Imaginez un instant que, en quelques secondes, toute votre famille proche disparaisse dans une tragédie aérienne. Parents, sœur, beau-frère, nièces adolescentes… six êtres chers arrachés brutalement à la vie lors d’un vol censé les emmener vers un safari mémorable au Kenya. C’est la réalité brutale à laquelle est confronté Manant Vaidya depuis maintenant presque sept ans.
Ce lundi, les portes d’un tribunal fédéral de Chicago se sont ouvertes pour la seconde fois afin d’examiner une plainte civile directement liée au crash du vol Ethiopian Airlines ET 302. Derrière cette procédure judiciaire se cache une douleur immense et une quête de reconnaissance de la responsabilité pleine et entière d’un géant de l’aéronautique.
Un nouveau procès, une même douleur persistante
Depuis plusieurs années, les familles des victimes du crash du Boeing 737 MAX 8 tentent d’obtenir justice devant les tribunaux américains. Après un premier procès très médiatisé en novembre dernier qui s’était soldé par une indemnisation de 28,45 millions de dollars accordée à un veuf, voici venu le temps d’un second affrontement judiciaire.
Manant Vaidya, accompagné de son épouse Hiral, porte aujourd’hui la voix de ceux qui n’ont plus la possibilité de parler. Sa sœur Kosha, ses parents Pannagesh et Hansini, son beau-frère Prerit ainsi que ses deux nièces Anushka et Ashka ont tous péri dans cet accident survenu le 10 mars 2019, seulement quelques minutes après le décollage d’Addis-Abeba.
Une famille décimée en route pour le Kenya
Le voyage avait été minutieusement préparé. Il s’agissait de faire découvrir aux deux adolescentes le pays natal de leur mère. Un projet familial empreint d’émotion et d’espoir, transformé en cauchemar absolu. Les derniers instants de vie de ces six personnes restent aujourd’hui encore difficiles à appréhender pour les survivants.
« Il est difficile de penser que toute ma famille a disparu en un instant d’une façon aussi horrible », confie Manant Vaidya dans une déclaration émouvante. Il évoque avec beaucoup de retenue l’horreur probable des dernières minutes vécues par ses proches.
« L’horreur des derniers moments de la vie de nos êtres chers »
Cette citation simple mais poignante résume à elle seule le traumatisme qui ne s’efface jamais complètement.
Le contexte technique : le logiciel MCAS au cœur des accusations
Les deux accidents impliquant le 737 MAX (Lion Air en octobre 2018 puis Ethiopian Airlines en mars 2019) ont mis en lumière l’existence d’un système de protection contre le décrochage appelé MCAS (Maneuvering Characteristics Augmentation System). Ce logiciel, conçu pour éviter une perte de portance, pouvait automatiquement pousser le nez de l’avion vers le bas si certains capteurs lui indiquaient un angle d’attaque trop élevé.
Dans les deux cas, des informations erronées provenant d’un unique capteur d’angle d’attaque ont conduit le système à agir de manière répétée et inappropriée, malgré les efforts désespérés des pilotes pour reprendre le contrôle.
Très rapidement après le second accident, le constructeur a reconnu que ce système avait joué un rôle déterminant dans les deux catastrophes. Les autorités mondiales ont immédiatement cloué au sol l’ensemble de la flotte 737 MAX pendant près de deux ans, le temps de procéder à des modifications importantes du logiciel et à des campagnes de formation renforcées pour les équipages.
Le parcours judiciaire : entre règlements amiables et procès
Depuis 2019, des dizaines de familles ont engagé des poursuites civiles contre le constructeur. Pour organiser efficacement ces procédures, le juge fédéral Jorge Alonso, en charge des plaintes relatives au crash éthiopien, avait adopté une stratégie de regroupement par lots de cinq à six dossiers.
À chaque fois, une date de procès est fixée. Si un accord amiable intervient avant cette date, le procès est annulé. Cette méthode permet d’avancer progressivement tout en laissant la porte ouverte à des négociations.
Concernant la plainte portée par Manant Vaidya, une partie des demandes (celles relatives à son beau-frère et ses deux nièces) a déjà fait l’objet d’un règlement hors tribunal le 18 juillet 2025. La procédure actuelle porte donc exclusivement sur le décès de sa sœur et de ses parents.
Le déroulement attendu de ce nouveau procès
Lundi et mardi sont consacrés à la sélection des huit jurés qui composeront le jury populaire. Les déclarations liminaires des avocats des deux parties devraient intervenir mardi après-midi ou mercredi selon l’avancement des débats.
Ce procès s’inscrit dans une longue série de procédures. Après celui de novembre dernier, d’autres audiences sont déjà programmées : le 4 mai puis le 3 août, sauf si de nouveaux accords venaient les annuler entretemps.
À ce jour, sur l’ensemble des plaintes déposées entre avril 2019 et mars 2021 pour le crash d’Ethiopian Airlines, seules quelques-unes restent encore en suspens. La grande majorité des dossiers ont trouvé une issue, amiable ou judiciaire.
La position officielle du constructeur
Le groupe aéronautique a toujours affirmé assumer sa part de responsabilité dans ces drames. Dès les premières heures qui ont suivi l’accident éthiopien, les déclarations officielles ont insisté sur la volonté d’indemniser « de façon complète et équitable » les familles touchées.
« Nous avons pris dès le début l’engagement d’indemniser de façon complète et équitable les familles et en avons accepté la responsabilité juridique »
Cette position a été réaffirmée récemment, accompagnée d’un message de profonde compassion : « Nous continuons d’oeuvrer pour trouver une issue équitable aux plaintes des proches » et « nous sommes profondément désolés ».
Dans le premier procès, l’avocat de Boeing avait d’ailleurs ouvert ses déclarations en reconnaissant explicitement que son client devrait verser « une compensation importante », le désaccord portant uniquement sur le montant exact.
Un écho judiciaire complexe à l’international
Parallèlement aux procédures civiles américaines, d’autres enquêtes et poursuites ont été menées dans différents pays. Concernant les volets pénaux aux États-Unis, après plusieurs années de rebondissements judiciaires, un juge texan a finalement ordonné en novembre 2025 l’abandon des poursuites pénales contre le constructeur pour les deux accidents.
Cette décision n’affecte toutefois pas les procédures civiles en cours, qui elles continuent leur cours normal devant les tribunaux de Chicago.
La quête de sens après l’irréparable
Au-delà des montants financiers en jeu, ces procès représentent pour beaucoup de familles une ultime tentative de donner un sens à une perte aussi brutale et injuste. Chaque audience devient l’occasion de rappeler publiquement les circonstances exactes de ces accidents, le rôle des différents acteurs et les leçons qui en ont été tirées… ou pas.
Pour les proches des victimes, ces procédures judiciaires constituent également un moyen de maintenir vivante la mémoire de leurs disparus, de rappeler qu’ils étaient bien plus que des numéros dans une statistique tragique de 346 vies perdues en moins de cinq mois.
Manant Vaidya et son épouse Hiral portent aujourd’hui le poids de cette mémoire collective. Leur combat judiciaire, même s’il ne ramènera jamais les êtres aimés, vise à obtenir une reconnaissance officielle et complète des manquements qui ont conduit à cette catastrophe.
Chaque nouveau procès ravive nécessairement les blessures, mais constitue aussi une étape supplémentaire vers une possible forme d’apaisement. Dans cette salle d’audience de Chicago, se jouent à la fois des questions de responsabilité industrielle, de sécurité aérienne mondiale et, surtout, la dignité d’une famille brisée qui refuse l’oubli.
Le verdict que rendra ce jury dans les semaines à venir ne mettra pas un point final à la douleur, mais il constituera une nouvelle pierre dans le long chemin vers la reconnaissance et, peut-être un jour, vers une forme de paix intérieure.
Dans l’attente de cette décision, le silence respectueux et la pensée émue vont à tous ceux qui, depuis mars 2019, apprennent chaque jour à vivre avec l’absence irrémédiable de leurs proches.









