Imaginez un pays démocratique moderne, leader technologique mondial, soudain plongé dans l’obscurité d’une mesure autoritaire que l’on croyait révolue depuis des décennies. Le 3 décembre 2024, la Corée du Sud a vécu cette sidération collective lorsque l’homme qui incarnait l’ordre et la lutte anticorruption a décidé, en quelques heures, de faire basculer la nation dans une tentative de loi martiale. Aujourd’hui, cet homme se tient devant la justice, menacé de la peine capitale.
Un acte qui a ébranlé une démocratie exemplaire
La soirée du 3 décembre 2024 restera gravée dans les mémoires sud-coréennes comme un moment de bascule historique. Ce jour-là, peu après 22 heures, les écrans de télévision se sont allumés sur le visage grave du président en exercice annonçant une décision aussi rare qu’effrayante : l’instauration de la loi martiale sur l’ensemble du territoire national.
En quelques minutes, l’onde de choc parcourait le pays. Les réseaux sociaux s’enflammaient, les citoyens sortaient dans les rues malgré l’heure tardive, et les députés de l’opposition cherchaient par tous les moyens à rejoindre le Parlement. Car l’annonce n’était pas anodine : des troupes militaires avaient été déployées autour du bâtiment législatif.
Les heures décisives du 3 décembre
L’opération militaire visait clairement à empêcher tout débat parlementaire. Pourtant, dans un geste qui restera sans doute dans les annales de la résistance démocratique, plusieurs dizaines de députés ont réussi à escalader des murs, à se faufiler entre les soldats et à pénétrer dans l’hémicycle. Là, en pleine nuit, ils ont voté à une écrasante majorité la levée immédiate du décret présidentiel.
Face à cet échec patent, le chef de l’État a dû capituler. Quelques heures seulement après son annonce tonitruante, il prononçait la levée de la loi martiale. Mais le mal était fait : la confiance dans les institutions était profondément ébranlée et le compte à rebours judiciaire avait commencé.
Un ancien procureur devenu accusé
Celui qui se tenait derrière ce décret n’était pas un général putschiste des années 80, mais un homme issu du sérail judiciaire, ancien procureur général réputé pour sa fermeté contre la corruption. Yoon Suk Yeol avait accédé à la présidence en 2022 sur un programme de droiture et de lutte contre les élites corrompues.
Ironie de l’histoire : le même homme qui avait fait tomber plusieurs anciens présidents pour corruption se retrouve aujourd’hui lui-même dans le box des accusés, poursuivi notamment pour le crime le plus grave du code pénal sud-coréen : l’insurrection.
« Je devais protéger la nation des forces hostiles et garantir la sécurité face aux menaces extérieures et intérieures. »
Déclaration attribuée à l’ancien président lors de son allocution du 3 décembre 2024
Cette justification, centrée sur la supposée menace communiste nord-coréenne et sur un Parlement accusé de paralysie budgétaire, n’a convaincu ni l’opinion publique ni, visiblement, les juges chargés de l’affaire.
Un parcours judiciaire chaotique
L’arrestation d’un président en exercice constitue déjà un événement rarissime. Mais le parcours judiciaire de Yoon Suk Yeol a été marqué par une succession de rebondissements dignes d’un thriller politique.
En janvier 2025, les autorités parviennent enfin à l’interpeller après un premier échec spectaculaire : l’ancien président s’était barricadé dans sa résidence officielle pendant plusieurs semaines, bénéficiant de la protection de sa garde rapprochée. Cette résistance prolongée avait encore accentué la crise institutionnelle.
Libéré temporairement en mars 2025 pour vice de procédure, il est de nouveau placé en détention provisoire en juillet de la même année, les juges craignant alors la destruction de preuves. Entre-temps, la Cour constitutionnelle prononce sa destitution définitive en avril 2025, après des mois de manifestations monstres dans tout le pays.
Les différents volets judiciaires
Le procès principal concerne le crime d’insurrection, passible de la peine de mort ou de la réclusion à perpétuité. Mais plusieurs autres procédures judiciaires ont été ouvertes en parallèle, chacune portant sur des aspects différents du coup de force manqué.
- Entrave à la justice et résistance à l’arrestation
- Abus de pouvoir lors de l’envoi de drones au-dessus de Pyongyang
- Complicité dans l’organisation de l’opération militaire contre le Parlement
- Détournement de fonds publics présumé pour financer certains aspects de l’opération
Dans l’une de ces affaires secondaires, le parquet a déjà requis dix années d’emprisonnement ferme pour entrave à la justice. Le verdict de ce dossier distinct est attendu très prochainement.
La loi martiale : une arme constitutionnelle à double tranchant
La Constitution sud-coréenne prévoit bien la possibilité de déclarer la loi martiale, mais uniquement en cas de guerre, de conflit armé ou de grave trouble intérieur menaçant l’existence même de l’État. Les conditions sont donc extrêmement strictes et le contrôle parlementaire immédiat est prévu.
C’est précisément sur ce point que l’accusation concentre ses efforts : démontrer que les conditions constitutionnelles n’étaient absolument pas réunies et que la mesure visait avant tout à contourner un Parlement hostile plutôt qu’à sauver la nation.
Un précédent historique lourd de conséquences
Si la condamnation pour insurrection était prononcée, Yoon Suk Yeol rejoindrait un club très fermé et particulièrement sulfureux : celui des anciens présidents sud-coréens condamnés pour ce crime précis. Deux généraux, Chun Doo-hwan et Roh Tae-woo, avaient déjà été condamnés dans les années 90 pour le coup d’État de décembre 1979 et la répression sanglante de Gwangju en 1980.
Ces précédents pèsent lourd dans la balance judiciaire actuelle. La société sud-coréenne garde en mémoire vive ces épisodes dictatoriaux et le traumatisme collectif reste profond. La justice semble déterminée à montrer que plus jamais une telle dérive autoritaire ne sera tolérée.
La société sud-coréenne face à ses institutions
Au-delà du sort personnel de l’ancien président, c’est toute la démocratie sud-coréenne qui est interrogée par cette séquence politique hors norme. Comment un homme issu du sérail judiciaire, élu démocratiquement, a-t-il pu en arriver à une telle extrémité ?
Les observateurs pointent plusieurs facteurs cumulatifs : polarisation politique extrême, blocage institutionnel chronique, montée des tensions avec la Corée du Nord, mais aussi peut-être une forme d’isolement progressif du chef de l’État dans une bulle de fidèles convaincus de la justesse de leur combat.
Les mois de manifestations massives qui ont suivi le 3 décembre ont montré une société civile extrêmement mobilisée et attachée aux principes démocratiques. Jour après jour, des centaines de milliers de citoyens sont descendus dans la rue, exigeant des comptes et la démission du président.
Vers un verdict attendu pour le mois prochain
Alors que le procès principal touche à sa fin, la tension monte à Séoul. L’audience finale permet à l’accusé de prononcer sa dernière déclaration avant que les juges ne se retirent pour délibérer. Le verdict est attendu pour le mois prochain.
Quelle que soit l’issue, elle marquera durablement l’histoire politique sud-coréenne. Une condamnation à la peine capitale (même si elle n’est plus appliquée depuis près de trois décennies) ou à la réclusion à perpétuité constituerait un signal fort adressé à la classe politique. Une relaxe totale, en revanche, risquerait d’être perçue comme une grave faiblesse du système judiciaire face au pouvoir exécutif.
Dans les rues de Séoul, beaucoup espèrent que cette affaire permettra de tourner définitivement la page des tentations autoritaires et de renforcer encore les garde-fous démocratiques. D’autres craignent que le pays ne sorte profondément fracturé de cette épreuve.
Une chose est certaine : l’histoire retiendra que la plus jeune démocratie d’Asie de l’Est a su, par la mobilisation citoyenne et le respect des procédures constitutionnelles, faire échec à une tentative de dérive autoritaire. Reste maintenant à savoir quel prix paiera celui qui a cru pouvoir défier l’histoire.
À retenir : Le crime d’insurrection reste passible de la peine de mort en Corée du Sud, même si aucune exécution n’a eu lieu depuis 1997. Cette disposition constitutionnelle constitue un symbole fort de la gravité accordée à toute tentative de renversement des institutions démocratiques.
Le parcours de Yoon Suk Yeol, du poste de procureur général le plus redouté du pays à celui d’accusé principal dans l’une des affaires les plus graves de l’histoire contemporaine sud-coréenne, restera sans doute comme l’un des retournements de situation les plus spectaculaires de la Ve République sud-coréenne.
Quelle que soit la décision finale des juges, le pays devra ensuite se reconstruire, réconcilier ses différentes composantes politiques et surtout tirer les leçons d’un épisode qui a failli faire basculer l’une des démocraties les plus dynamiques d’Asie.
Le monde observe avec attention cette séquence judiciaire hors norme, qui pose des questions universelles sur les limites du pouvoir, la résilience démocratique et la capacité d’une nation à surmonter ses propres démons autoritaires.









