiétudes sans précédent parmi les militants des droits humains, les universitaires et une partie croissante de la jeunesse.

Criminaliser l’intimité : quand l’État entre dans la chambre

Parmi les dispositions les plus discutées, figure celle qui punit désormais d’une peine pouvant atteindre un an d’emprisonnement les relations sexuelles hors mariage. Dans un pays où le mariage religieux ou civil reste la norme sociale dominante, cette mesure vise officiellement à protéger les valeurs traditionnelles et familiales.

Le législateur a toutefois prévu une garde-fou : seules certaines personnes très proches (conjoint légal, parents, enfants) peuvent porter plainte. Cette précision vise à rassurer ceux qui craignaient une chasse aux sorcières généralisée. Mais de nombreux observateurs doutent de l’efficacité réelle de cette limitation.

Le concubinage, lui, est également visé : vivre ensemble sans être mariés peut valoir jusqu’à six mois de prison. Pour les couples non hétérosexuels, la situation est encore plus complexe : l’homosexualité n’étant pas reconnue sous forme d’union légale, toute relation intime entre personnes de même sexe tombe potentiellement sous le coup de l’article relatif aux relations hors mariage.

« Les libertés civiles sont de plus en plus menacées par la criminalisation généralisée, tandis que les droits des suspects et de certains groupes vulnérables risquent d’être négligés. »

Cette phrase résume parfaitement l’angoisse exprimée par plusieurs organisations de défense des droits humains présentes sur l’archipel.

Critiquer le président : un délit à haut risque

Autre point particulièrement sensible : les infractions contre l’honneur du chef de l’État et du vice-président. Le nouveau code prévoit jusqu’à trois ans de prison pour injure ou diffamation à leur encontre.

Si, officiellement, seules les deux plus hautes personnalités de l’État peuvent déclencher les poursuites, beaucoup craignent que cette disposition ne serve d’épée de Damoclès permanente sur toute forme de critique politique un peu vive.

Les autorités ont tenté de calmer le jeu en expliquant que la simple critique constructive restait autorisée et même bienvenue. La frontière entre critique légitime et injure reste cependant floue, et l’histoire récente de plusieurs pays voisins montre combien cette distinction peut être instrumentalisée.

Des pouvoirs policiers considérablement renforcés

Le nouveau cadre législatif élargit aussi très nettement les prérogatives des forces de l’ordre. Les enquêteurs disposent désormais d’une marge de manœuvre beaucoup plus large pour qualifier une situation d’« urgence » et procéder à des perquisitions sans mandat préalable.

Ils peuvent également placer en détention les personnes soupçonnées qui refuseraient de coopérer durant l’enquête. Ces dispositions, justifiées par la nécessité de lutter plus efficacement contre la criminalité organisée, inquiètent fortement les spécialistes du droit pénal.

« Accorder ces pouvoirs étendus pourrait créer un terrain plus propice à la corruption », estime une avocate spécialiste de la réforme de la justice pénale. Sans mécanismes de contrôle judiciaire suffisamment robustes, le risque d’abus semble réel.

Une bataille juridique déjà engagée

Face à ce texte perçu comme liberticide par beaucoup, la réaction ne s’est pas fait attendre. Dès les premiers jours d’application, plusieurs requêtes ont été déposées devant la Cour constitutionnelle.

Les étudiants, en particulier, se sont mobilisés massivement. Manifestations, pétitions, campagnes sur les réseaux sociaux… la jeunesse indonésienne refuse de voir disparaître ce qu’elle considère comme des acquis démocratiques encore récents.

La première audience publique consacrée à l’examen de ces recours a débuté récemment. Des dizaines de plaignants, associations et universitaires espèrent obtenir l’annulation ou, à minima, la révision de plusieurs articles parmi les plus controversés.

Entre fierté nationale et peur d’un retour en arrière

Pour les partisans du nouveau code, il s’agit avant tout d’une question de souveraineté et d’identité nationale. Après 80 années d’indépendance, l’Indonésie souhaite enfin se doter d’un arsenal pénal qui reflète ses valeurs, sa culture et ses aspirations contemporaines.

Le gouvernement répète à l’envi que ce texte ne cherche pas à museler la liberté d’expression ni à transformer le pays en État policier. Le président actuel s’est même dit personnellement ouvert à toute critique constructive, affirmant qu’il considérait les suggestions comme une forme d’aide.

Malgré ces assurances répétées, le doute persiste. Beaucoup craignent que, sous couvert de protection des valeurs traditionnelles et de la stabilité nationale, le pays ne glisse progressivement vers un autoritarisme plus marqué, où la critique devient risquée et où l’intimité des citoyens tombe sous la surveillance de l’État.

Quel avenir pour les libertés en Indonésie ?

Le chemin parcouru depuis la chute du régime autoritaire de Soeharto en 1998 avait donné l’image d’une démocratie musulmane relativement vivante et pluraliste. Les vingt-cinq dernières années ont vu l’émergence d’une société civile active, d’une presse relativement libre et d’une jeunesse connectée au monde entier.

C’est précisément cette ouverture que certains craignent de voir se refermer aujourd’hui. Le nouveau code pénal arrive à un moment où plusieurs pays de la région renforcent également leurs dispositifs sécuritaires et moraux.

La question est désormais de savoir si la Cour constitutionnelle, dernier rempart institutionnel, acceptera de retoquer les dispositions les plus problématiques, ou si elle validera l’ensemble du texte au nom de la souveraineté législative.

Dans les rues de Jakarta, Yogyakarta, Surabaya ou Bandung, dans les universités et sur les réseaux sociaux, le débat ne fait que commencer. Et il est loin d’être anodin : c’est l’équilibre entre tradition, modernité, morale collective et libertés individuelles qui se joue aujourd’hui dans la plus grande démocratie musulmane du monde.

Les prochains mois seront décisifs. Ils diront si l’Indonésie parvient à concilier l’affirmation de son identité culturelle avec le respect des libertés fondamentales, ou si le balancier repart dans l’autre sens, vers plus de contrôle et moins de pluralisme.

Une chose est sûre : les regards internationaux sont désormais braqués sur l’archipel. Et la jeunesse indonésienne, elle, refuse de rester spectatrice.

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